[center]"Une laitière zanyaaner. Un chasseur zoulou. Un marchand terreneuvois. Un exploitant de mines landbuner. Dans un roman alméran du 21ème siècle, tous ces gens vivent près l'un de l'autre, se connaissent et s'apprécient. En Atis-Ababe, ils sont séparés par des centaines de kilomètres et ne veulent jamais se voir."
Oliver Tuck, universitaire adélien, spécialiste d'histoire zanyanaise
LA VIE DU PAYS[/center]
La vie du pays
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Été 2030, Terreneuve, sur la place foraine de Terreneuve-Ville, en milieu de soirée.
[center][img]http://zupimages.net/up/16/30/rp1g.jpg[/img][/center]
[justify]- Cent-vingt ! Cent-vingt ici, cent-vingt !
- Cent-dix-huit ! Cent-quinze peut-être selon le tonnage !
- Je prends pour cent-quinze, mais dix tonnes seulement !
- Cent-quinze pour dix, c'est acté, cent-quinze, cent-quinze, qui veut d'autres ?
La place foraine de Terreneuve-Ville était bondée. Les grands marchands de Terreneuve oeuvraient le soir, quand le climat se faisait plus doux. Ce centre névralgique du commerce terreneuvois était criblé de petits stands ombragés, chacun disposant en son coté d'une petite estrade en bois où un hurleur, un homme sélectionné pour son coffre de voix et son éloquence, criait les prix et les offres de la maison marchande qui l'employait.
- Cen-dizit! Cen-dizit, pas plus !
Parfois, un étranger (c'est-à-dire un citoyen de l'Atis-Ababe, mais pas un Terreneuvois) se mêlait aux cris, mais il se faisait beaucoup moins entendre et l'on rechignait à lui faire des prix. Il était convenu que sur la place foraine de Terreneuve-Ville, pour commercer, il fallait être Terreneuvois. Qu'importe, au fond, que l'on travaille pour une compagnie marchande zanyaaner ou landbuner, c'était question de coutume et de tradition, il fallait se fondre dans le moule.
Quand une transaction était conclue, l'acheteur se dirigeait vers le stand. Un préposé se chargeait de vérifier son identité, à l'aide d'une carte d'identité marchande. L'on avait créé la carte d'identité marchande non pas par corporatisme, puisqu'il n'y avait pas réellement de corporation, mais par refus de se soumettre aux documents officiels d'identité fournis par la République, que l'on ne pensait pas légitime à tenir un état-civil (mais qui le faisait tout de même, par souci d'affirmer son autorité). De plus, étant donné qu'il n'y avait pas que des Terreneuvois qui commerçaient sur la place foraine (au grand désarroi de certains marchands conservateurs), et que l'administration terreneuvoise ne fournissait pas de documents d'identité aux non-Terreneuvois, une société nouvellement créée, la Société des Marchands de Terreneuve, la SMT, s'était chargée, un peu à la manière d'une bourse occidentale, de fournir ces papiers aux standards de sécurité relativement modernes pour éviter la fraude à l'identité entre les marchands. L'acheteur s'était donc approché, avait fourni sa carte d'identité marchande, avait signé un contrat sur l'honneur, et se dirigeait en courant (les rues sont trop étroites à Terreneuve même pour des vélos, les gens s'y bousculent, l'on y étouffe) vers les docks non-loin où chaque grand marchand disposait d'un entrepôt. Il suffisait alors de faire valoir son contrat à l'entrepôt pour se faire décharger sa marchandise immédiatement ou plus tard si le navire devait amarrer dans le futur.
Voilà comment l'on faisait le commerce à Terreneuve. C'était assez archaïque, certes, mais c'était le modèle sur lequel s'était fondé la ville depuis des siècles, et qui avait fait la richesse de la province. Terreneuve était, comme le Landbun et le Zanyaan, une terre agricole, mais elle avait fondé sa supériorité dans tout l'Atis-Ababe grâce à sa manière de commercer, à son libéralisme économique déchaîné. Les prêts y étaient possible à des taux mirobolants, les montages financiers les plus délirants étaient envisageables, les réglementations étaient nulles et les services publics furent toujours inexistants. Mais surtout, les Terreneuvois avaient gardé, depuis leur premier débarquement sur les terres de l'Atis et de l'Ababe, cette fibre marine, cet appel du grand large, ce génie des flots. Parce que les Terreneuvois, avant de peupler les terres zanyanaises et d'y faire des fermes, à la manière des Zanyaaners, avaient eu la simple idée du commerce exotique et non triangulaire, de sorte que leur inclinaison naturelle n'était pas l'agriculture mais à l'import et à l'export. Dans cette course effrénée du profit, les Terreneuvois avaient été bien plus accommodants avec les indigènes proches, la République d'Amabe, les Territoires du Dota et ceux du Kwezi, et la Province des Ani. Ils ne les avaient jamais réduits à l'esclavage mais avaient su tirer le meilleur d'eux-mêmes, agissant en parfaits calvinistes, la tête remplie d'ambitions mercantiles mais conscients de la responsabilité sociale de leur aventures marchandes. On apprit alors à exporter les arts indigènes, puis les ivoires, les peaux de fauves, les bois exotiques, les instruments autochtones, les épices, le sisal, la jute et le coton... puis, certains pionniers battant les fonds des campagnes, l'on commença à s'ouvrir au commerce agricole. La prééminence terreneuvoise en matière de commerce asservit même à son apogée, au 20ème siècle, le Zanyaan et le Landbun qui s'en remettaient aux grands marchands locaux pour l'exportation de leurs produits. Non, vraiment, Terreneuve était un territoire de marchands avant tout.
Vers deux heures du matin, la place foraine commençait à se vider. Les marchands qui s'étaient ruinés aujourd'hui (parce que sur la place foraine, comme dans toutes les bourses occidentales, l'on peut se faire dépecer du jour au lendemain, la spéculation étant l'activité principale) rentraient chez eux dans les maisons coloniales cossues du centre de la ville, cette ville-chaos qui s'était étendue sans urbanisme, avec le seul souci de l'accumulation des étages par les grandes compagnies immobilières, sans aucun souci de la bonne gestion des flux - il n'y avait pas d'avenue ou de boulevard à Terreneuve-Ville, seulement des ruelles, des boyaux dans lesquels on se faufilait et, souvent, se perdait. Les marchands qui avaient bien rempli leurs quotas, eux, se dirigeant vers le quartier des lupanars, puisque la prospérité du commerce urbain va souvent de pair avec celle des licences des moeurs... Il n'empêchait que cette République de Terreneuve où les échanges étaient rois et qui grouillait sans cesse de son activité, était rigidement gouvernée, par des myriades d'institutions traditionnelles, qui toléraient les éventuelles largesses morales des marchands (bordels, petits trafics d'êtres humains, opiacés...) par copinage, enchevêtrement, conflits d'intérêts, cumul des offices... Terreneuve était avant tout une terre de profit, et c'était cela qui avait largement contribué à sa domination en Atis-Ababe. Cela pourrait-il durer encore longtemps ?[/justify]
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[justify]- Cent-vingt ! Cent-vingt ici, cent-vingt !
- Cent-dix-huit ! Cent-quinze peut-être selon le tonnage !
- Je prends pour cent-quinze, mais dix tonnes seulement !
- Cent-quinze pour dix, c'est acté, cent-quinze, cent-quinze, qui veut d'autres ?
La place foraine de Terreneuve-Ville était bondée. Les grands marchands de Terreneuve oeuvraient le soir, quand le climat se faisait plus doux. Ce centre névralgique du commerce terreneuvois était criblé de petits stands ombragés, chacun disposant en son coté d'une petite estrade en bois où un hurleur, un homme sélectionné pour son coffre de voix et son éloquence, criait les prix et les offres de la maison marchande qui l'employait.
- Cen-dizit! Cen-dizit, pas plus !
Parfois, un étranger (c'est-à-dire un citoyen de l'Atis-Ababe, mais pas un Terreneuvois) se mêlait aux cris, mais il se faisait beaucoup moins entendre et l'on rechignait à lui faire des prix. Il était convenu que sur la place foraine de Terreneuve-Ville, pour commercer, il fallait être Terreneuvois. Qu'importe, au fond, que l'on travaille pour une compagnie marchande zanyaaner ou landbuner, c'était question de coutume et de tradition, il fallait se fondre dans le moule.
Quand une transaction était conclue, l'acheteur se dirigeait vers le stand. Un préposé se chargeait de vérifier son identité, à l'aide d'une carte d'identité marchande. L'on avait créé la carte d'identité marchande non pas par corporatisme, puisqu'il n'y avait pas réellement de corporation, mais par refus de se soumettre aux documents officiels d'identité fournis par la République, que l'on ne pensait pas légitime à tenir un état-civil (mais qui le faisait tout de même, par souci d'affirmer son autorité). De plus, étant donné qu'il n'y avait pas que des Terreneuvois qui commerçaient sur la place foraine (au grand désarroi de certains marchands conservateurs), et que l'administration terreneuvoise ne fournissait pas de documents d'identité aux non-Terreneuvois, une société nouvellement créée, la Société des Marchands de Terreneuve, la SMT, s'était chargée, un peu à la manière d'une bourse occidentale, de fournir ces papiers aux standards de sécurité relativement modernes pour éviter la fraude à l'identité entre les marchands. L'acheteur s'était donc approché, avait fourni sa carte d'identité marchande, avait signé un contrat sur l'honneur, et se dirigeait en courant (les rues sont trop étroites à Terreneuve même pour des vélos, les gens s'y bousculent, l'on y étouffe) vers les docks non-loin où chaque grand marchand disposait d'un entrepôt. Il suffisait alors de faire valoir son contrat à l'entrepôt pour se faire décharger sa marchandise immédiatement ou plus tard si le navire devait amarrer dans le futur.
Voilà comment l'on faisait le commerce à Terreneuve. C'était assez archaïque, certes, mais c'était le modèle sur lequel s'était fondé la ville depuis des siècles, et qui avait fait la richesse de la province. Terreneuve était, comme le Landbun et le Zanyaan, une terre agricole, mais elle avait fondé sa supériorité dans tout l'Atis-Ababe grâce à sa manière de commercer, à son libéralisme économique déchaîné. Les prêts y étaient possible à des taux mirobolants, les montages financiers les plus délirants étaient envisageables, les réglementations étaient nulles et les services publics furent toujours inexistants. Mais surtout, les Terreneuvois avaient gardé, depuis leur premier débarquement sur les terres de l'Atis et de l'Ababe, cette fibre marine, cet appel du grand large, ce génie des flots. Parce que les Terreneuvois, avant de peupler les terres zanyanaises et d'y faire des fermes, à la manière des Zanyaaners, avaient eu la simple idée du commerce exotique et non triangulaire, de sorte que leur inclinaison naturelle n'était pas l'agriculture mais à l'import et à l'export. Dans cette course effrénée du profit, les Terreneuvois avaient été bien plus accommodants avec les indigènes proches, la République d'Amabe, les Territoires du Dota et ceux du Kwezi, et la Province des Ani. Ils ne les avaient jamais réduits à l'esclavage mais avaient su tirer le meilleur d'eux-mêmes, agissant en parfaits calvinistes, la tête remplie d'ambitions mercantiles mais conscients de la responsabilité sociale de leur aventures marchandes. On apprit alors à exporter les arts indigènes, puis les ivoires, les peaux de fauves, les bois exotiques, les instruments autochtones, les épices, le sisal, la jute et le coton... puis, certains pionniers battant les fonds des campagnes, l'on commença à s'ouvrir au commerce agricole. La prééminence terreneuvoise en matière de commerce asservit même à son apogée, au 20ème siècle, le Zanyaan et le Landbun qui s'en remettaient aux grands marchands locaux pour l'exportation de leurs produits. Non, vraiment, Terreneuve était un territoire de marchands avant tout.
Vers deux heures du matin, la place foraine commençait à se vider. Les marchands qui s'étaient ruinés aujourd'hui (parce que sur la place foraine, comme dans toutes les bourses occidentales, l'on peut se faire dépecer du jour au lendemain, la spéculation étant l'activité principale) rentraient chez eux dans les maisons coloniales cossues du centre de la ville, cette ville-chaos qui s'était étendue sans urbanisme, avec le seul souci de l'accumulation des étages par les grandes compagnies immobilières, sans aucun souci de la bonne gestion des flux - il n'y avait pas d'avenue ou de boulevard à Terreneuve-Ville, seulement des ruelles, des boyaux dans lesquels on se faufilait et, souvent, se perdait. Les marchands qui avaient bien rempli leurs quotas, eux, se dirigeant vers le quartier des lupanars, puisque la prospérité du commerce urbain va souvent de pair avec celle des licences des moeurs... Il n'empêchait que cette République de Terreneuve où les échanges étaient rois et qui grouillait sans cesse de son activité, était rigidement gouvernée, par des myriades d'institutions traditionnelles, qui toléraient les éventuelles largesses morales des marchands (bordels, petits trafics d'êtres humains, opiacés...) par copinage, enchevêtrement, conflits d'intérêts, cumul des offices... Terreneuve était avant tout une terre de profit, et c'était cela qui avait largement contribué à sa domination en Atis-Ababe. Cela pourrait-il durer encore longtemps ?[/justify]
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Septembre 2030, Zanyaan, une ferme perdue dans l'immensité, à plusieurs dizaines de kilomètres de Dieplandstad.
[center][img]http://zupimages.net/up/16/30/xpal.jpg[/img][/center]
[justify]Ici, on était loin de tout. A l'horizon s'étendaient d'immenses champs de blé dans lesquels s'agitaient des tâches noires, fourrageant la terre et fauchant la céréale. Une grande ferme en bois trônait au milieu des étendues - et un château d'eau puis des poteaux électriques qui liaient cette terre placide au reste de la civilisation. Le propriétaire, Andries Riebeek, un sexagénaire aux cheveux et à la peau blanche, se balançait sur sa rockingchair et chiquait son tabac - c'était somme toute un parfait stéréotype, un Zanyaaner pas bilingue pour un sou, raciste et employeur de bras nègres, mais dont l'éducation chrétienne avait ancré en lui un commandement de charité le poussant à ne pas traiter ses travailleurs comme des esclaves, mais à les considérer en bon paternel. C'est vrai, il tapait parfois un peu sur sa femme et il colletait régulièrement ses chiards (même ceux de dix-huit ans - un fils, ça ne se rebelle pas, puisque ça n'est qu'un fils). C'est vrai, il ne prenait pas une douche tous les jours et parfois, était un peu trop insistant avec les femmes de ménage nègres... C'était un rustre. Il avait fait la guerre, quand il était jeune, pour mater quelques rebellions indigènes à la frontière. La frontière ? Ce n'est pas, pour un Zanyaaner, celle de la République de l'Atis et de l'Ababe, cette vague entité fédérale, ce chatterton qui maintenait difficilement ensembles des nations, peuples et provinces réfractaires, mais c'était bien la seule et unique frontière géographique qui se confondait avec la frontière du coeur : celle du Zanyaan, la nation des Zanyaaners, fier peuple blanc, néerlandophone, protestant, traditionnel et propriétaire terrien. Cela n'était pas négociable, du moins pas pour Andries Riebeek, qui avait toujours vécu dans cette ferme, et qui n'avait donc jamais expérimenté les charmes des villes du littoral qui séduisent aujourd'hui beaucoup de jeunes et qui attendrissent un peu les élans nationalistes.
Riebeek ne payait pas ses impôts à la République (fédérale) de l'Atis et de l'Ababe. Il les payait seulement au Zanyaanstat, sa province fédérée, la République du Zanyaan, celle de ses ancêtres et de ses descendants. Mais les impôts fédéraux, eux, n'oubliaient pas Riebeek, et aujourd'hui, comme chaque année, un inspecteur fédéral s'était dépêché sur son terrain avec le mandat d'un juge pour, soit saisir une partie de la récolte ou des biens meubles du fermier, soit obtenir de lui un chèque ordonnant le payement des impôts et le remboursement des frais de dossier. S'il refusait encore, l'inspecteur repartirait, mais ce ne serait que pour revenir plus tard avec des gardes champêtres pour le placer en état d'arrestation et saisir de force ce que de droit. Riebeek arrivait chaque année dans cette impasse. L'inspecteur tape à la porte.
- Oop, ek is federale inspekteur!
Riebeek ouvrait la porte, tendait le chèque qu'il avait rédigé la veille et refermait derrière lui. Quelques secondes et coups de crayon plus tard, l'inspecteur fédéral glissait sous la porte de Riebeek un quitus que celui-ci s'empressait de jeter dans le poêle, futur carburant pour l'hiver approchant.
Pourquoi tant d'hostilité et de résistance inutile ? L'inspecteur avait un mauvais accent zanyaaner. C'était, comme la plupart des fonctionnaires fédéraux, un titulaire d'un diplôme passé dans une école d'une autre province - sûrement celle de Terreneuve ou celle de Landbun, bref, des francophones ou anglophones (rarement des indigènes, pour des raisons évidentes), qu'on dépêchait pour des offices temporaires de 5 à 10 ans afin d'éviter que, même parmi les rangs des agents de l'administration fédérale ne se retrouve ce climat de désobéissance communautaire. Pourquoi ce comportement somme toute habituel dans les contrées rurales du Zanyaan ? C'était tout simplement le rejet de l'autre. L'Atis-Ababe était un pays communautaire, les gens restaient entre eux, les familles aussi, quitte à parfois réaliser des unions consanguines. L'Autre, c'était la perte des racines, de l'identité, c'était la disparition du père. Cette République insipide qui se dressait au-dessus des provinces et territoires et petites républiques était nécessaire - les anciens comme Riebeek savaient mieux que quiconque à quel point la guerre, les escarmouches sur les petits chemins désertiques, les raids d'indigènes rebelles, les blocus et embargos, les rivalités politiques et culturelles entre Zanyaaners, Terreneuvois (francophones) et Landbuners (anglophones) étaient invivables et freinaient la prospérité. Alors l'on finissait toujours par payer ses impôts fédéraux, mais la fierté du sang imposait de gesticuler un peu avant, pour montrer, aux ancêtres enterrés dans le jardin, à Dieu, à ses descendants, qu'il ne fallait jamais se laisser faire avec l'Autre - il n'était pas de chez Nous.[/justify]
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[justify]Ici, on était loin de tout. A l'horizon s'étendaient d'immenses champs de blé dans lesquels s'agitaient des tâches noires, fourrageant la terre et fauchant la céréale. Une grande ferme en bois trônait au milieu des étendues - et un château d'eau puis des poteaux électriques qui liaient cette terre placide au reste de la civilisation. Le propriétaire, Andries Riebeek, un sexagénaire aux cheveux et à la peau blanche, se balançait sur sa rockingchair et chiquait son tabac - c'était somme toute un parfait stéréotype, un Zanyaaner pas bilingue pour un sou, raciste et employeur de bras nègres, mais dont l'éducation chrétienne avait ancré en lui un commandement de charité le poussant à ne pas traiter ses travailleurs comme des esclaves, mais à les considérer en bon paternel. C'est vrai, il tapait parfois un peu sur sa femme et il colletait régulièrement ses chiards (même ceux de dix-huit ans - un fils, ça ne se rebelle pas, puisque ça n'est qu'un fils). C'est vrai, il ne prenait pas une douche tous les jours et parfois, était un peu trop insistant avec les femmes de ménage nègres... C'était un rustre. Il avait fait la guerre, quand il était jeune, pour mater quelques rebellions indigènes à la frontière. La frontière ? Ce n'est pas, pour un Zanyaaner, celle de la République de l'Atis et de l'Ababe, cette vague entité fédérale, ce chatterton qui maintenait difficilement ensembles des nations, peuples et provinces réfractaires, mais c'était bien la seule et unique frontière géographique qui se confondait avec la frontière du coeur : celle du Zanyaan, la nation des Zanyaaners, fier peuple blanc, néerlandophone, protestant, traditionnel et propriétaire terrien. Cela n'était pas négociable, du moins pas pour Andries Riebeek, qui avait toujours vécu dans cette ferme, et qui n'avait donc jamais expérimenté les charmes des villes du littoral qui séduisent aujourd'hui beaucoup de jeunes et qui attendrissent un peu les élans nationalistes.
Riebeek ne payait pas ses impôts à la République (fédérale) de l'Atis et de l'Ababe. Il les payait seulement au Zanyaanstat, sa province fédérée, la République du Zanyaan, celle de ses ancêtres et de ses descendants. Mais les impôts fédéraux, eux, n'oubliaient pas Riebeek, et aujourd'hui, comme chaque année, un inspecteur fédéral s'était dépêché sur son terrain avec le mandat d'un juge pour, soit saisir une partie de la récolte ou des biens meubles du fermier, soit obtenir de lui un chèque ordonnant le payement des impôts et le remboursement des frais de dossier. S'il refusait encore, l'inspecteur repartirait, mais ce ne serait que pour revenir plus tard avec des gardes champêtres pour le placer en état d'arrestation et saisir de force ce que de droit. Riebeek arrivait chaque année dans cette impasse. L'inspecteur tape à la porte.
- Oop, ek is federale inspekteur!
Riebeek ouvrait la porte, tendait le chèque qu'il avait rédigé la veille et refermait derrière lui. Quelques secondes et coups de crayon plus tard, l'inspecteur fédéral glissait sous la porte de Riebeek un quitus que celui-ci s'empressait de jeter dans le poêle, futur carburant pour l'hiver approchant.
Pourquoi tant d'hostilité et de résistance inutile ? L'inspecteur avait un mauvais accent zanyaaner. C'était, comme la plupart des fonctionnaires fédéraux, un titulaire d'un diplôme passé dans une école d'une autre province - sûrement celle de Terreneuve ou celle de Landbun, bref, des francophones ou anglophones (rarement des indigènes, pour des raisons évidentes), qu'on dépêchait pour des offices temporaires de 5 à 10 ans afin d'éviter que, même parmi les rangs des agents de l'administration fédérale ne se retrouve ce climat de désobéissance communautaire. Pourquoi ce comportement somme toute habituel dans les contrées rurales du Zanyaan ? C'était tout simplement le rejet de l'autre. L'Atis-Ababe était un pays communautaire, les gens restaient entre eux, les familles aussi, quitte à parfois réaliser des unions consanguines. L'Autre, c'était la perte des racines, de l'identité, c'était la disparition du père. Cette République insipide qui se dressait au-dessus des provinces et territoires et petites républiques était nécessaire - les anciens comme Riebeek savaient mieux que quiconque à quel point la guerre, les escarmouches sur les petits chemins désertiques, les raids d'indigènes rebelles, les blocus et embargos, les rivalités politiques et culturelles entre Zanyaaners, Terreneuvois (francophones) et Landbuners (anglophones) étaient invivables et freinaient la prospérité. Alors l'on finissait toujours par payer ses impôts fédéraux, mais la fierté du sang imposait de gesticuler un peu avant, pour montrer, aux ancêtres enterrés dans le jardin, à Dieu, à ses descendants, qu'il ne fallait jamais se laisser faire avec l'Autre - il n'était pas de chez Nous.[/justify]
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Septembre 2030, dans un bidonville à Villeneuve, territoires du fleuve Nègre
[url=https://www.youtube.com/watch?v=ObqoRHlswcE]Chant nègre[/url]
Pitet' un jour ce sera mieux / Car le bon Diou il aura voulu mieux / Alors on sera tous heureux / Ca chang'ra beaucoup di maint'nant / Il faut surviv', en attendant...
[justify]Comme tous les soirs, les Nègres de Villeneuve se réunissaient dans quelques points de rencontre éparses du géant bidonville que constituait cette bourgade. On allumait un grand feu dans un bidon, que l'on alimentait avec des petits bouts de carton, des morceaux de bois ramassés à la campagne. On entourait la source de lumière et l'on chantait, beaucoup. Quand on ne chantait plus, c'était quelques exclamations qui prenaient le dessus, des rires, des interjections, des "oh !", "ah !" d'étonnement, parce que quelqu'un racontait une histoire, ou que deux gentils pitres faisaient semblant de se disputer pour amuser la galerie.
La vie se consommait comme une sucrerie dans les territoires nègres. Il n'y avait pas de long-terme puisqu'il n'y avait pas d'argent. Il n'y avait pas de nourriture puisqu'il n'y avait pas d'argent. Et il n'y avait pas d'argent parce que le travail était irrégulier. Il fallait se rendre au centre-ville, sur les nombreuses places publiques où des titsi, c'est-à-dire des Nègres ayant obtenu un bon travail chez un Blanc, sélectionnaient à la va-vite quelques ouvriers pour la journée. Les chanceux avaient un emploi stable, tous les jours à l'usine, ou à la Mairie, pour nettoyer les rues. Les rémunérations permettaient tout au plus de subvenir aux besoins courants et de verser l'offrande à l'Eglise le dimanche.
Moi j'i rêvé / Du monde où j'itais pas né ici / C'ité un monde plein de pleines lunes...
Les assauts répétés, d'abord du colonialisme, puis du capitalisme blanc, avaient complètement annihilé l'identité nègre. Sur plusieurs siècles, les Blancs avaient massacré beaucoup de communautés, avaient fait disparaître beaucoup de langues. Beaucoup de familles ont été déchirées. Parfois, dans les bidonvilles, l'on se découvrait des cousins lointains aux points d'eau. C'était chose courante. Les Nègres ne se réunissaient plus en nations ou en tribus, mais en négritude simplement - et une négritude mal vécue, puisqu'aucune opportunité n'était possible, que la révolte paraissait inutile. Les Blancs n'avaient pas participé à l'amélioration du niveau de vie, mais ils avaient fait cesser les guerres tribales, ils avaient largement apaisé cet espace du continent. Au fond, mieux valait être un Nègre en Atis-Ababe qu'un Noir dans un autre pays zanyanais.
Parfois, un extatique venait prêcher dans les bidonvilles. Il appelait à la révolte, à l'insurrection, à la reconquête d'une fierté nègre. Et puis, le lendemain, il disparaissait, et l'on apprenait quelques jours plus tard que cet homme était un terroriste qui avait massacré la famille d'un pasteur métisse à l'autre bout de la ville. On ne savait pas si c'était vrai, mais cela choquait assez les esprits pour que l'on oublie l'excitation éphémère après le passage du prêcheur. De toute façon, si l'on s'était révolté, l'on serait allé où ? On aurait marché six cent kilomètres jusqu'à la ville blanche la plus proche, et on aurait demandé quoi ? La liberté ? On l'avait déjà... De l'argent ? Oui, peut-être... mais le pasteur, il dit que courir après l'argent, c'est cupide... Et puis on se serait fait massacrer, sûrement...
La pauvreté était devenue une ascèse de l'esprit dans les territoires nègres. Dans un immense magma relativiste - le christianisme, et la tentation de faire changer les choses, et le désespoir et la démotivation face à un ordre des choses cyclopéen - l'on préférait ne rien faire, et espérer plutôt que désirer, c'est-à-dire tendre à quelque chose sans avoir à payer, au surplus de la souffrance de la dure vie quotidienne, le prix douloureux de la tentative, de l'effort, dont on savait pertinemment qu'ils ne mèneraient à rien.
C'est une question toujours épineuse : mais pourquoi ne se révoltaient-il pas ? Parce que le coeur n'y était pas, c'est tout.
C'est l'heur' du coucher / Demain ça sera pareil / Ou pitet' bien mieux / Mais sû'ment pareil / Si Diou l'veut...[/justify]
[url=https://www.youtube.com/watch?v=ObqoRHlswcE]Chant nègre[/url]
Pitet' un jour ce sera mieux / Car le bon Diou il aura voulu mieux / Alors on sera tous heureux / Ca chang'ra beaucoup di maint'nant / Il faut surviv', en attendant...
[justify]Comme tous les soirs, les Nègres de Villeneuve se réunissaient dans quelques points de rencontre éparses du géant bidonville que constituait cette bourgade. On allumait un grand feu dans un bidon, que l'on alimentait avec des petits bouts de carton, des morceaux de bois ramassés à la campagne. On entourait la source de lumière et l'on chantait, beaucoup. Quand on ne chantait plus, c'était quelques exclamations qui prenaient le dessus, des rires, des interjections, des "oh !", "ah !" d'étonnement, parce que quelqu'un racontait une histoire, ou que deux gentils pitres faisaient semblant de se disputer pour amuser la galerie.
La vie se consommait comme une sucrerie dans les territoires nègres. Il n'y avait pas de long-terme puisqu'il n'y avait pas d'argent. Il n'y avait pas de nourriture puisqu'il n'y avait pas d'argent. Et il n'y avait pas d'argent parce que le travail était irrégulier. Il fallait se rendre au centre-ville, sur les nombreuses places publiques où des titsi, c'est-à-dire des Nègres ayant obtenu un bon travail chez un Blanc, sélectionnaient à la va-vite quelques ouvriers pour la journée. Les chanceux avaient un emploi stable, tous les jours à l'usine, ou à la Mairie, pour nettoyer les rues. Les rémunérations permettaient tout au plus de subvenir aux besoins courants et de verser l'offrande à l'Eglise le dimanche.
Moi j'i rêvé / Du monde où j'itais pas né ici / C'ité un monde plein de pleines lunes...
Les assauts répétés, d'abord du colonialisme, puis du capitalisme blanc, avaient complètement annihilé l'identité nègre. Sur plusieurs siècles, les Blancs avaient massacré beaucoup de communautés, avaient fait disparaître beaucoup de langues. Beaucoup de familles ont été déchirées. Parfois, dans les bidonvilles, l'on se découvrait des cousins lointains aux points d'eau. C'était chose courante. Les Nègres ne se réunissaient plus en nations ou en tribus, mais en négritude simplement - et une négritude mal vécue, puisqu'aucune opportunité n'était possible, que la révolte paraissait inutile. Les Blancs n'avaient pas participé à l'amélioration du niveau de vie, mais ils avaient fait cesser les guerres tribales, ils avaient largement apaisé cet espace du continent. Au fond, mieux valait être un Nègre en Atis-Ababe qu'un Noir dans un autre pays zanyanais.
Parfois, un extatique venait prêcher dans les bidonvilles. Il appelait à la révolte, à l'insurrection, à la reconquête d'une fierté nègre. Et puis, le lendemain, il disparaissait, et l'on apprenait quelques jours plus tard que cet homme était un terroriste qui avait massacré la famille d'un pasteur métisse à l'autre bout de la ville. On ne savait pas si c'était vrai, mais cela choquait assez les esprits pour que l'on oublie l'excitation éphémère après le passage du prêcheur. De toute façon, si l'on s'était révolté, l'on serait allé où ? On aurait marché six cent kilomètres jusqu'à la ville blanche la plus proche, et on aurait demandé quoi ? La liberté ? On l'avait déjà... De l'argent ? Oui, peut-être... mais le pasteur, il dit que courir après l'argent, c'est cupide... Et puis on se serait fait massacrer, sûrement...
La pauvreté était devenue une ascèse de l'esprit dans les territoires nègres. Dans un immense magma relativiste - le christianisme, et la tentation de faire changer les choses, et le désespoir et la démotivation face à un ordre des choses cyclopéen - l'on préférait ne rien faire, et espérer plutôt que désirer, c'est-à-dire tendre à quelque chose sans avoir à payer, au surplus de la souffrance de la dure vie quotidienne, le prix douloureux de la tentative, de l'effort, dont on savait pertinemment qu'ils ne mèneraient à rien.
C'est une question toujours épineuse : mais pourquoi ne se révoltaient-il pas ? Parce que le coeur n'y était pas, c'est tout.
C'est l'heur' du coucher / Demain ça sera pareil / Ou pitet' bien mieux / Mais sû'ment pareil / Si Diou l'veut...[/justify]
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