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[justify]J'ai aujourd'hui rencontré, lors d'un déjeuner informel au Palais Breckenridge, Abraham Fusterhyde, le Président Fédéral, et Efhrem Attinc, son prédécesseur. Quelques jours auparavant, les deux hommes d'État avaient fait savoir à ma secrétaire qu'ils étaient très envieux de pouvoir passer un peu de temps avec moi, hors des obligations de nos fonctions respectives. Toutefois, je ne pouvais me retirer de la tête le fait qu'ils aient demandé à faire cette rencontre sur mon lieu de travail, et non ailleurs. Un déjeuner au palais du Vice-Président Fédéral me semblait symboliser leur volonté dissimulée de discuter non de choses informelles mais bien de ma fonction et du futur de celle-ci.
Passer du temps avec Abraham ne me dérangeait pas. C'est un homme discret et sympathique, qui sait se faire apprécier sans s'imposer plus que de raison. S'il n'a pas véritablement l'étoffe d'un chef d'État, il n'en reste pas moins un bon orateur et un collègue de travail qui sait s'organiser et répartir les tâches efficacement. Il aurait fait un très bon Ministre, car il est capable de nuancer sa vision des choses et ses projets aux volontés de ses subordonnés. En tant que chef d'État, en revanche, et d'autant plus car notre société est très médiatisée, il manque sûrement de poigne, et ne sera sûrement pas réélu en 2031. Je ne suis pas même sûr qu'il cherche la réélection. À chaque fois que je le croise, il semble las de sa fonction et, auprès de certains collaborateurs qui sont mes amis, se plaint même d'avoir été choisi par le Parlement.
Efhrem, en revanche, ne m'inspire guère plus de sympathie depuis quelques années. Lorsqu'il avait été élu, en 2018, il avait mis fin à la domination du Parti Libéral, et rares étaient ceux qui le critiquaient, mis à part bien évidemment les fidèles du vieillissant Ern Layton. Le lendemain de son discours d'inauguration, auquel j'avais assisté en tant que Vice-Président, Ludolf Engel, le prétendant au Trône de Cyrénanie, avait même fait publiquement état de son contentement de voir Efhrem Attinc accéder à la fonction suprême. Moi qui étais déjà en poste depuis trois ans, j'avais pu l'accueillir et le soutenir alors qu'il apprenait à cerner ses pouvoirs et ses attributions. Au contraire de son prédécesseur et de son successeur, il avait peu l'habitude d'inviter des personnalités à déjeuner à Macclesfield Palace. Peut-être était-il soucieux de séparer sa vie privée et son travail, ou plus simplement était-il trop heureux d'occuper le Palais pour laisser quiconque le découvrir.
Toujours est-il que, les mois passant, il me devenait de plus en plus insupportable. Il se révélait bipolaire à l'exercice du pouvoir. Le matin, il petit-déjeunait avec moi à Breckenridge avec jovialité ; il me parlait de ses projets d'avenir avec sa femme et ses enfants ou de son emploi du temps de la journée. Le midi, il était plus proche d'un enfant colérique que d'un chef d'État ; il refusait de manger ce qu'on lui apportait et demandait à l'Intendant de Macclesfield de ne lui servir que du caviar ou des framboises d'Ophrone. Il était alors impossible de discuter avec lui, car il était certain qu'il reviendrait sur toutes ses promesses. Le soir, il était redevenu quelqu'un de sympathique qui aimait à boire un verre de cognac en consultant les nouvelles internationales en compagnie d'un ami député ou sénateur. Lorsqu'il divorça, il devint de plus en plus irritable en dehors de la scène publique, et nécessitait d'être toujours pris avec des pincettes. Avril Belrose, alors Vice-Ministre de l'Industrie, avait dû prendre un ton un peu trop déplaisant à son goût lors d'une conversation, car elle fut congédiée sans préavis et sans raison officielle. Il pouvait se montrer d'un charisme éblouissant comme d'un égocentrisme assourdissant. La motion de défiance constructive qui, en 2027, le remplaça par Abraham Fusterhyde fut menée par ses proches, qui voyaient bien que l'exercice du pouvoir le rendait, peu à peu, fou. Ainsi, après 9 années à la tête de la Fédération, Efhrem cédait finalement sa place.
Mais sa retraite politique n'était pas un isolationnisme, puisqu'il recevait de temps en temps, dans sa maison de campagne de Fillingham-by-Lough (Basterra), d'anciens ministres et des députés venant s'inquiéter de sa santé. Bien qu'il ait terminé sa vie politique en étant tout à fait exécrable, il était resté un homme pieux, attaché à la Fédération et que beaucoup admiraient. Son autorité naturelle, son charisme, étaient souvent entachés de colère, mais ses décisions publiques étaient souvent sages et réfléchies. Sous son gouvernement, la Fédération s'est modernisée, s'est développée internationalement, a progressé sur le plan social, et a intégré Tel-Érib. Mais, à présent que la vieillesse le rattrapait, il devenait rarement ouvert, et les visiteurs se faisaient moins nombreux car il en éconduisait la plupart. Le savoir vouloir me rencontrer était un honneur que, malgré mon mépris pour cet homme submergé par un pouvoir le dépassant, je ne pouvais refuser.
Nous fûmes installés dans le Grand Salon, célèbre pour sa large baie vitrée donnant sur un Jardin convenablement entretenu, à l'adélienne, et son étang aux eaux paisibles. Sitôt servis, Abraham prit la parole.[/justify]
- « Dites-moi Françisco, où vous imaginez-vous dans cinq ans ? »
« Je ne sais pas, répondis-je après quelques secondes de réflexion. Sûrement ici-même, devant ce même paysage, occupé aux mêmes affaires. »
La moue contrariée d'Efhrem me convainquit de changer la conversation.
- « Je vois que vous allez bien, Efhrem. Le repos à la campagne doit être agréable. »
« On s'ennuie rapidement, vous savez. J'ai tenté d'écrire mes mémoires, mais je n'y arrive pas. Je ne pense pas en avoir fini avec la vie politique. Son observation, tout du moins. »
[justify]Il semblait sérieux, et j'en étais soulagé. Un retour à la vie publique aurait été un désastre pour lui et pour le PNC, dont nous étions tous trois issus. Il était trop vieux, et n'avait pas été assez héroïque aux yeux du Peuple pour être bien accueilli. En plus d'être une figure du passé pour les cyrénans, il était un inconnu aux yeux des tel-éribains, qui n'avaient pas eu le temps de le connaître dans ses meilleurs jours avant son remplacement par Abraham. Afin de mettre fin à un silence devenant assez long, et pendant qu'Efhrem semblait se perdre dans la contemplation du jardin, je repris la parole entre deux bouchées de sanglier, m'adressant à Abraham.[/justify]
- « Pourquoi avoir souahité me rencontrer ? Y a-t-il quelque chose dont nous devrions discuter ? »
« En effet. Il hocha la tête, finit sa bouchée, posa ses couverts sur le bord de son assiette, et me regarda droit dans les yeux. Vous êtes conscient que les élections pour la Vice-Présidence arrivent bientôt. »
« Oui, dans cinq mois. »
« Vous ne vous représenterez pas. »
[justify]Manquant de m'étouffer, je lâchai mes couverts en argent et observai Efhrem, toujours captivé par le panorama, pendant quelques instants, avant de revenir au Président.[/justify]
- « Abraham, je sais que cela fait longtemps que je suis en poste, mais je ne pense pas que ces quinze années ont été inutiles. J'ai fait beaucoup de choses, grandement aidé à la stabilité du gouvernement, et ai assuré la transition entre votre prédécesseur et vous. Je souhaite rester cinq années de plus, car je m'en sens capable, et qu'il y a encore beaucoup de choses à faire que je peux mener. »
« Efhrem et moi sommes tout à fait heureux de votre travail, Françisco. Ern également, lorsqu'il était Président, a été ravi de votre capacité de travail. Mais vous êtes conscients que parfois, des calculs politiques sont nécessaires. Aujourd'hui, le PNC est le deuxième parti de Cyrénanie, et mène une coalition qui peut faire passer des lois sans avoir besoin de s'inquiéter des autres partis. Cette force, nous le devons à de nombreux compromis, et à des services rendus à certains de nos soutiens. L'intégration de Tel-Érib a modifié beaucoup de choses dans notre façon de faire et dans notre paysage politique. L'extension de 2026 a encore des effets. Les tel-éribains, étant très proches de nos valeurs, ont accepté de faire coïncider leur PNC avec le nôtre. Mais leur Président, Iskupitel, menace aujourd'hui de faire sécession. Un tel acte mettrait en péril la stabilité de notre coalition, de notre gouvernement, de la Fédération toute entière. Il a accepté de reconnaître les résultats de la Commission Parlementaire demandant la dislocation de Tel-Érib ; j'ai l'intention d'accéder à sa demande d'être le candidat officiel de notre parti. »
[justify]Abraham m'a toujours paru las et malléable, mais il se révélait à présent féroce et capable de se faire respecter. Ses mots étaient secs, son ton grave et assuré. Comme un loup s'étant fait passer pour un mouton depuis deux ans, il sortait à présent ses crocs et posait ses griffes sur mon cou. Je n'étais pas inconscient, et savais que si je lui désobéissais je risquais de subir un lynchage médiatique en règle, et que je me verrais dans l'obligation de me retirer définitivement de la vie politique. La Fédération est un grand pays très peuplé. Les personnes charismatiques cherchant à s'investir pour l'État ne sont pas rares. Une erreur représente souvent la fn d'une carrière politique, car tous les responsables savent qu'il est préférable d'éliminer ceux qui font des erreurs, car ils sont un danger potentiel. J'ai fait l'erreur de ne pas m'inquiéter de ma réélection ; j'en payais à présent le prix.[/justify]
- « Bien. Néanmoins je m'inquiète de ce que je deviendrai. »
« Ne vous inquiétez pas Françisco, vous ne deviendrez pas comme moi pour le moment, si c'est cela qui vous inquiète, intervint Efhrem. Non, nous avons un poste à vous confier. »
« Que diriez-vous, poursuivit Abraham, de la Présidence du Conseil Constitutionnel ? »
[justify]Bien qu'aimant ma fonction, je dois avouer que la Présidence du Conseil Constitutionnel Fédéral est une proposition alléchante. Certes, le Président du Conseil dispose de moins de pouvoir et de moins de moyens que le Vice-Président ; mais il reste un acteur de premier ordre devant lequel doivent passer toutes les lois avant leur promulgation. Non sans amertume, j'acceptai leur offre en précisant que je ne soutiendrais pas le Président tel-éribain, par honneur. Abraham, avec une tape sur l'épaule, m'informa qu'il comprenait ma réaction et l'acceptait. Avant d'avoir fini leur repas, ils se levèrent et quittèrent le Palais après m'avoir serré la main. Restant seul, je contemplai le paysage, en me demandant si les jardins du Waddington Palace, où se situe le Conseil Constitutionnel Fédéral, seront aussi jolis.[/justify]