Le retour du roi, part. I
Pour le touriste en Stalagmanque, le meilleur guide touristique était et restait la compagnie informelle des mendiants qui pullulaient en la capitale. On était toujours sûr et certain de trouver un individu pouilleux et crasseux qui, pour quelques piécettes ou la promesse d’un petit verre, vous faisait visiter toutes les merveilles de la Cité des Doges. Non pas celles ostentatoires, que n’importe quelle guide désignait, mais également les petites cachées, occultes, dont personne ne parle.
Nul autre qu’eux n’a non plus le talent pour raconter les histoires : la Bataille des Compositeurs et Librettistes, le sabotage du Sénat, l’attaque du Fleurdemai, l’explosion de la Guilde des Apothicaires, l’épidémie de 1789…
Mais quand les mendiants eux-mêmes veulent connaître des endroits cachés et entendre des légendes perdues, c’est vers Julio i Breve qu’ils se tournent. Ce vieux mendiant, borgne et boiteux, connaît tous les recoins, tous les secrets, toutes les nouvelles et toutes les fables, et nul autre que lui n’a le talent pour vous immerger au complet dans une histoire vieille de plusieurs siècles.
La légende la plus racontée était celle du fils du roi enlevé, dernier représentant de la dynastie de Stalagmanque. Une foule de touristes, de badauds, d’habitués et de mendiants faisaient cercle autour du vieux sage, assis en tailleur sur son tonneau, ses fripes et ses hardes se faisant ressembler à un tas d’ordure oublié là, n’étaient sa barbe frissonnante et son œil unique brillant de mille feux.
« Nous sommes le 21 mars 700, et aujourd’hui est un grand jour. C’est le mariage et le couronnement, selon le rite urbain, de notre bon roi, Reniero IV Anatema de Stalagmanque. Aujourd’hui, il n’a que 20 ans et il s’annonce comme un bon roi, sage et vertueux ; il n’a pas encore mérité son surnom du Fou Pleureur. Non, car aujourd’hui, il transpire d’allégresse. Son père est enfin décédé, et il va enfin accéder au trône. Et, qui plus est, il a trouvé une épouse parfaite en la personne d’Umbertine Doppiezza, la fille du plus riche commerçant de la cité. Jour de faste, jour de fête, qui restera dans les mémoires pendant longtemps.
Le bon roi Reniero IV est couronné, comme le veut la tradition, à midi pile. Il reçoit la couronne des mains hérétiques de la noblesse, celle-ci est ensuite purifiée et bénie par l’évêque de Stalagmanque, et est enfin déposée sur la tête du souverain. Les trois juges de la cité s’approchent alors pour lui remettre ses attributs : le Sceptre, symbole de son pouvoir et de sa puissance terrestre ; le Bâton de Justice, rappelant son rôle de législateur et de garant de l’Ordre et de la Loi ; et l’Anneau du Roi, réceptacle des richesses dont le souverain se trouve désormais propriétaire.
Et ensuite, c’est le mariage. Somptueux. Magnifique. Digne des plus grands empereurs qui ne fouleront jamais cette terre, consacrée par l’évêque, en ce décor magnifique de la Basilique, qui ne changea pas depuis, et qui fut la première œuvre de nos glorieux et superbes Architectes.
Ce fut quand le monarque et sa femme sortirent de la Basilique qu’un évènement incongru eu lieu. Teodato, un vieil ermite qui vivait dans une cabane au bord de la lagune, était venu. Il se posta devant le roi, et énonça d’une voix claire :
« Ici s’achève le règne du sang. Dans neuf mois, très exactement, le malheur s’abattra sur toi, ô notre roi ; le Sceptre te sera retiré, la Justice rigidifiée et l’Anneau confisqué. Ta chair te sera enlevée, et pour les siècles, à jamais, la couronne retournera poussière. Profite bien de ta gloire, ô notre roi ; mais souviens-toi. La corruption de ta famille va être remplacée par quelque chose de bien pire. La fin est proche, je vous le dis, et pour les siècles et les siècles, ton trône deviendra celui d’un prince de l’Enfer. »
Puis l’ermite s’en retourna, laissant les gens à leur ivresse et leurs festivités.
L’évènement fut ensuite oublié, et le roi honora sa nouvelle épouse, avec toute la vigueur de ses vingt ans. Quand, les semaines suivantes, on voulut savoir la nouvelle, si la nouvelle reine était enceinte, les langues se taisaient, mais ses plus proches collaborateurs et ses fidèles amis étaient formels : une grande joie se dessinait sur le visage du souverain. Mais la coutume désirait que chaque grossesse fut soigneusement dissimulée afin d’éviter toute fatigue superflue à la reine-mère. Le secret était donc soigneusement gardé.
Le solstice d’hiver arriva enfin. Une nuit d’orage, avec des éclairs zébrant le ciel parsemé de neige. Mère Befana, la sorcière la plus réputée de la région avait été mandée au palais, dans la chambre de la reine. Elle y resta toute la nuit. Puis elle disparut. Rien ni personne ne sut ce qu’elle était devenue. Tout ce que l’on sait, c’est que, le lendemain, quand le roi alla à la cabane de l’ermite, celui-ci avait également disparu. Reniero sombra alors dans une folie de tristesse ; son épouse mourut, et le pays commença lentement et doucement à sombrer. Le roi refusait à se remarier, malgré les imprécations de ses collaborateurs et ministres.
La version officielle veut que la reine, prit d’un mal inconnu, succomba tout bonnement, et que la Mère Befana, accusée de meurtre, fut enfermée dans le plus profond des cachots, afin qu’elle sombre dans l’oubli.
Mais la légende, elle, raconte que la Reine était enceinte du successeur de Reniero. Des hommes, à la solde des riches marchands et intellectuels de la capitale, étaient venus et avaient enlevé le fils, pour le cacher, et ainsi casser la dynastie, et permettre l’instauration d’un nouveau régime, celui des riches. Le Règne de Mammon.
Mais certains disent que le fils n’est pas mort, mais a survécu. Et qu’il a eu un fils, qui a eu un fils, et ainsi de suite… La dynastie ne s’est pas éteinte, elle fut juste cachée, pour rejaillir au moment où le Royaume en aurait le plus besoin. On reconnaîtrait le digne successeur des Anatema de Stalgmante grâce aux signes distinctifs de cette famille : une haute stature, des lobes pointus, des yeux dorés, la tâche de vin sur la pomme d'adam en forme de poire et seulement vingt-six dents… »
L’unique œil valide du vieux mendiant, tandis qu’il parlait, faisait le tour de son auditoire, et s’arrêta, un court instant, sur un mendiant, un nouveau venu, qui avait fui les ennuis de la Stalagmanque continentale pour trouver refuge dans la Stalagmanque lagunaire. Il n’en avait jamais fait attention, mais là, la lueur de ses yeux attira son regard. Une lueur jaune. Non pas jaune malade, mais jaune brillant, à la limite du doré. Le vieux Julio i Breve se dressa sur ses membres arthritiques. Un vieux mendiant, habitué à ses histoires, prit la parole :
« Alors ? Et alors ? On veut la suite ! »
Mais le conteur ne répondit. S’appuyant sur son baton, il s’approcha du jeune mendiant.
Lobes pointus. Iris doré. Haute stature. Tâche de vin sur la pomme d'adam en forme de poire.
« Ouvre la bouche, ordonna-t-il.
-Comment ? fit le jeunot, un peu troublé.
-Ouvre la bouche. »
Il s’exécuta. Julio i Breve compta les dents.
Vingt-six.
Il recula. Ne sachant que faire, il resta immobile, fixant le jeune mendiant.
Chez quelques spectateurs, le déclic se faisait également. D’autres observèrent ces détails, et se retrouvèrent dans le même état d’esprit. Certain s’agenouillèrent, d’autres se mirent à prier.
« Quel est ton nom ?
-Moi ? dit le jeune mendiant. Euh… Fabriccio.
-Fabriccio comment ?
-Fabriccio Anatema. Mais je ne suis pas le seul à porter ce nom. Il y en a plein dans le pays. »
Julio i Breve fit une grande révérence.
« Bienvenue chez vous, ô Fabriccio III Anatema de Stalgmante, roi et souverain de Stalagmanque. »
Le retour du roi [RP]
-
Rezzacci
Le retour du roi, part. II
Adso Rezzacci était dans son bureau, visiblement effondré. Les évènements ne cessaient de se succéder, allant de mal en pis. Quand on croyait être sorti d’affaire, il en venait un nouveau. On ne serait jamais tranquille. Un instant, un court instant, le Doge crut que Dieu l’avait abandonné, mais il chassa cette affreuse idée de son esprit et Le remercia une énième fois pour tout l’honneur qu’Il lui faisait.
On toqua à la porte, et Domenico Ostrica, le dernier des conseillers, mais néanmoins son plus proche ami et confident, entra, tout penaud.
Domenico Ostrica : Monseigneur ? Vous êtes prêt ?
In petto, Domenico priait pour que le Doge ne rentre pas encore une fois dans un de ses monologues un peu bizarre et empreints d’une solennité et d’une philosophie inadéquate pour un bon chef d’Etat.
Ses prières n’eurent aucun effet. Le Doge ouvrit la bouche, et, ô malheur, il commença à s’exprimer en vers, signe indéniable qu’il était très préoccupé.
<center>Cette année deux milles et dix-neuf, dira-t-on
Fut pour nous, plus que tous, un horrible désastre
Une pandémie surgissant tout droit des astres
Poursuivie de peu par une révolution
Si notre économie, sans conteste, bondit
Si notre situation s’en vit bonifiée
Nous ne pouvons que malheureusement pleurer
L’acharnement dont le destin cadeau nous fit
Le plus dur n’est pas d’accepter le grand final
Mais bien de survivre tandis que, tout autour
Les affres et malheurs, tournant comme vautours
Nous guettent, nous épient, nous surveillent et nous blâment
Je suis vieux et usé, mon bon Domenico
Je ne sais si encore je saurais y survivre
Peut-être le désignera-t-on dans les livres
Comme celui qui acheva le Doge Adso</center>
Le premier parmi ses pairs se retourna alors, et sembla remarquer son fidèle compagnon.
Adso Rezzacci : Domenico ! Que fais-tu ici ?
D.O. : Euh… La réunion est prête, monseigneur. Les concernés sont réunis pour discuter de la situation. Vous savez ? Le prétendu roi de Stalagmanque, qui serait de retour…
A.R. : Oui, oui, très bien, j’arrive…
Il entra dans l’antichambre, et vit, en effet, que cela concernait pléthore de monde. Des notables de la République, qui étaient là plus pour défendre leurs intérêts que pour faire éclater la vérité.
Du côté des pouvoirs publics, on pouvait distinguer Don Francesco Doppiezza, juge métropolitain et représentant le Sénat, Roméo Mercante, directeur du service de greffe, et Jorge Eco, l’Archiviste. On trouvait aussi le Grand-Maître de l’Inquisition, qui, en tant que Grand-Maître, était tenu de taire son non jusqu’à sa destitution.
Le pouvoir économique était représenté par les patrons des cinq grandes guildes du pays : Italo Corriam pour les Orfèvres, Joailliers, Bijoutiers & Horlogers ; Maurizio Belcanto pour les Verriers ; MM. Gordeno, Listrami, Polocce, Brevi & Rezzacci Organistes et professions assimilées ; Guglielmo Doppiezza pour les architectes. On trouvait aussi le délégué du Syndic de la Chambre de Commerce.
Le pouvoir spirituel, lui, était représenté par le Dr. Matteo Spalanzani pour l’Université, Mgr. Hyacinthe pour la Basilique, et un représentant du régisseur de la Soffitta, M. Valeriano Pipistri.
Au bout de la table une demi-dizaine de scribouillards, gratte-papier, rats de bibliothèques étaient réunis, entassés sous des monceaux de feuilles, les étudiant attentivement. Ils venaient de tous horizons : diplômés de l’Université, spécialistes assermentés, connaisseurs avisés ou amateurs éclairés. Chacun avait ses caractéristiques, et ils formaient véritablement le pilier central sur lequel allait s’appuyer cette commission extraordinaire pour prendre ses décisions. Un groupe de travail indépendant, non affilié au gouvernement.
Le Professeur Hérald Tudini, D. ès D.L., était présent de par sa grande érudition du droit stalagmantin, notamment celui des premiers âges. Son profond savoir était connu et affirmé de tous, et il était le seul à savoir ce qu’il fallait faire en cas de grave litige juridique.
Le Père Benedicto Gorzza, prêtre d’une paroisse continentale rappelé peu de temps avant la révolution pour officier dans la capitale, avait toujours été et est toujours respecté en raison de son grand savoir historique, et en particulier sur la période qui nous intéresse, celle des débuts de la République.
Maître Elias Abizmil était notaire, et avait acquis sa fortune en tant que généalogiste. Bien que le titre de patricien lui ai été refusé en raison de sa confession hébraïque, il restait quelqu’un de très honorable, et nul n’avait son pareil pour dénicher un ancêtre et remonter une piste au-delà des limites normalement convenues.
Le Docteur Théodore Ibiscus était un médecin azudien spécialisé en génétique, résident permanent en Stalagmanque. On l’avait demandé afin d’avoir le point de vue scientifique sur cette affaire, et on souhaitait ardemment qu’il puisse aider la commission de ses lumières. Malgré le fait qu’il soit un ancien déviant irréversible calmé depuis, on le jugeait toujours utile.
La cinquième présence était hautement discutable, car il s’agissait d’une femme, et leur présence était grandement controversée dans les salles officielles du Palais des Doges ; mais c’était une spécialiste des contes et légendes, ainsi que de leur véracité, et elle avait parfaitement sa place en cette commission. Doña Isabella Doppiezza, adorable grand-mère au regard doux et à la mémoire redoutable, était donc l’une des premières du beau sexe à siéger en cette salle millénaire.
Ce sont donc là cinq personnes qui avaient été réunies pour faire éclater, de la manière la plus impartiale possible, car, il faut bien l’avouer, la plupart des autres personnes autour de cette table était globalement contre le fait d’abandonner la douce république oligarchique contre la royauté tant oubliée.
Maurizio Belcanto : Monseigneur, à quoi sert cette réunion, enfin ? Nous ne prenons pas cette histoire au sérieux, tout de même, non ?
A.R. : Pourrait-on savoir pourquoi ?
M.B. : Enfin… Ces légendes au sujet du retour du roi… C’est faux, n’est-ce pas ? Il n’y a pas moyen de retourner à la monarchie héréditaire, tout de même ?
Jorge Eco : En fait, si. De manière technique et juridique, le Code qui régit la Sérénissime République de Stalagmanque n’est, en fait, que provisoire, ne devant durer que jusqu’à temps qu’un légitime héritier au trône apparaisse.
Benedicto Gorzza : A l’époque, on imaginait qu’il ne s’écoulerait pas plus de dix ans avant de retrouver un successeur.
J.E. : En effet. Le seul problème qui fut soulevé fut qu’aucun héritier n’apparut. De cette manière, la Sérénissime fut consacrée par le temps.
M.B. : Vous vous rendez compte quand même que, depuis les siècles qu’on fait gober à tout le monde qu’il n’y a pas plus solide que nos institutions, elles sont tout de même bâties sur du sable !
Valeriano Pipistri : Et Stalagmanque est bâtie dans une lagune. Tout est lié, vous voyez.
Mgr. Hyacinthe : Vous voulez tout de même dire qu’un simple mendiant, un clochard, un vagabond qui vit d’eau fraîche et d’oboles, pourra faire renverser le plus vieux système politique du monde ?
Francesco Doppiezza : Dura Lex sed Lex, monseigneur. Si, effectivement, ce Francesco Anatema est bien le légitime héritier du trône, alors il le sera. Mais bon… encore faut-il prouver sa filiation…
Italo Corriam : Par ailleurs, je me demande bien pourquoi cette discussion. Quelles sont les chances de prouver sa filiation, en effet ? Infinitésimales, non ?
Elias Abizmil : Environ 67%.
I.C. : Comment ça ?
E.A. : Enfin, si mes calculs sont corrects. Mais, en effet, il y a 67% de chances de confirmer ou infirmer la filiation directe du sieur Francesco Anatema au dernier roi de Stalagmanque.
Guglielmo Doppiezza : Vous voulez dire que… qu’il y a 67% de chances que ce vaurien soit le roi ?
E.A. : Non. Il y a 67% d’être sûr. Mais après, avec tous les paramètres, je dirais qu’après, il n’a que 12% de chances d’être effectivement le roi, ce qui donne une probabilité absolue de…
Théodore Ibiscus : 8.04%.
E.A. : 8.04%, exactement, merci.
M.B. : Une cote de 1 contre 12. Je ne parierais pas un sequin sur un cheval pareil, moi.
G.D. : Mais comment est-ce possible ! On parle quand même d’évènements qui se sont déroulés il y a plus de 1200 ans ! Comment diable voulez-vous établir une filiation dans des temps aussi reculés ?
Hérald Tudini : Tout simplement, monsieur, parce que vous avez devant vous cinq des plus brillants cerveaux de Stalagmanque. Avec nous à vos côtés, sachez que, quelle qu’elle soit, la Vérité éclatera au grand jour. N’est-ce pas, monseigneur ?
Le Doge était replongé dans ses pensées, son regard perdu dans le vague devant lui. La maladie le rongeait encore davantage, et il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur les affaires de l’Etat. Si n’étaient ces stupides règles qui ordonnaient à tout Doge de terminer son dogat par la mort et qui interdisaient toute substitution, il était certain qu’il aurait déjà abandonné son poste, si ce n’étaient les médecins qui lui auraient donné une ordonnance pour une dispense ad mortis. Et l’Inquisition s’imaginait qu’il était encore très capable : sa seule chance de salut qui s’évertuait à le garder à son poste…
Il leva les yeux et vit que tout le monde le regardait. Il se leva tout doucement.
A.R. : C’est bien. Très bien. Messieurs, à partir de maintenant, veuillez considérer les cinq membres de la Haute Commission, à savoir MM. Tudini, Gorzza, Abizmil, Ibiscus, ainsi que Doña Doppiezza, comme des personnes directement attachées à mon pouvoir. Elles ont droit d’accès illimité, l’immunité judiciaire dogale et mon pouvoir décisionnaire.
F.D. : Mais, monseigneur, seul le Sénat peut autoriser une telle décharge de pouvoir sur autrui !
A.R. : C’est bien faîtes ça… Maintenant, veuillez m’excuser, mais j’ai à faire…
Et il sortit, sans autre cérémonies. Les membres de la commission se regardaient, abasourdis. Puis, lentement, dirigèrent leurs regards vers les cinq nouveaux gradés. Le professeur Tudini, en tant que doyen des cinq – enfin, Doña Doppiezza était plus âgée, mais étant une femme elle n’était que quantité négligeable – prit la parole.
H.T. : Très bien. A partir de maintenant, ce sont nous qui dirigeons les opérations. Et j’exige, sur-le-champ, d’être conduit aux archives, à la section filiation et généalogie. Un grand travail nous attend, messieurs, et probablement le plus grand qu’aura jamais à connaître Stalagmanque.
Adso Rezzacci était dans son bureau, visiblement effondré. Les évènements ne cessaient de se succéder, allant de mal en pis. Quand on croyait être sorti d’affaire, il en venait un nouveau. On ne serait jamais tranquille. Un instant, un court instant, le Doge crut que Dieu l’avait abandonné, mais il chassa cette affreuse idée de son esprit et Le remercia une énième fois pour tout l’honneur qu’Il lui faisait.
On toqua à la porte, et Domenico Ostrica, le dernier des conseillers, mais néanmoins son plus proche ami et confident, entra, tout penaud.
Domenico Ostrica : Monseigneur ? Vous êtes prêt ?
In petto, Domenico priait pour que le Doge ne rentre pas encore une fois dans un de ses monologues un peu bizarre et empreints d’une solennité et d’une philosophie inadéquate pour un bon chef d’Etat.
Ses prières n’eurent aucun effet. Le Doge ouvrit la bouche, et, ô malheur, il commença à s’exprimer en vers, signe indéniable qu’il était très préoccupé.
<center>Cette année deux milles et dix-neuf, dira-t-on
Fut pour nous, plus que tous, un horrible désastre
Une pandémie surgissant tout droit des astres
Poursuivie de peu par une révolution
Si notre économie, sans conteste, bondit
Si notre situation s’en vit bonifiée
Nous ne pouvons que malheureusement pleurer
L’acharnement dont le destin cadeau nous fit
Le plus dur n’est pas d’accepter le grand final
Mais bien de survivre tandis que, tout autour
Les affres et malheurs, tournant comme vautours
Nous guettent, nous épient, nous surveillent et nous blâment
Je suis vieux et usé, mon bon Domenico
Je ne sais si encore je saurais y survivre
Peut-être le désignera-t-on dans les livres
Comme celui qui acheva le Doge Adso</center>
Le premier parmi ses pairs se retourna alors, et sembla remarquer son fidèle compagnon.
Adso Rezzacci : Domenico ! Que fais-tu ici ?
D.O. : Euh… La réunion est prête, monseigneur. Les concernés sont réunis pour discuter de la situation. Vous savez ? Le prétendu roi de Stalagmanque, qui serait de retour…
A.R. : Oui, oui, très bien, j’arrive…
Il entra dans l’antichambre, et vit, en effet, que cela concernait pléthore de monde. Des notables de la République, qui étaient là plus pour défendre leurs intérêts que pour faire éclater la vérité.
Du côté des pouvoirs publics, on pouvait distinguer Don Francesco Doppiezza, juge métropolitain et représentant le Sénat, Roméo Mercante, directeur du service de greffe, et Jorge Eco, l’Archiviste. On trouvait aussi le Grand-Maître de l’Inquisition, qui, en tant que Grand-Maître, était tenu de taire son non jusqu’à sa destitution.
Le pouvoir économique était représenté par les patrons des cinq grandes guildes du pays : Italo Corriam pour les Orfèvres, Joailliers, Bijoutiers & Horlogers ; Maurizio Belcanto pour les Verriers ; MM. Gordeno, Listrami, Polocce, Brevi & Rezzacci Organistes et professions assimilées ; Guglielmo Doppiezza pour les architectes. On trouvait aussi le délégué du Syndic de la Chambre de Commerce.
Le pouvoir spirituel, lui, était représenté par le Dr. Matteo Spalanzani pour l’Université, Mgr. Hyacinthe pour la Basilique, et un représentant du régisseur de la Soffitta, M. Valeriano Pipistri.
Au bout de la table une demi-dizaine de scribouillards, gratte-papier, rats de bibliothèques étaient réunis, entassés sous des monceaux de feuilles, les étudiant attentivement. Ils venaient de tous horizons : diplômés de l’Université, spécialistes assermentés, connaisseurs avisés ou amateurs éclairés. Chacun avait ses caractéristiques, et ils formaient véritablement le pilier central sur lequel allait s’appuyer cette commission extraordinaire pour prendre ses décisions. Un groupe de travail indépendant, non affilié au gouvernement.
Le Professeur Hérald Tudini, D. ès D.L., était présent de par sa grande érudition du droit stalagmantin, notamment celui des premiers âges. Son profond savoir était connu et affirmé de tous, et il était le seul à savoir ce qu’il fallait faire en cas de grave litige juridique.
Le Père Benedicto Gorzza, prêtre d’une paroisse continentale rappelé peu de temps avant la révolution pour officier dans la capitale, avait toujours été et est toujours respecté en raison de son grand savoir historique, et en particulier sur la période qui nous intéresse, celle des débuts de la République.
Maître Elias Abizmil était notaire, et avait acquis sa fortune en tant que généalogiste. Bien que le titre de patricien lui ai été refusé en raison de sa confession hébraïque, il restait quelqu’un de très honorable, et nul n’avait son pareil pour dénicher un ancêtre et remonter une piste au-delà des limites normalement convenues.
Le Docteur Théodore Ibiscus était un médecin azudien spécialisé en génétique, résident permanent en Stalagmanque. On l’avait demandé afin d’avoir le point de vue scientifique sur cette affaire, et on souhaitait ardemment qu’il puisse aider la commission de ses lumières. Malgré le fait qu’il soit un ancien déviant irréversible calmé depuis, on le jugeait toujours utile.
La cinquième présence était hautement discutable, car il s’agissait d’une femme, et leur présence était grandement controversée dans les salles officielles du Palais des Doges ; mais c’était une spécialiste des contes et légendes, ainsi que de leur véracité, et elle avait parfaitement sa place en cette commission. Doña Isabella Doppiezza, adorable grand-mère au regard doux et à la mémoire redoutable, était donc l’une des premières du beau sexe à siéger en cette salle millénaire.
Ce sont donc là cinq personnes qui avaient été réunies pour faire éclater, de la manière la plus impartiale possible, car, il faut bien l’avouer, la plupart des autres personnes autour de cette table était globalement contre le fait d’abandonner la douce république oligarchique contre la royauté tant oubliée.
Maurizio Belcanto : Monseigneur, à quoi sert cette réunion, enfin ? Nous ne prenons pas cette histoire au sérieux, tout de même, non ?
A.R. : Pourrait-on savoir pourquoi ?
M.B. : Enfin… Ces légendes au sujet du retour du roi… C’est faux, n’est-ce pas ? Il n’y a pas moyen de retourner à la monarchie héréditaire, tout de même ?
Jorge Eco : En fait, si. De manière technique et juridique, le Code qui régit la Sérénissime République de Stalagmanque n’est, en fait, que provisoire, ne devant durer que jusqu’à temps qu’un légitime héritier au trône apparaisse.
Benedicto Gorzza : A l’époque, on imaginait qu’il ne s’écoulerait pas plus de dix ans avant de retrouver un successeur.
J.E. : En effet. Le seul problème qui fut soulevé fut qu’aucun héritier n’apparut. De cette manière, la Sérénissime fut consacrée par le temps.
M.B. : Vous vous rendez compte quand même que, depuis les siècles qu’on fait gober à tout le monde qu’il n’y a pas plus solide que nos institutions, elles sont tout de même bâties sur du sable !
Valeriano Pipistri : Et Stalagmanque est bâtie dans une lagune. Tout est lié, vous voyez.
Mgr. Hyacinthe : Vous voulez tout de même dire qu’un simple mendiant, un clochard, un vagabond qui vit d’eau fraîche et d’oboles, pourra faire renverser le plus vieux système politique du monde ?
Francesco Doppiezza : Dura Lex sed Lex, monseigneur. Si, effectivement, ce Francesco Anatema est bien le légitime héritier du trône, alors il le sera. Mais bon… encore faut-il prouver sa filiation…
Italo Corriam : Par ailleurs, je me demande bien pourquoi cette discussion. Quelles sont les chances de prouver sa filiation, en effet ? Infinitésimales, non ?
Elias Abizmil : Environ 67%.
I.C. : Comment ça ?
E.A. : Enfin, si mes calculs sont corrects. Mais, en effet, il y a 67% de chances de confirmer ou infirmer la filiation directe du sieur Francesco Anatema au dernier roi de Stalagmanque.
Guglielmo Doppiezza : Vous voulez dire que… qu’il y a 67% de chances que ce vaurien soit le roi ?
E.A. : Non. Il y a 67% d’être sûr. Mais après, avec tous les paramètres, je dirais qu’après, il n’a que 12% de chances d’être effectivement le roi, ce qui donne une probabilité absolue de…
Théodore Ibiscus : 8.04%.
E.A. : 8.04%, exactement, merci.
M.B. : Une cote de 1 contre 12. Je ne parierais pas un sequin sur un cheval pareil, moi.
G.D. : Mais comment est-ce possible ! On parle quand même d’évènements qui se sont déroulés il y a plus de 1200 ans ! Comment diable voulez-vous établir une filiation dans des temps aussi reculés ?
Hérald Tudini : Tout simplement, monsieur, parce que vous avez devant vous cinq des plus brillants cerveaux de Stalagmanque. Avec nous à vos côtés, sachez que, quelle qu’elle soit, la Vérité éclatera au grand jour. N’est-ce pas, monseigneur ?
Le Doge était replongé dans ses pensées, son regard perdu dans le vague devant lui. La maladie le rongeait encore davantage, et il avait de plus en plus de mal à se concentrer sur les affaires de l’Etat. Si n’étaient ces stupides règles qui ordonnaient à tout Doge de terminer son dogat par la mort et qui interdisaient toute substitution, il était certain qu’il aurait déjà abandonné son poste, si ce n’étaient les médecins qui lui auraient donné une ordonnance pour une dispense ad mortis. Et l’Inquisition s’imaginait qu’il était encore très capable : sa seule chance de salut qui s’évertuait à le garder à son poste…
Il leva les yeux et vit que tout le monde le regardait. Il se leva tout doucement.
A.R. : C’est bien. Très bien. Messieurs, à partir de maintenant, veuillez considérer les cinq membres de la Haute Commission, à savoir MM. Tudini, Gorzza, Abizmil, Ibiscus, ainsi que Doña Doppiezza, comme des personnes directement attachées à mon pouvoir. Elles ont droit d’accès illimité, l’immunité judiciaire dogale et mon pouvoir décisionnaire.
F.D. : Mais, monseigneur, seul le Sénat peut autoriser une telle décharge de pouvoir sur autrui !
A.R. : C’est bien faîtes ça… Maintenant, veuillez m’excuser, mais j’ai à faire…
Et il sortit, sans autre cérémonies. Les membres de la commission se regardaient, abasourdis. Puis, lentement, dirigèrent leurs regards vers les cinq nouveaux gradés. Le professeur Tudini, en tant que doyen des cinq – enfin, Doña Doppiezza était plus âgée, mais étant une femme elle n’était que quantité négligeable – prit la parole.
H.T. : Très bien. A partir de maintenant, ce sont nous qui dirigeons les opérations. Et j’exige, sur-le-champ, d’être conduit aux archives, à la section filiation et généalogie. Un grand travail nous attend, messieurs, et probablement le plus grand qu’aura jamais à connaître Stalagmanque.
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Rezzacci
Le retour du roi, part. III
« Vous connaissez notre politique, monsieur. Envers les membres du gouvernement, nous faisons preuve d’une légère coopération en les mettant doucement sur la voie. Mais envers les autres, nous restons tout bonnement passifs. Nous réprouvons cette Loi imposant la liberté totale d’accès aux Archives, mais nul ne doit aller contre la Loi. Alors, les Archives sont libres. Mais libre à vous de vous y perdre. Nous ne vous aiderons en aucune manière, ne vous indiquerons le chemin d’aucune façon, et si vous vous perdez, nous déclinons toute responsabilité sur la réhabilitation de votre cadavre. Par ailleurs, prenez garde de ne pas trébucher sur vos prédécesseurs. Ils sont légions. Maintenant, bonne journée. »
Ce fut en ces termes que l’huissier des Archives – obscur écrivaillon en costume marron – s’adressa au Pr. Hérald Tudini, D. ès D.L., lorsque celui-ci lui demanda où se trouvait la section législative.
Il faut dire qu’il est vrai que la politique de libre accès aux Archives a toujours fait polémique. Mais il faut se rappeler que le capharnaüm hermétique au profane fait le meilleur rempart contre l’espionnage, le vol et la falsification. L’incorruptibilité des archivistes était légendaire, et leur aigreur envers l’humanité proverbiale. Certains comparaient les Archives de Stalagmanque comme le Labyrinthe qui gardait piégé le Minotaure des anciens mythes. S’étendant sous toute la lagune, nul ne connaissait sa superficie. On disait, en blaguant, qu’en voyageant suffisamment loin, on pouvait atteindre les archives roumaliennes. Le fait qu’un mandarin à l’air ahuri et ne sachant expliquer sa présence se soit retrouvé au beau milieu de la section cuisine un beau jour ne fit rien pour mettre fin au mythe.
Quant à l’agencement des étagères, n’en parlons pas. Ou plutôt si, parlons-en.
En premier lieu, on peut se dire que l’orthogonalité ne fut pas le fort de l’architecte en charge des Archives. Ni la ligne droite, par ailleurs.
En fait, plus on observait les archives, et plus on pouvait se dire que ses concepteurs avaient eu carte blanche, sans avoir à se soucier de principes élémentaires tels que le budget, l’esthétique ou la gravité.
De nombreux préposés couraient de par les couloirs, certains utilisant de curieuses, bringuebalantes, précaires et grinçantes machines, sortes d’échelles permettant d’accéder aux plus hautes étagères.
Voyons, voyons… la section « Lois », ce devait être, selon toute vraisemblance, la plus grande. Tout code, tout arrêté, tout traité devait se trouver quelque part, réuni et rassemblé au milieu de ses frères de nature. La boulimie législative dont faisait preuve Stalagmanque et qui n’avait comme seule compétiteur l’ancien Empire Urbain était presque proverbiale, et il était clair qu’il était impossible d’errer dans ses archives sans jamais tomber sur…
Hérald Tudini y était enfin arrivé. Des kilomètres et des kilomètres de couloirs, d’étagères, de rayonnages, croulants sous le poids des ans et de l’affreuse et décadente machine légiférante de Stalagmanque. Le milliard de lois de la République y était réuni, sans compter les innombrables codes et édits, décrets et chartes. S’il y avait quelque chose à savoir sur la législation stalagmantine, c’est que c’est ici qu’elle prend sa source.
C’est, vraiment, à se demander, comment la machine légale stalagmantine réussit à ne pas se contredire une seule fois.
Le professeur posa sa lampe sur une étagère, enleva sa veste et retroussa ses manches. Le vrai travail commençait.
Le plus dur serait de trouver le système de classement. Il y en a forcément un, ou, tout du moins, se raccrochait-il à cette idée. Mais il est possible que ces abrutis d’archivistes aient décidé, une bonne fois pour toutes, de juste entasser sans plus de cérémonies.
Non. Non, il fallait qu’il existe un système de classement, sinon il ne s’en sortirait jamais.
<center>[img]http://3.bp.blogspot.com/_XUndj8GbpDA/TQ5Pw0XcIZI/AAAAAAAAAD4/ovR_DFH3VM0/s1600/l_archiviste.jpg[/img]</center>
Au détour d’un coin d’une étagère, il vit passer un homme en blouse grise, les bras chargés de documents. Un préposé, sans aucun doute. L’employé de base du système des archives stricto sensu, et pourtant rouage essentiel et nécessaire. Le préposé poussiéreux s’arrêta quelques secondes, jaugea le juriste derrière ses lunettes, puis reprit son chemin à travers les encombrées étagères, vaquant à ses sombres et mystérieuses occupations.
Le juriste reprit ses esprits, et commença à examiner les documents. Au premier abord, le classement semblerait chronologique, et il faudrait donc remonter aux premiers classeurs pour trouver les premières Lois. Reprenant sa torche, il se mit en quête des premières Lois. Ça ne devait pas être si compliqué que ça à trouver ; après tout, ces couloirs étaient arpentés tous les jours par un nombre sans cesse croissant de classificateurs taciturnes.
Absolument rien de terrible ne pouvait arriver.
N’est-ce pas ?
Il avait beau essayer de se rassurer, de faire appel à sa raison, c’était trop dur. L’esprit du docteur en droit civil s’embrumait d’idées et images de plus en plus sombres et cauchemardesques au fil de son avancée.
Il faut dire aussi qu’avec cette petite musique entêtante, difficile de se concentrer…
Une minute… Une [url=https://www.youtube.com/watch?v=lmjTILFc2c0]musique[/url] ?
En effet, des notes provenaient forcément de quelque part, s’élevant paresseusement dans les airs, dans cet antre millénaire.
En sens inverse, il vit un autre préposé, un peu plus jeune, qui, les yeux hagards, fuyait dans la direction opposée.
« Hep ! Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Pourquoi fuyez-vous ? »
L’archiviste s’arrêta un bref instant, contempla le juriste comme s’il contemplait un fou, puis reprit sans course sans piper mot.
Le démon de la curiosité nous fait faire bien des malheurs, pensa Hérald Tudini. Mais bon… Il avait juré, en intégrant l’Université, de ne jamais faiblir quand la curiosité titillait un esprit.
Il entra dans une sorte de coupole, tapissée de rayonnages, avec un dôme en verre diffusant de la lumière – chose excentrique, quand on sait que les archives sont normalement souterraines –, qui semblaient remonter aux premiers âges, avant même l’époque du Royaume, des Treize Domaines, des villages lacustres ou du Premier Empire. Un véritable voyage dans le temps.
Avec, juste, une incongruité au beau milieu, posée sur un guéridon du début du siècle, d’assez mauvaise facture. En évidence et exactement au centre, un phonographe dont le rouleau tournait, alimenté par une petite ingénierie d’horlogerie, fournissant au monde une musique et un chant, ce dernier, d’abord d’un homme seul et assez calme et sourd, s’amplifiait et s’étoffait de plusieurs voix jusqu’à devenir un ronflement mélodique effrayant.. Maintenant, il reconnaissait l’air : une ancienne comptine biturigeoise, « Ah vous dirais-je maman », accompagnée d’un chant assez peu banal et plutôt morbide, contrastant avec l’air guilleret des flûtes.
<center>Fouine, fouine vile ordure,
Te croyant en lieu sûr
Fouine, fouine, vile ordure
Que crois-tu faire en ces murs
Ta curiosité perdure
Animée d’un feu impur
Fouine, fouine, vile ordure
Que la vérité est dure</center>
Le professeur venait tout juste de remarquer qu’une des cinq ouvertures donnant sur la coupole, une était fermée par une porte. C’était véritablement étonnant en ce lieu, qui devait être considéré comme d’une seule et unique pièce et de libre accès à tous. Il s’en approcha, la musique lui remplissant peu à peu et davantage le crâne.
Mais derrière la porte… Derrière… un autre bruit se faisait entendre. Une sorte de renâclement, et de mugissement…
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Sans aucune autre mesure
Imaginant ta droiture
Comme la meilleure armure
Fouine, fouine, vile ordure
Fluctuat et mergitur</center>
Hérald Tudini commença à ressentir un profond malaise. Il ne savait si c’était l’atmosphère ou sa paranoïa naturelle, mais il était de plus en plus persuadé que la comptine chorale s’adressait à lui, lui adressant des sortes d’avertissements.
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Tu es en dure posture
Ton destin avance au fur
Assombrissant ton futur
Fouine, fouine, vile ordure
Voici venir l’Ultime Cure</center>
Les portes tremblèrent derrière lui, la poignée tressautant. Dans la faible lumière de la coupole, Hérald Tudini n’y voyait pas grand-chose. Il braqua sa lampe vers la porte, prise de plus en plus de soubresauts rapprochés et vifs.
« Hého ! Y’a quelqu’un ? »
Mais personne ne répondit.
La porte s’ouvrit en grand fracas.
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Fuis d’ici à vive allure</center>
Le professeur de droit ne pouvait croire en ce qu’il voyait devant ses yeux. Tant d’informations, de contradictions, d’absurdités, mais qui éclaircissaient un si grand nombre de zones d’ombres que ça en devenait presque jouissif. Contempler ainsi, dans toute son horreur, la puissance des secrets révélés, voilà qui n’avait pas de prix.
Cependant, il voyait également ce qui serait la cause immédiate de sa mort.
<center>Tu finiras en pâture
Gobé par la Créature</center>
Il recula, sa torche toujours braquée juste devant lui, tétanisé par la panique et ne pouvant rien faire d’autre que de reculer bêtement, en fixant sa mort droit dans les yeux, derrière ses fines lunettes rectangulaires.
Il buta contre les étagères, certains documents lui tombant dessus. Les sorties étaient trop éloignées. Il était donc pris au piège, seul face à son destin.
Nul être humain ne devrait jamais se retrouver dans cette situation, songea le juriste. C’est juste… horrible…
<center>Fouine, fouine, vile ordure</center>
Hérald Tudini poussa un cri. Un long cri effroyable qui résonna dans tous les coins et recoins des archives, s’infiltrant dans chaque interstice, un cri primal remontant à l’aube des Temps, où l’homme n’avait que son corps pour se défendre contre un univers impitoyable.
<center>Là s’achève l’aventure…</center>
Puis le cri cessa. Les Archives reprirent leur cours normal, leur amorphe rythme séculaire, n’interférant en rien avec le monde extérieur. Plus rien ne troublait cette hétérotopie mortifère, rien, sinon les derniers grincements d’un phonographe entrant en fin de cycle…
…………………………………
« Ainsi donc, personne ne sait ce qui s’est passé ici ? »
Les archivistes firent non de la tête. Telle une masse grise et anonyme, ils encerclaient Nicola de Méricci, un inquisiteur. Dans son ample costume noir typique, il observait la scène de crime.
L’Inquisition Stalagmantine, dans les textes tant soumise au Doge qu’au Pape, était, dans les faits, rigoureusement indépendantes. Disposant de membres incorruptibles et conditionnés dès leur enfance, êtres brillants et d’une intelligence rare, d’un sens moral aiguisé, ils formaient généralement la force d’investigation du pays.
Et aujourd’hui, il y avait un grand cas. La disparition du professeur Hérald Tudini. Les cinq membres de la commission extraordinaire disposaient, normalement, chacun, d’un licteur attitré, pour mener à bien leurs recherches sans subir de pressions extérieures et ainsi rétablir la vérité.
Mais les Licteurs étaient interdits d’entrer dans les Archives – c’est drôle, songea Nicola, mais chaque caste sociale avait son lieu d’interdit : le Doge, c’était les théâtres ; il était interdit aux membres des guildes de pénétrer dans la Chambre de Commerce ; et l’Inquisition ne pouvait entrer dans un asile d’aliénés – et donc le juriste y était entré seul. Après tout, que risquait-il ? Aucune arme n’y est autorisée, et la moyenne d’âge des résidents de ces couloirs obscurs dépasse généralement la soixantaine. La seule manière d’y mourir est de faim ou de vieillesse.
Mais voilà. A première vue, on pouvait y subir d’atroces choses. Le professeur n’était pas sorti, et il n’était plus à l’intérieur, les recherches le prouvaient formellement.
D’autant que la scène de disparition était plutôt explicite, dirions-nous.
Le crépuscule donnait à la scène une allure rouge, ensanglantée. Presque d’une étagère, face à la double porte, quelques documents étaient tombés. Ils entouraient une paire de vieilles bottines mais inusées, et une paire de lunettes rectangulaires. Le plus étrange semblait que tout ceci avait été brulé, étant recouvert d’une fine poudre noire, comme de la cendre.
<center>[img]http://www.eymerich.it/blog/wp-content/uploads/2012/10/eymerich-1.jpg[/img]
L'inquisiteur Nicola de Mericci, faisant ici plutôt office de figure du Démon que d'homme de Dieu, dans le crépuscule</center>
« Il est évident qu’un feu a débuté ici ; mais pourquoi ?
-Excusez-moi, mon père, mais il est impossible qu’un feu ait débuté ici. Nous avons le meilleur système de détection d’incendie au monde.
-Ah bon ? Lequel est-ce ?
-Si un feu se déclarait, mon père, toutes les archives brûleraient en moins d’une heure. Ç’a été prouvé.
-Bon, d’accord. Mmh… Délicat, comme affaire… Aucun d’entre vous n’a entendu quelque chose ? Rien du tout ? »
Même mines silencieuses et tacites. L’inquisiteur ne savait pas qu’ils cachaient quelque chose où s’ils étaient ignorants.
« Qu’y a-t-il derrière cette porte ?
-Derrière cette porte ? Absolument rien, mon père.
-Comment ça, rien ? J’exige de voir !
-Vous ne verrez rien, mon père. Cette double porte donne sur un mur.
-Comment ? Mais pourquoi ?
-Qu’importe ? L’importante n’est pas de savoir pourquoi, mais juste de savoir quoi. Excusez-nous, mais vous souhaitez encore savoir quelque chose, vous devrez nous suivre. Les documents s’accumulent, et nous avons du travail.
-Mmh… Faîtes, faîtes… Mais je vous prierais de ne pas quitter les enceintes de la cité, et de vous tenir disponible en cas d’interrogatoire. Cette disparition est plus que suspecte. »
La masse grise anonyme repartit silencieusement. Deux compagnons laïcs récupérèrent les preuves, tandis que Nicola de Mericci continuait son inspection des lieux. Il remarqua alors un jeune archiviste, dont la blouse grise paraissait trop grande. Ce dernier semblait perdu, les yeux dans le vague.
« Quelque chose ne vas pas, mon petit ? »
Le jeune archiviste se tourna vers le regard de l’inquisiteur. Puis, d’un coup, lâcha ces mots :
« Quod non scribit est, non est »
Et s’en repartit en courant, non sans laisser tomber un billet. Un billet parfumé aux agrumes, mais sans aucune écriture dessus.
« Messieurs, remontons. Je pense que cet endroit nous a suffisamment donné d’informations pour aujourd’hui… »
Et, à l’insu de tous, Nicola de Mericci sortit d’une de ses poches un flacon d’eau bénite, et en aspergea succinctement les lieux. Et il fut témoin d’une chose qu’il essaya d’effacer de son esprit, mais il n’y arriva jamais.
Lorsque les gouttes tombèrent sur le lieu présumé de la disparition du professeur Tudini, les cendres se mirent à fumer…
« Vous connaissez notre politique, monsieur. Envers les membres du gouvernement, nous faisons preuve d’une légère coopération en les mettant doucement sur la voie. Mais envers les autres, nous restons tout bonnement passifs. Nous réprouvons cette Loi imposant la liberté totale d’accès aux Archives, mais nul ne doit aller contre la Loi. Alors, les Archives sont libres. Mais libre à vous de vous y perdre. Nous ne vous aiderons en aucune manière, ne vous indiquerons le chemin d’aucune façon, et si vous vous perdez, nous déclinons toute responsabilité sur la réhabilitation de votre cadavre. Par ailleurs, prenez garde de ne pas trébucher sur vos prédécesseurs. Ils sont légions. Maintenant, bonne journée. »
Ce fut en ces termes que l’huissier des Archives – obscur écrivaillon en costume marron – s’adressa au Pr. Hérald Tudini, D. ès D.L., lorsque celui-ci lui demanda où se trouvait la section législative.
Il faut dire qu’il est vrai que la politique de libre accès aux Archives a toujours fait polémique. Mais il faut se rappeler que le capharnaüm hermétique au profane fait le meilleur rempart contre l’espionnage, le vol et la falsification. L’incorruptibilité des archivistes était légendaire, et leur aigreur envers l’humanité proverbiale. Certains comparaient les Archives de Stalagmanque comme le Labyrinthe qui gardait piégé le Minotaure des anciens mythes. S’étendant sous toute la lagune, nul ne connaissait sa superficie. On disait, en blaguant, qu’en voyageant suffisamment loin, on pouvait atteindre les archives roumaliennes. Le fait qu’un mandarin à l’air ahuri et ne sachant expliquer sa présence se soit retrouvé au beau milieu de la section cuisine un beau jour ne fit rien pour mettre fin au mythe.
Quant à l’agencement des étagères, n’en parlons pas. Ou plutôt si, parlons-en.
En premier lieu, on peut se dire que l’orthogonalité ne fut pas le fort de l’architecte en charge des Archives. Ni la ligne droite, par ailleurs.
En fait, plus on observait les archives, et plus on pouvait se dire que ses concepteurs avaient eu carte blanche, sans avoir à se soucier de principes élémentaires tels que le budget, l’esthétique ou la gravité.
De nombreux préposés couraient de par les couloirs, certains utilisant de curieuses, bringuebalantes, précaires et grinçantes machines, sortes d’échelles permettant d’accéder aux plus hautes étagères.
Voyons, voyons… la section « Lois », ce devait être, selon toute vraisemblance, la plus grande. Tout code, tout arrêté, tout traité devait se trouver quelque part, réuni et rassemblé au milieu de ses frères de nature. La boulimie législative dont faisait preuve Stalagmanque et qui n’avait comme seule compétiteur l’ancien Empire Urbain était presque proverbiale, et il était clair qu’il était impossible d’errer dans ses archives sans jamais tomber sur…
Hérald Tudini y était enfin arrivé. Des kilomètres et des kilomètres de couloirs, d’étagères, de rayonnages, croulants sous le poids des ans et de l’affreuse et décadente machine légiférante de Stalagmanque. Le milliard de lois de la République y était réuni, sans compter les innombrables codes et édits, décrets et chartes. S’il y avait quelque chose à savoir sur la législation stalagmantine, c’est que c’est ici qu’elle prend sa source.
C’est, vraiment, à se demander, comment la machine légale stalagmantine réussit à ne pas se contredire une seule fois.
Le professeur posa sa lampe sur une étagère, enleva sa veste et retroussa ses manches. Le vrai travail commençait.
Le plus dur serait de trouver le système de classement. Il y en a forcément un, ou, tout du moins, se raccrochait-il à cette idée. Mais il est possible que ces abrutis d’archivistes aient décidé, une bonne fois pour toutes, de juste entasser sans plus de cérémonies.
Non. Non, il fallait qu’il existe un système de classement, sinon il ne s’en sortirait jamais.
<center>[img]http://3.bp.blogspot.com/_XUndj8GbpDA/TQ5Pw0XcIZI/AAAAAAAAAD4/ovR_DFH3VM0/s1600/l_archiviste.jpg[/img]</center>
Au détour d’un coin d’une étagère, il vit passer un homme en blouse grise, les bras chargés de documents. Un préposé, sans aucun doute. L’employé de base du système des archives stricto sensu, et pourtant rouage essentiel et nécessaire. Le préposé poussiéreux s’arrêta quelques secondes, jaugea le juriste derrière ses lunettes, puis reprit son chemin à travers les encombrées étagères, vaquant à ses sombres et mystérieuses occupations.
Le juriste reprit ses esprits, et commença à examiner les documents. Au premier abord, le classement semblerait chronologique, et il faudrait donc remonter aux premiers classeurs pour trouver les premières Lois. Reprenant sa torche, il se mit en quête des premières Lois. Ça ne devait pas être si compliqué que ça à trouver ; après tout, ces couloirs étaient arpentés tous les jours par un nombre sans cesse croissant de classificateurs taciturnes.
Absolument rien de terrible ne pouvait arriver.
N’est-ce pas ?
Il avait beau essayer de se rassurer, de faire appel à sa raison, c’était trop dur. L’esprit du docteur en droit civil s’embrumait d’idées et images de plus en plus sombres et cauchemardesques au fil de son avancée.
Il faut dire aussi qu’avec cette petite musique entêtante, difficile de se concentrer…
Une minute… Une [url=https://www.youtube.com/watch?v=lmjTILFc2c0]musique[/url] ?
En effet, des notes provenaient forcément de quelque part, s’élevant paresseusement dans les airs, dans cet antre millénaire.
En sens inverse, il vit un autre préposé, un peu plus jeune, qui, les yeux hagards, fuyait dans la direction opposée.
« Hep ! Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Pourquoi fuyez-vous ? »
L’archiviste s’arrêta un bref instant, contempla le juriste comme s’il contemplait un fou, puis reprit sans course sans piper mot.
Le démon de la curiosité nous fait faire bien des malheurs, pensa Hérald Tudini. Mais bon… Il avait juré, en intégrant l’Université, de ne jamais faiblir quand la curiosité titillait un esprit.
Il entra dans une sorte de coupole, tapissée de rayonnages, avec un dôme en verre diffusant de la lumière – chose excentrique, quand on sait que les archives sont normalement souterraines –, qui semblaient remonter aux premiers âges, avant même l’époque du Royaume, des Treize Domaines, des villages lacustres ou du Premier Empire. Un véritable voyage dans le temps.
Avec, juste, une incongruité au beau milieu, posée sur un guéridon du début du siècle, d’assez mauvaise facture. En évidence et exactement au centre, un phonographe dont le rouleau tournait, alimenté par une petite ingénierie d’horlogerie, fournissant au monde une musique et un chant, ce dernier, d’abord d’un homme seul et assez calme et sourd, s’amplifiait et s’étoffait de plusieurs voix jusqu’à devenir un ronflement mélodique effrayant.. Maintenant, il reconnaissait l’air : une ancienne comptine biturigeoise, « Ah vous dirais-je maman », accompagnée d’un chant assez peu banal et plutôt morbide, contrastant avec l’air guilleret des flûtes.
<center>Fouine, fouine vile ordure,
Te croyant en lieu sûr
Fouine, fouine, vile ordure
Que crois-tu faire en ces murs
Ta curiosité perdure
Animée d’un feu impur
Fouine, fouine, vile ordure
Que la vérité est dure</center>
Le professeur venait tout juste de remarquer qu’une des cinq ouvertures donnant sur la coupole, une était fermée par une porte. C’était véritablement étonnant en ce lieu, qui devait être considéré comme d’une seule et unique pièce et de libre accès à tous. Il s’en approcha, la musique lui remplissant peu à peu et davantage le crâne.
Mais derrière la porte… Derrière… un autre bruit se faisait entendre. Une sorte de renâclement, et de mugissement…
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Sans aucune autre mesure
Imaginant ta droiture
Comme la meilleure armure
Fouine, fouine, vile ordure
Fluctuat et mergitur</center>
Hérald Tudini commença à ressentir un profond malaise. Il ne savait si c’était l’atmosphère ou sa paranoïa naturelle, mais il était de plus en plus persuadé que la comptine chorale s’adressait à lui, lui adressant des sortes d’avertissements.
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Tu es en dure posture
Ton destin avance au fur
Assombrissant ton futur
Fouine, fouine, vile ordure
Voici venir l’Ultime Cure</center>
Les portes tremblèrent derrière lui, la poignée tressautant. Dans la faible lumière de la coupole, Hérald Tudini n’y voyait pas grand-chose. Il braqua sa lampe vers la porte, prise de plus en plus de soubresauts rapprochés et vifs.
« Hého ! Y’a quelqu’un ? »
Mais personne ne répondit.
La porte s’ouvrit en grand fracas.
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Fuis d’ici à vive allure</center>
Le professeur de droit ne pouvait croire en ce qu’il voyait devant ses yeux. Tant d’informations, de contradictions, d’absurdités, mais qui éclaircissaient un si grand nombre de zones d’ombres que ça en devenait presque jouissif. Contempler ainsi, dans toute son horreur, la puissance des secrets révélés, voilà qui n’avait pas de prix.
Cependant, il voyait également ce qui serait la cause immédiate de sa mort.
<center>Tu finiras en pâture
Gobé par la Créature</center>
Il recula, sa torche toujours braquée juste devant lui, tétanisé par la panique et ne pouvant rien faire d’autre que de reculer bêtement, en fixant sa mort droit dans les yeux, derrière ses fines lunettes rectangulaires.
Il buta contre les étagères, certains documents lui tombant dessus. Les sorties étaient trop éloignées. Il était donc pris au piège, seul face à son destin.
Nul être humain ne devrait jamais se retrouver dans cette situation, songea le juriste. C’est juste… horrible…
<center>Fouine, fouine, vile ordure</center>
Hérald Tudini poussa un cri. Un long cri effroyable qui résonna dans tous les coins et recoins des archives, s’infiltrant dans chaque interstice, un cri primal remontant à l’aube des Temps, où l’homme n’avait que son corps pour se défendre contre un univers impitoyable.
<center>Là s’achève l’aventure…</center>
Puis le cri cessa. Les Archives reprirent leur cours normal, leur amorphe rythme séculaire, n’interférant en rien avec le monde extérieur. Plus rien ne troublait cette hétérotopie mortifère, rien, sinon les derniers grincements d’un phonographe entrant en fin de cycle…
…………………………………
« Ainsi donc, personne ne sait ce qui s’est passé ici ? »
Les archivistes firent non de la tête. Telle une masse grise et anonyme, ils encerclaient Nicola de Méricci, un inquisiteur. Dans son ample costume noir typique, il observait la scène de crime.
L’Inquisition Stalagmantine, dans les textes tant soumise au Doge qu’au Pape, était, dans les faits, rigoureusement indépendantes. Disposant de membres incorruptibles et conditionnés dès leur enfance, êtres brillants et d’une intelligence rare, d’un sens moral aiguisé, ils formaient généralement la force d’investigation du pays.
Et aujourd’hui, il y avait un grand cas. La disparition du professeur Hérald Tudini. Les cinq membres de la commission extraordinaire disposaient, normalement, chacun, d’un licteur attitré, pour mener à bien leurs recherches sans subir de pressions extérieures et ainsi rétablir la vérité.
Mais les Licteurs étaient interdits d’entrer dans les Archives – c’est drôle, songea Nicola, mais chaque caste sociale avait son lieu d’interdit : le Doge, c’était les théâtres ; il était interdit aux membres des guildes de pénétrer dans la Chambre de Commerce ; et l’Inquisition ne pouvait entrer dans un asile d’aliénés – et donc le juriste y était entré seul. Après tout, que risquait-il ? Aucune arme n’y est autorisée, et la moyenne d’âge des résidents de ces couloirs obscurs dépasse généralement la soixantaine. La seule manière d’y mourir est de faim ou de vieillesse.
Mais voilà. A première vue, on pouvait y subir d’atroces choses. Le professeur n’était pas sorti, et il n’était plus à l’intérieur, les recherches le prouvaient formellement.
D’autant que la scène de disparition était plutôt explicite, dirions-nous.
Le crépuscule donnait à la scène une allure rouge, ensanglantée. Presque d’une étagère, face à la double porte, quelques documents étaient tombés. Ils entouraient une paire de vieilles bottines mais inusées, et une paire de lunettes rectangulaires. Le plus étrange semblait que tout ceci avait été brulé, étant recouvert d’une fine poudre noire, comme de la cendre.
<center>[img]http://www.eymerich.it/blog/wp-content/uploads/2012/10/eymerich-1.jpg[/img]
L'inquisiteur Nicola de Mericci, faisant ici plutôt office de figure du Démon que d'homme de Dieu, dans le crépuscule</center>
« Il est évident qu’un feu a débuté ici ; mais pourquoi ?
-Excusez-moi, mon père, mais il est impossible qu’un feu ait débuté ici. Nous avons le meilleur système de détection d’incendie au monde.
-Ah bon ? Lequel est-ce ?
-Si un feu se déclarait, mon père, toutes les archives brûleraient en moins d’une heure. Ç’a été prouvé.
-Bon, d’accord. Mmh… Délicat, comme affaire… Aucun d’entre vous n’a entendu quelque chose ? Rien du tout ? »
Même mines silencieuses et tacites. L’inquisiteur ne savait pas qu’ils cachaient quelque chose où s’ils étaient ignorants.
« Qu’y a-t-il derrière cette porte ?
-Derrière cette porte ? Absolument rien, mon père.
-Comment ça, rien ? J’exige de voir !
-Vous ne verrez rien, mon père. Cette double porte donne sur un mur.
-Comment ? Mais pourquoi ?
-Qu’importe ? L’importante n’est pas de savoir pourquoi, mais juste de savoir quoi. Excusez-nous, mais vous souhaitez encore savoir quelque chose, vous devrez nous suivre. Les documents s’accumulent, et nous avons du travail.
-Mmh… Faîtes, faîtes… Mais je vous prierais de ne pas quitter les enceintes de la cité, et de vous tenir disponible en cas d’interrogatoire. Cette disparition est plus que suspecte. »
La masse grise anonyme repartit silencieusement. Deux compagnons laïcs récupérèrent les preuves, tandis que Nicola de Mericci continuait son inspection des lieux. Il remarqua alors un jeune archiviste, dont la blouse grise paraissait trop grande. Ce dernier semblait perdu, les yeux dans le vague.
« Quelque chose ne vas pas, mon petit ? »
Le jeune archiviste se tourna vers le regard de l’inquisiteur. Puis, d’un coup, lâcha ces mots :
« Quod non scribit est, non est »
Et s’en repartit en courant, non sans laisser tomber un billet. Un billet parfumé aux agrumes, mais sans aucune écriture dessus.
« Messieurs, remontons. Je pense que cet endroit nous a suffisamment donné d’informations pour aujourd’hui… »
Et, à l’insu de tous, Nicola de Mericci sortit d’une de ses poches un flacon d’eau bénite, et en aspergea succinctement les lieux. Et il fut témoin d’une chose qu’il essaya d’effacer de son esprit, mais il n’y arriva jamais.
Lorsque les gouttes tombèrent sur le lieu présumé de la disparition du professeur Tudini, les cendres se mirent à fumer…
-
Rezzacci
Le retour du roi, part. IV
On le sait, le peuple stalagmantin est un peuple sanguin, mais qui reste néanmoins indolent. Lors de l’hiver, toutes les querelles, enquêtes, disputes et problèmes s’arrêtent en une trêve bienvenue, qui peut se prolonger des mois durant. Durant l’hiver, seules quatre choses ne faiblissent pas : la Loi, le négoce, la piété et la Soffitta. Mais, au retour des beaux jours, les enquêtes reprennent, et Nicola de Mericci tentait, tant bien que mal, de recoller les morceaux de son affaire après son hibernation ethnique.
Nicola de Mericci lisait un dossier dans son bureau. Enfin, parler de bureau propre dans les offices de la Juste Inquisition serait impropre. Par souci de vouloir éviter tout complot et toute fomentation au sein même de la garante de l’ordre, des mœurs et du bon goût dans la Sérénissime, chaque bureau accueillait cinq inquisiteurs. Rien n’était secret, c’était le mot d’ordre de l’Inquisition. Faire transparaître la Vérité ne pouvait se faire dans le mensonge.
Néanmoins, certaines fois, ce serait bien pratique.
Le Révérend Père Benedicto Gorzza avait été mandaté dans ce bureau afin d’éclaircir certains faits, et surtout afin d’être mis en garde.
Nicola de Mericci : Je vous remercie d’être venu, mon père.
Benedicto Gorzza : Tout le plaisir est pour moi, mon frère.
Nicola de Mericci : Sombre histoire, n’est-ce pas ?
L’ecclésiastique historisant se signa.
Nicola de Mericci : J’ai été chargé de l’enquête, mais c’est dur de savoir. Il n’y a pas moins coopératif que ces greffiers.
Benedicto Gorzza : Il faut les comprendre. Ils ont été conditionnés dans l’état d’esprit de défendre un trésor inestimable. Ils n’ont pas droit d’entraver, mais rien ne les oblige de coopérer.
Nicola de Mericci : Il faudrait tout de même qu’ils comprennent que, face à l’Inquisition, leurs préceptes n’ont plus aucune valeur.
Benedicto Gorzza : Les lois sont différentes dans les Archives, mon frère.
Nicola de Mericci : De quoi ? N’importe quoi, la Loi est universelle, absolue et éternelle.
Benedicto Gorzza : En effet, mais pas les normes. Nos Archives font partie de ce que l’on appelle une hétérotopie, un endroit où, en quelque sorte, les idées et conventions se morphent… Stalagmanque en est une en soi, avouons-le, mais elle-même contient en son sein diverses hétérotopies éparses et variées qui constituent le piquant de notre magnifique société.
Nicola de Mericci : En effet, en effet. Toujours est-il qu’il est difficile de savoir par quel bout prendre cette affaire. Fort heureusement, j’ai su récupérer un indice.
L’inquisiteur ouvrit un tiroir de son bureau. Le frère Blanchain, un de ses collègues présentement attablé à son bureau, leva les yeux pour surveiller.
L’artefact sorti du tiroir était un phonographe assez ancien, patiné et présentant des traces de poussière.
Benedicto Gorzza : Qu’est-ce que ceci ?
Nicola de Mericci : On l’a retrouvé dans les archives, dans la salle où furent retrouvés les restes de feu Hérald Tudini. Mais écoutez, plutôt…
Nicola le mit en marche. La musique en sortit aussitôt, lente, progressive, tortueuse, grandiloquente et bucolique à la fois. Puis le détective l’arrêta.
Nicola de Mericci : Pourriez-vous m’aider à identifier cet objet ? C’est la seule piste que nous ayons.
Benedicto Gorzza : Vous n’êtes vraiment pas malin.
Nicola de Mericci : Je ne vous permets pas ! Et pourquoi donc ?
Le père Gorzza prit doucement l’objet, le retourna et lut l’inscription qui était gravé sur une petite plaque en bronze sous le socle de l’appareil.
Benedicto Gorzza : « Propriété du Muséum de Stalagmanque. Prière de retourner le plus prestement possible si trouvé hors des murs du Muséum sans autorisation spéciale. Dieu vous bénisse. » Vous voyez, rien de sorcier ni d’ardu. Vous savez d’où il vient.
Nicola de Mericci : Un artefact du Muséum ? Ils seraient donc impliqués ?
Benedicto Gorzza : Sûrement pas, ce sont des niais, des monomaniaques très gentils, incapables de faire du mal. C’est juste fou le nombre d’objets qu’ils perdent par an.
Nicola de Mericci : Bon, très bien, merci, je crois que je n’ai plus besoin de vous. Je vous souhaite une bonne journée.
Benedicto Gorzza : Dieu vous garde en sa Sainte protection.
Nicola de Mericci : Merci, vous de même… Oh, avant que je n’oublie, je vous prierais d’aller le moins possible aux Archives. Nul ne sait véritablement ce qui peut s’y dérouler.
Benedicto Gorzza : Oh, mais je n’avais guère l’intention d’y aller.
Nicola de Mericci : Mais… et vos recherches ?
Benedicto Gorzza : Comme beaucoup de gens, vous imaginez que la seule manière de connaître l’Histoire est d’en lire des comptes-rendus. Il n’est rien de plus faux ni de plus risqué. Ces comptes-rendus sont toujours falsifiés par la subjectivité de l’auteur. Non, la seule vraie Histoire se lit dans les faits, et surtout parmi les réelles traces : architecture, art, artisanat, coutumes… Par ailleurs, vous allez au Muséum, à présent, j’imagine ?
Nicola de Mericci : En effet.
Benedicto Gorzza : Comment vous y rendez-vous ?
Nicola de Mericci : J’ai un vaporetto de fonction, pourquoi ?
Benedicto Gorzza : J’aimerais en profiter. Je dois m’y rendre aussi, mais mon oignon me fait souffrir le martyre. Enfin, façon de parler, bien entendu.
Nicola de Mericci : Entendu, je vais vous y emmener. Attendez juste un instant que je prenne des affaires, et nous pouvons y aller.
……………
<center>[img]http://hankwhittemore.files.wordpress.com/2012/07/biblioteca-marciana-1.jpg[/img]</center>
Le Muséum était, mine de rien, une bâtisse relativement classique, donnant sur les canaux. Peu de gens y verraient le monastère d’un ordre mendiant, mais les conventions restent différentes en la dorée et maniérée Stalagmanque, où même les mendiants et les rustres boivent en levant le petit doigt.
On ressentait, dans la bâtisse, une agitation bien trop vive pour un monastère mendiant s’adonnant, d’ordinaire, à la contemplation.
Les deux clercs entrèrent et furent frappé par le dynamisme qui entraînait les occupants. On courait dans tous les sens, les uns chargés de rouleurs, les autres d’objets précieux, certains criaient des ordres, d’autres les répétaient en les déformant, quelques moines couraient les bras chargés de bacs remplis d’eau et tous, sans exception, portaient, en plus de la bure réglementaire, un casque de chantier. Des échafaudages tenaient en place la structure, des madriers soutenaient on ne sait quelle voûte, et des kilomètres de câbles électriques et d’alimentation en eau couraient sur le sol.
Un moine gras s’approcha d’eux, se frotta les mains sur sa bure et ôta son casque.
Frère Ferdini : Bonjour, je suis le frère Ferdini, le frère portier. Nous sommes désolés, mais nous sommes actuellement en travaux. Veuillez revenir à un moment plus propice.
Nicola de Mericci : Nom de Dieu – pardon Seigneur – que se passe-t-il ici ?
Père Tramontane : Laissez, Ferdini, je m’en occupe.
Un moine sec s’approcha d’eux.
Père Tramontane : Veuillez l’excuser, il ne reconnaist pas l’habit des inquisiteurs. Que puis-je faire pour vous ?
Nicola de Mericci : Je suis ici au sujet de la mort du Pr. Hérald Tudini.
Père Tramontane : Désolé, mais je n’ai pas l’honneur de le connaistre. Est-il relié à notre ordre ?
Nicola de Mericci : D’une certaine manière. Vous-êtes au courant de ce qui se passe au sujet du retour du roi à Stalagmanque ?
Père Tramontane : Tresve de sottises. Un roi ne peut revenir ici, ce serait absurde.
Nicola de Mericci : Et pourtant, c’est navrant, c’est ce qui se poursuit. Vous n’êtes pas au courant ?
Père Tramontane : Je ne sais pas si vous estes un tantinet observateur, mais ici, nous n’avons pas vraiment le temps de nous soucier de ce qui arrive. Nos excavations nous prennent tout notre temps, et lire les journaux n’est pas notre première préoccupation.
Nicola de Mericci : Mais que faîtes-vous, au juste ?
Père Tramontane : Nous creusons nos propres caves ! Ces égoïstes d’archivistes refusent que nous stockions certains de nos artefacts dans leurs immenses couloirs sous prétexte que, comme ça ne leur appartient pas, ils n’ont aucune raison de le conserver. Alors, nous construisons nos propres sous-sols.
Nicola de Mericci : Et c’est une entreprise si risquée ?
Père Tramontane : En réalité, non, mais, encore une fois, ces archivistes font tout pour nous mettre des bastons dans les roues. Ils gaschent tout, et ils le font exprès, j’en suis susr !
Nicola de Mericci : Mais pourquoi ?
Père Tramontane : Peut-estre veulent-ils le monopole des caves et sous-sols stalagmantins. Quoiqu’il en soit, à chaque fois que nous croyons atteindre une zone stable, mastin ! Dieu seul sait comment, mais ils arrivent à menacer de faire s’effondrer toute la bastisse !
Benedicto Gorzza : Dans certains pays, les sous-sols sont mis en danger par des industriels sans vergogne avides de profits qui creusent trop profond… Chez nous, ce sont des querelles entre archivistes et conservateur. Pourquoi cela ne m’étonne-il pas ?
Père Tramontane : Toujours est-il que tant que nous n’aurons pas trouver le moyen de fermer le clapet une bonne fois pour toute à ces brigands, nous sommes fermés et refusons toute visite. Je suis vraiment désolé, mais…
Nicola de Mericci : Reconnaissez-vous ceci ?
Nicola de Mericci montra au père le phonographe.
Père Tramontane : Par tous les saints ! Le phonographe prophétique ! Nous étions persuadés que ces archivistes nous l’avaient dérobé, mais…
Nicola de Mericci : Il était dans leurs archives. Sauriez-vous comment il aurait pu atterrir ici ?
Mais le frère mendiant ne l’écoutait plus. Il mit en marche le phonographe et parut soulagé.
Père Tramontane : Dieu merci, c’est sauvegardé.
Nicola de Mericci : De quoi ?
Père Tramontane : L’enregistrement. C’est notre chorale qui l’avait fait. Nous voulions nous entraisner et nous amuser, alors nous avions fait cela.
Nicola de Mericci : Ce chant funeste ?
Père Tramontane : J’avoue que ce n’est pas ce qu’il y a de plus distrayant, mais nous n’avions aucun autre texte sous la main, et quand on n’a pas ce que l’on aime, on aime ce que l’on a.
Nicola de Mericci : Mais d’où vient ce texte ?
Père Tramontane : Une prophétie écrite sur un globe. Mais venez plutôt, je vais vous le montrer.
Le père Tramontane se dirigea donc vers un escalier montant. Nicola de Mericci et le père Gorzza marchèrent derrière lui, quelques pas en retrait.
Nicola de Mericci : Quel drôle d’accent il a. D’où vient-il, à votre avis ?
Benedicto Gorzza : C’est typique de la ville d’Aix-les-Bains. Ils refusèrent l’utilisation d’accents circonflexes à la place du s, et continuent donc de prononcer des s superflus, en disant hospital à la place d’hôpital, ou fenestre à la place de fenêtre.
Nicola de Mericci : Particulier.
Benedicto Gorzza : Oh, moi, il en faut plus pour m’étonner. Stalagmanque est si cocasse qu’un jour les pommes ne tomberont plus vers le bas mais de côté.
Ils entrèrent dans une salle débordante d’artefacts en tout genre, allant de la stèle au pupitre en passant par la couronne et la commode. Tous, sans exception, étaient recouverts d’inscriptions.
Père Tramontane : L’un des plus beaux trésors de notre Ordre. La salle des Prophéties. Nous avons encore cet avantage sur les Archives par le fait que la plupart des prophéties sont, de manière incongrue, inscrites sur des objets et non du papier. Ceci rentrant dans notre domaine d’expertise, il est à nous. Regardez plutost, sur ce globe. Là, la seule partie encore lisible, c’est le texte que nous avons lu.
Nicola de Mericci : En effet, c’est un fait. Mais le reste de la prophétie a disparu… N’y a-t-il pas un endroit où nous pourrions connaître la suite ?
Père Tramontane : Croyez-moi, vous ne voudriez pas la connaistre.
Nicola de Mericci : Pourquoi ? C’est horrible ?
Père Tramontane : Pis que tout cela. Ce sont les autres, ces cornichons, qui gardent tout.
Nicola de Mericci : Vous voulez dire… les Archivistes ?
Père Tramontane : Oh, oui, ils ont tout un rayon rien que de prophéties. Vous y trouverez d’absolument tout, croyez-moi. Mais mieux ne vaut pas aller les voir, ce lieu est maudit, mon fils. Il causera notre perte à tous.
Benedicto Gorzza : Tandis qu’un Muséum, c’est bien plus sain d’esprit.
Père Tramontane : Est-ce du sarcasme ?
Benedicto Gorzza : A peine un soupçon.
Père Tramontane : Surveillez votre langage, jeune homme…
Benedicto Gorzza : Si cela ne vous dérange pas, je vais aller fouiner dans mon coin.
Père Tramontane : Et grasce à quel miracle, je vous prie ?
Benedicto Gorzza : Immunité judiciaire dogale, mon père. Je peux aller où je veux, quand je veux. Et je veux fouiner ici.
Père Tramontane : Attendez, n’allez pas de ce costé ! C’est le mauvais chemin ! Laissez-moi vous guider, tout du moins…
Et tandis que le père au drôle d’accent poursuivait un père historisant dans les couloirs glissants d’un Muséum branlant, Nicola de Mericci réfléchissait. Une prophétie ? Parfaitement absurde, et pourtant, mieux valait vérifier… Les Archives lui donnaient toujours froid dans le dos. Mais il n’avait que peu de choix…
Tout en sortant, il continuait de réfléchir. Il manquait de bras, c’était le plus gros problème. Tant de ramifications se présentaient à lui qu’il ne savait où donner de la tête : les Archives, le Muséum, le Palais… Sans compter qu’il avait un horrible pressentiment que cela ne se simplifierait sans doute pas…
Mercato Rapaccini : Une p’tite pièce, mon père ?
Nicola de Mericci fouilla ses poches et donna machinalement deux sequins au pauvre mendiant puis reprit ses pensées. Par où commencer ? Il lui faudrait se dédoubler.
L’inquisiteur se retourna prestement et concentra son regard sur le mendiant qui jouait du violon.
Nicola de Mericci : Dis-moi, mon brave, connais-tu bien Stalagmanque ?
Mercato Rapaccini : Si je la connais ? Je fais partie d’un des plus anciens, mon père.
Nicola de Mericci : Fort bien. Cela te dirait-il de récolter une piastre ?
Mercato Rapaccini : Une piastre toute entière ? Ce que mon père a à demander ne doit pas être très catholique…
Nicola de Mericci : Non, c’est juste que c’est fastidieux, et que je requiers tes services pour plusieurs jours durant. Rassemble le maximum de mendiants que tu pourras, préférentiellement qui savent lire. Sais-tu lire, toi-même ?
Mercato Rapaccini : Oui, sire. Licencié en grammaire de l’Université.
Nicola de Mericci : Très bien. J’ai besoins que vous alliez aux Archives et que vous me trouviez une prophétie contenant ce passage.
Et il lui tendit le papier sur lequel il avait recopié le chant funeste enregistré dans le phonographe. Le mendiant le lut rapidement et un grand sourire édenté s’étala sur sa figure.
Mercato Rapaccini : C’est comme si c’était fait, sire.
Et lui de s’en aller prestement, le papier dans une main, son violon et son archet dans l’autre. Nicola de Mericci restait toujours étonné de cette caste si particulière de la société, définie comme le « Septième Ordre » de la société. Il était persuadé qu’avec leur sagacité, leur patriotisme particulier et leur crasse tenace, l’ordre des mendiants formait le premier rempart de la culture et de la cité stalagmantine.
Enfin, une bonne chose de faite. Il allait pouvoir, sinon se reposer, au moins essayer de trouver s’il n’y avait pas d’autres pistes…
Majestueuse comme un galion, avançant à la vitesse d’un trimaran, plus couverte de colifichets qu’un bateau de jeunes mariés, s’avançant à grandes enjambées, perruque coiffée et corsage resserré autour de son imposante carnation, Doña Isabella Doppiezza l’accosta dans la rue, sans aucune présentation dans la rue.
Doña Isabella Doppiezza : Mon père, j’ai d’importantes révélations à vous faire.
L’inquisiteur la maudit intérieurement, puis se flagella mentalement de cette ignoble pensée.
Nicola de Mericci : Bien entendu. Est-ce grave ?
Doña Isabella Doppiezza : Il y a trop de détails dans la légende de la disparition du présumé héritier.
Nicola de Mericci : N’est-ce pas le propre des légendes de regorger de tels détails ? Pour apporter de la vraisemblance ?
Doña Isabella Doppiezza : Mais là, ça va trop loin ! Je ne vais pas tous vous les citer, mais il y a de quoi se poser des questions. Il faudrait vérifier tout cela.
Nicola de Mericci : Par quoi suggérez-vous que nous commencions ?
Doña Isabella Doppiezza : Il faut inspecter le vieux palais royal, celui d’avant la Stalagmanque lagunaire.
Nicola de Mericci : Hola, ça risque de ne pas être simple…
Doña Isabella Doppiezza : Et pourquoi donc ?
Nicola de Mericci : Aujourd’hui, il est en Stalagmanque sunniste. J’espère qu’il n’y aura pas trop de soucis administratifs. Enfin, bon… Est-ce que vous avez pris le soin de réunir vos informations utiles ?
Doña Isabella Doppiezza : Bien sûr ! Mes notes sont chez moi.
Nicola de Mericci : Bien. Tandis que je vais essayer de voir si je peux aller aux palais sans trop de difficultés, vous allez me les confier. L’affaire en soi est grave, et il me fait le plus d’informations possibles.
Doña Isabella Doppiezza : Mais vous semblez persuadés que la disparition eu professeur Tudini a un rapport avec le retour du roi.
Nicola de Mericci : Mais ça semble évident, non ? Vous ne croyez pas ?
Doña Isabella Doppiezza : Moi, je dis qu’il est parfaitement possible qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence. Mais bon, après tout, c’est vous l’enquêteur. A présent, veuillez m’excuser, mais j’ai un autre rendez-vous. Bonne journée.
Nicola de Mericci la regarda s’éloigner. Damnation, songea-t-il, voilà à présent qu’il fallait aller à l’étranger. Pourquoi a-t-il fallu que cette affaire lui tombe dessus ? Qu’avait-il fait au bon Dieu pour mériter ça ?
Mais bon, en travaillant dur et en s’investissant, peut-être allait-il recevoir une promotion. Au moins, cette idée lui mettait du baume au cœur.
L’esprit alourdi de sombres pensées, il reprit le chemin de l’Inquisition pour tenter de démêler cet inextricable sac de nœuds. Stalagmanque, pensa-t-il, est vraiment un creuset de mille et un secrets…
[HRP : Et c’est reparti pour cette épopée en quinze ou seize partie. Préparez-vous à connaître des secrets tellement absurdes que vous en serez désespérés de la culture stalagmantine !
Cette histoire n’a pas vraiment de sens, je crois que vous le remarquerez très tôt. Bien qu’instaurant un certain changement et servant un dessein bien supérieur, l’intérêt principal de cette bluette mortifère est de faire découvrir à vous, chers lecteurs, Stalagmanque d’une manière originale, d’un point de vue neuf tout en vous distrayant plus sûrement qu’une encyclopédie remplie d’articles.
J’espère, bien entendu, que cela vous plaît. Toutes les critiques sont, bien entendu, bienvenues.
Essayez de ne pas mourir, c’est toujours un bon conseil. Ce serait dommage, sinon. /HRP]
On le sait, le peuple stalagmantin est un peuple sanguin, mais qui reste néanmoins indolent. Lors de l’hiver, toutes les querelles, enquêtes, disputes et problèmes s’arrêtent en une trêve bienvenue, qui peut se prolonger des mois durant. Durant l’hiver, seules quatre choses ne faiblissent pas : la Loi, le négoce, la piété et la Soffitta. Mais, au retour des beaux jours, les enquêtes reprennent, et Nicola de Mericci tentait, tant bien que mal, de recoller les morceaux de son affaire après son hibernation ethnique.
Nicola de Mericci lisait un dossier dans son bureau. Enfin, parler de bureau propre dans les offices de la Juste Inquisition serait impropre. Par souci de vouloir éviter tout complot et toute fomentation au sein même de la garante de l’ordre, des mœurs et du bon goût dans la Sérénissime, chaque bureau accueillait cinq inquisiteurs. Rien n’était secret, c’était le mot d’ordre de l’Inquisition. Faire transparaître la Vérité ne pouvait se faire dans le mensonge.
Néanmoins, certaines fois, ce serait bien pratique.
Le Révérend Père Benedicto Gorzza avait été mandaté dans ce bureau afin d’éclaircir certains faits, et surtout afin d’être mis en garde.
Nicola de Mericci : Je vous remercie d’être venu, mon père.
Benedicto Gorzza : Tout le plaisir est pour moi, mon frère.
Nicola de Mericci : Sombre histoire, n’est-ce pas ?
L’ecclésiastique historisant se signa.
Nicola de Mericci : J’ai été chargé de l’enquête, mais c’est dur de savoir. Il n’y a pas moins coopératif que ces greffiers.
Benedicto Gorzza : Il faut les comprendre. Ils ont été conditionnés dans l’état d’esprit de défendre un trésor inestimable. Ils n’ont pas droit d’entraver, mais rien ne les oblige de coopérer.
Nicola de Mericci : Il faudrait tout de même qu’ils comprennent que, face à l’Inquisition, leurs préceptes n’ont plus aucune valeur.
Benedicto Gorzza : Les lois sont différentes dans les Archives, mon frère.
Nicola de Mericci : De quoi ? N’importe quoi, la Loi est universelle, absolue et éternelle.
Benedicto Gorzza : En effet, mais pas les normes. Nos Archives font partie de ce que l’on appelle une hétérotopie, un endroit où, en quelque sorte, les idées et conventions se morphent… Stalagmanque en est une en soi, avouons-le, mais elle-même contient en son sein diverses hétérotopies éparses et variées qui constituent le piquant de notre magnifique société.
Nicola de Mericci : En effet, en effet. Toujours est-il qu’il est difficile de savoir par quel bout prendre cette affaire. Fort heureusement, j’ai su récupérer un indice.
L’inquisiteur ouvrit un tiroir de son bureau. Le frère Blanchain, un de ses collègues présentement attablé à son bureau, leva les yeux pour surveiller.
L’artefact sorti du tiroir était un phonographe assez ancien, patiné et présentant des traces de poussière.
Benedicto Gorzza : Qu’est-ce que ceci ?
Nicola de Mericci : On l’a retrouvé dans les archives, dans la salle où furent retrouvés les restes de feu Hérald Tudini. Mais écoutez, plutôt…
Nicola le mit en marche. La musique en sortit aussitôt, lente, progressive, tortueuse, grandiloquente et bucolique à la fois. Puis le détective l’arrêta.
Nicola de Mericci : Pourriez-vous m’aider à identifier cet objet ? C’est la seule piste que nous ayons.
Benedicto Gorzza : Vous n’êtes vraiment pas malin.
Nicola de Mericci : Je ne vous permets pas ! Et pourquoi donc ?
Le père Gorzza prit doucement l’objet, le retourna et lut l’inscription qui était gravé sur une petite plaque en bronze sous le socle de l’appareil.
Benedicto Gorzza : « Propriété du Muséum de Stalagmanque. Prière de retourner le plus prestement possible si trouvé hors des murs du Muséum sans autorisation spéciale. Dieu vous bénisse. » Vous voyez, rien de sorcier ni d’ardu. Vous savez d’où il vient.
Nicola de Mericci : Un artefact du Muséum ? Ils seraient donc impliqués ?
Benedicto Gorzza : Sûrement pas, ce sont des niais, des monomaniaques très gentils, incapables de faire du mal. C’est juste fou le nombre d’objets qu’ils perdent par an.
Nicola de Mericci : Bon, très bien, merci, je crois que je n’ai plus besoin de vous. Je vous souhaite une bonne journée.
Benedicto Gorzza : Dieu vous garde en sa Sainte protection.
Nicola de Mericci : Merci, vous de même… Oh, avant que je n’oublie, je vous prierais d’aller le moins possible aux Archives. Nul ne sait véritablement ce qui peut s’y dérouler.
Benedicto Gorzza : Oh, mais je n’avais guère l’intention d’y aller.
Nicola de Mericci : Mais… et vos recherches ?
Benedicto Gorzza : Comme beaucoup de gens, vous imaginez que la seule manière de connaître l’Histoire est d’en lire des comptes-rendus. Il n’est rien de plus faux ni de plus risqué. Ces comptes-rendus sont toujours falsifiés par la subjectivité de l’auteur. Non, la seule vraie Histoire se lit dans les faits, et surtout parmi les réelles traces : architecture, art, artisanat, coutumes… Par ailleurs, vous allez au Muséum, à présent, j’imagine ?
Nicola de Mericci : En effet.
Benedicto Gorzza : Comment vous y rendez-vous ?
Nicola de Mericci : J’ai un vaporetto de fonction, pourquoi ?
Benedicto Gorzza : J’aimerais en profiter. Je dois m’y rendre aussi, mais mon oignon me fait souffrir le martyre. Enfin, façon de parler, bien entendu.
Nicola de Mericci : Entendu, je vais vous y emmener. Attendez juste un instant que je prenne des affaires, et nous pouvons y aller.
……………
<center>[img]http://hankwhittemore.files.wordpress.com/2012/07/biblioteca-marciana-1.jpg[/img]</center>
Le Muséum était, mine de rien, une bâtisse relativement classique, donnant sur les canaux. Peu de gens y verraient le monastère d’un ordre mendiant, mais les conventions restent différentes en la dorée et maniérée Stalagmanque, où même les mendiants et les rustres boivent en levant le petit doigt.
On ressentait, dans la bâtisse, une agitation bien trop vive pour un monastère mendiant s’adonnant, d’ordinaire, à la contemplation.
Les deux clercs entrèrent et furent frappé par le dynamisme qui entraînait les occupants. On courait dans tous les sens, les uns chargés de rouleurs, les autres d’objets précieux, certains criaient des ordres, d’autres les répétaient en les déformant, quelques moines couraient les bras chargés de bacs remplis d’eau et tous, sans exception, portaient, en plus de la bure réglementaire, un casque de chantier. Des échafaudages tenaient en place la structure, des madriers soutenaient on ne sait quelle voûte, et des kilomètres de câbles électriques et d’alimentation en eau couraient sur le sol.
Un moine gras s’approcha d’eux, se frotta les mains sur sa bure et ôta son casque.
Frère Ferdini : Bonjour, je suis le frère Ferdini, le frère portier. Nous sommes désolés, mais nous sommes actuellement en travaux. Veuillez revenir à un moment plus propice.
Nicola de Mericci : Nom de Dieu – pardon Seigneur – que se passe-t-il ici ?
Père Tramontane : Laissez, Ferdini, je m’en occupe.
Un moine sec s’approcha d’eux.
Père Tramontane : Veuillez l’excuser, il ne reconnaist pas l’habit des inquisiteurs. Que puis-je faire pour vous ?
Nicola de Mericci : Je suis ici au sujet de la mort du Pr. Hérald Tudini.
Père Tramontane : Désolé, mais je n’ai pas l’honneur de le connaistre. Est-il relié à notre ordre ?
Nicola de Mericci : D’une certaine manière. Vous-êtes au courant de ce qui se passe au sujet du retour du roi à Stalagmanque ?
Père Tramontane : Tresve de sottises. Un roi ne peut revenir ici, ce serait absurde.
Nicola de Mericci : Et pourtant, c’est navrant, c’est ce qui se poursuit. Vous n’êtes pas au courant ?
Père Tramontane : Je ne sais pas si vous estes un tantinet observateur, mais ici, nous n’avons pas vraiment le temps de nous soucier de ce qui arrive. Nos excavations nous prennent tout notre temps, et lire les journaux n’est pas notre première préoccupation.
Nicola de Mericci : Mais que faîtes-vous, au juste ?
Père Tramontane : Nous creusons nos propres caves ! Ces égoïstes d’archivistes refusent que nous stockions certains de nos artefacts dans leurs immenses couloirs sous prétexte que, comme ça ne leur appartient pas, ils n’ont aucune raison de le conserver. Alors, nous construisons nos propres sous-sols.
Nicola de Mericci : Et c’est une entreprise si risquée ?
Père Tramontane : En réalité, non, mais, encore une fois, ces archivistes font tout pour nous mettre des bastons dans les roues. Ils gaschent tout, et ils le font exprès, j’en suis susr !
Nicola de Mericci : Mais pourquoi ?
Père Tramontane : Peut-estre veulent-ils le monopole des caves et sous-sols stalagmantins. Quoiqu’il en soit, à chaque fois que nous croyons atteindre une zone stable, mastin ! Dieu seul sait comment, mais ils arrivent à menacer de faire s’effondrer toute la bastisse !
Benedicto Gorzza : Dans certains pays, les sous-sols sont mis en danger par des industriels sans vergogne avides de profits qui creusent trop profond… Chez nous, ce sont des querelles entre archivistes et conservateur. Pourquoi cela ne m’étonne-il pas ?
Père Tramontane : Toujours est-il que tant que nous n’aurons pas trouver le moyen de fermer le clapet une bonne fois pour toute à ces brigands, nous sommes fermés et refusons toute visite. Je suis vraiment désolé, mais…
Nicola de Mericci : Reconnaissez-vous ceci ?
Nicola de Mericci montra au père le phonographe.
Père Tramontane : Par tous les saints ! Le phonographe prophétique ! Nous étions persuadés que ces archivistes nous l’avaient dérobé, mais…
Nicola de Mericci : Il était dans leurs archives. Sauriez-vous comment il aurait pu atterrir ici ?
Mais le frère mendiant ne l’écoutait plus. Il mit en marche le phonographe et parut soulagé.
Père Tramontane : Dieu merci, c’est sauvegardé.
Nicola de Mericci : De quoi ?
Père Tramontane : L’enregistrement. C’est notre chorale qui l’avait fait. Nous voulions nous entraisner et nous amuser, alors nous avions fait cela.
Nicola de Mericci : Ce chant funeste ?
Père Tramontane : J’avoue que ce n’est pas ce qu’il y a de plus distrayant, mais nous n’avions aucun autre texte sous la main, et quand on n’a pas ce que l’on aime, on aime ce que l’on a.
Nicola de Mericci : Mais d’où vient ce texte ?
Père Tramontane : Une prophétie écrite sur un globe. Mais venez plutôt, je vais vous le montrer.
Le père Tramontane se dirigea donc vers un escalier montant. Nicola de Mericci et le père Gorzza marchèrent derrière lui, quelques pas en retrait.
Nicola de Mericci : Quel drôle d’accent il a. D’où vient-il, à votre avis ?
Benedicto Gorzza : C’est typique de la ville d’Aix-les-Bains. Ils refusèrent l’utilisation d’accents circonflexes à la place du s, et continuent donc de prononcer des s superflus, en disant hospital à la place d’hôpital, ou fenestre à la place de fenêtre.
Nicola de Mericci : Particulier.
Benedicto Gorzza : Oh, moi, il en faut plus pour m’étonner. Stalagmanque est si cocasse qu’un jour les pommes ne tomberont plus vers le bas mais de côté.
Ils entrèrent dans une salle débordante d’artefacts en tout genre, allant de la stèle au pupitre en passant par la couronne et la commode. Tous, sans exception, étaient recouverts d’inscriptions.
Père Tramontane : L’un des plus beaux trésors de notre Ordre. La salle des Prophéties. Nous avons encore cet avantage sur les Archives par le fait que la plupart des prophéties sont, de manière incongrue, inscrites sur des objets et non du papier. Ceci rentrant dans notre domaine d’expertise, il est à nous. Regardez plutost, sur ce globe. Là, la seule partie encore lisible, c’est le texte que nous avons lu.
Nicola de Mericci : En effet, c’est un fait. Mais le reste de la prophétie a disparu… N’y a-t-il pas un endroit où nous pourrions connaître la suite ?
Père Tramontane : Croyez-moi, vous ne voudriez pas la connaistre.
Nicola de Mericci : Pourquoi ? C’est horrible ?
Père Tramontane : Pis que tout cela. Ce sont les autres, ces cornichons, qui gardent tout.
Nicola de Mericci : Vous voulez dire… les Archivistes ?
Père Tramontane : Oh, oui, ils ont tout un rayon rien que de prophéties. Vous y trouverez d’absolument tout, croyez-moi. Mais mieux ne vaut pas aller les voir, ce lieu est maudit, mon fils. Il causera notre perte à tous.
Benedicto Gorzza : Tandis qu’un Muséum, c’est bien plus sain d’esprit.
Père Tramontane : Est-ce du sarcasme ?
Benedicto Gorzza : A peine un soupçon.
Père Tramontane : Surveillez votre langage, jeune homme…
Benedicto Gorzza : Si cela ne vous dérange pas, je vais aller fouiner dans mon coin.
Père Tramontane : Et grasce à quel miracle, je vous prie ?
Benedicto Gorzza : Immunité judiciaire dogale, mon père. Je peux aller où je veux, quand je veux. Et je veux fouiner ici.
Père Tramontane : Attendez, n’allez pas de ce costé ! C’est le mauvais chemin ! Laissez-moi vous guider, tout du moins…
Et tandis que le père au drôle d’accent poursuivait un père historisant dans les couloirs glissants d’un Muséum branlant, Nicola de Mericci réfléchissait. Une prophétie ? Parfaitement absurde, et pourtant, mieux valait vérifier… Les Archives lui donnaient toujours froid dans le dos. Mais il n’avait que peu de choix…
Tout en sortant, il continuait de réfléchir. Il manquait de bras, c’était le plus gros problème. Tant de ramifications se présentaient à lui qu’il ne savait où donner de la tête : les Archives, le Muséum, le Palais… Sans compter qu’il avait un horrible pressentiment que cela ne se simplifierait sans doute pas…
Mercato Rapaccini : Une p’tite pièce, mon père ?
Nicola de Mericci fouilla ses poches et donna machinalement deux sequins au pauvre mendiant puis reprit ses pensées. Par où commencer ? Il lui faudrait se dédoubler.
L’inquisiteur se retourna prestement et concentra son regard sur le mendiant qui jouait du violon.
Nicola de Mericci : Dis-moi, mon brave, connais-tu bien Stalagmanque ?
Mercato Rapaccini : Si je la connais ? Je fais partie d’un des plus anciens, mon père.
Nicola de Mericci : Fort bien. Cela te dirait-il de récolter une piastre ?
Mercato Rapaccini : Une piastre toute entière ? Ce que mon père a à demander ne doit pas être très catholique…
Nicola de Mericci : Non, c’est juste que c’est fastidieux, et que je requiers tes services pour plusieurs jours durant. Rassemble le maximum de mendiants que tu pourras, préférentiellement qui savent lire. Sais-tu lire, toi-même ?
Mercato Rapaccini : Oui, sire. Licencié en grammaire de l’Université.
Nicola de Mericci : Très bien. J’ai besoins que vous alliez aux Archives et que vous me trouviez une prophétie contenant ce passage.
Et il lui tendit le papier sur lequel il avait recopié le chant funeste enregistré dans le phonographe. Le mendiant le lut rapidement et un grand sourire édenté s’étala sur sa figure.
Mercato Rapaccini : C’est comme si c’était fait, sire.
Et lui de s’en aller prestement, le papier dans une main, son violon et son archet dans l’autre. Nicola de Mericci restait toujours étonné de cette caste si particulière de la société, définie comme le « Septième Ordre » de la société. Il était persuadé qu’avec leur sagacité, leur patriotisme particulier et leur crasse tenace, l’ordre des mendiants formait le premier rempart de la culture et de la cité stalagmantine.
Enfin, une bonne chose de faite. Il allait pouvoir, sinon se reposer, au moins essayer de trouver s’il n’y avait pas d’autres pistes…
Majestueuse comme un galion, avançant à la vitesse d’un trimaran, plus couverte de colifichets qu’un bateau de jeunes mariés, s’avançant à grandes enjambées, perruque coiffée et corsage resserré autour de son imposante carnation, Doña Isabella Doppiezza l’accosta dans la rue, sans aucune présentation dans la rue.
Doña Isabella Doppiezza : Mon père, j’ai d’importantes révélations à vous faire.
L’inquisiteur la maudit intérieurement, puis se flagella mentalement de cette ignoble pensée.
Nicola de Mericci : Bien entendu. Est-ce grave ?
Doña Isabella Doppiezza : Il y a trop de détails dans la légende de la disparition du présumé héritier.
Nicola de Mericci : N’est-ce pas le propre des légendes de regorger de tels détails ? Pour apporter de la vraisemblance ?
Doña Isabella Doppiezza : Mais là, ça va trop loin ! Je ne vais pas tous vous les citer, mais il y a de quoi se poser des questions. Il faudrait vérifier tout cela.
Nicola de Mericci : Par quoi suggérez-vous que nous commencions ?
Doña Isabella Doppiezza : Il faut inspecter le vieux palais royal, celui d’avant la Stalagmanque lagunaire.
Nicola de Mericci : Hola, ça risque de ne pas être simple…
Doña Isabella Doppiezza : Et pourquoi donc ?
Nicola de Mericci : Aujourd’hui, il est en Stalagmanque sunniste. J’espère qu’il n’y aura pas trop de soucis administratifs. Enfin, bon… Est-ce que vous avez pris le soin de réunir vos informations utiles ?
Doña Isabella Doppiezza : Bien sûr ! Mes notes sont chez moi.
Nicola de Mericci : Bien. Tandis que je vais essayer de voir si je peux aller aux palais sans trop de difficultés, vous allez me les confier. L’affaire en soi est grave, et il me fait le plus d’informations possibles.
Doña Isabella Doppiezza : Mais vous semblez persuadés que la disparition eu professeur Tudini a un rapport avec le retour du roi.
Nicola de Mericci : Mais ça semble évident, non ? Vous ne croyez pas ?
Doña Isabella Doppiezza : Moi, je dis qu’il est parfaitement possible qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence. Mais bon, après tout, c’est vous l’enquêteur. A présent, veuillez m’excuser, mais j’ai un autre rendez-vous. Bonne journée.
Nicola de Mericci la regarda s’éloigner. Damnation, songea-t-il, voilà à présent qu’il fallait aller à l’étranger. Pourquoi a-t-il fallu que cette affaire lui tombe dessus ? Qu’avait-il fait au bon Dieu pour mériter ça ?
Mais bon, en travaillant dur et en s’investissant, peut-être allait-il recevoir une promotion. Au moins, cette idée lui mettait du baume au cœur.
L’esprit alourdi de sombres pensées, il reprit le chemin de l’Inquisition pour tenter de démêler cet inextricable sac de nœuds. Stalagmanque, pensa-t-il, est vraiment un creuset de mille et un secrets…
[HRP : Et c’est reparti pour cette épopée en quinze ou seize partie. Préparez-vous à connaître des secrets tellement absurdes que vous en serez désespérés de la culture stalagmantine !
Cette histoire n’a pas vraiment de sens, je crois que vous le remarquerez très tôt. Bien qu’instaurant un certain changement et servant un dessein bien supérieur, l’intérêt principal de cette bluette mortifère est de faire découvrir à vous, chers lecteurs, Stalagmanque d’une manière originale, d’un point de vue neuf tout en vous distrayant plus sûrement qu’une encyclopédie remplie d’articles.
J’espère, bien entendu, que cela vous plaît. Toutes les critiques sont, bien entendu, bienvenues.
Essayez de ne pas mourir, c’est toujours un bon conseil. Ce serait dommage, sinon. /HRP]
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Rezzacci
Le retour du roi, part. V
« Mais puisque je vous dis que je suis inquisiteur !
- Tout ce que je sais, moi, c’est que c’est un jour de congé.
- Vous ne comprenez pas que votre refus de coopérer peut vous valoir les foudres de la Sainte Inquisition Stalagmantine ?
- Voyez avec l’Eglise. C’est elle qui a posé les congés dans mon calendrier. Maintenant, bonne journée. »
Nicola de Mericci vit le batelier claquer sa porte à son nez. C’était son dernier espoir, mais tous les passeurs de la lagune étaient en congé. Impossible de trouver un bateau fiable capable de les mener jusqu’à la rive continentale, et le vaporetto de fonction était trop faible en puissance pour faire une telle traversée.
Derrière l’inquisiteur Elias Abizmil, le Révérend Père Benedicto Gorzza et Doña Doppiezza attendaient, visiblement amusés du manque d’autorité dont faisait preuve le petit inquisiteur.
« Alors, mon père, nous voilà donc bloqués en cette magnifique cité ? fit Abizmil.
- Pas de moqueries, je vous prie. Les modalités qu’il nous a fallu pour obtenir les autorisations, tant du côté sérénissime que sunniste, aux autorités stalagmantines pour pénétrer dans le Château des Rois fut déjà bien agaçant. Mais maintenant ça ! Un congé programmé !
- C’est vraiment le seul moyen pour aller sur le continent ? demanda Gorzza.
- Seuls trois types de navires peuvent naviguer dans la lagune : les navires commerciaux, les vaisseaux de la Magistrature des Eaux et les passeurs détenteurs d’une licence, répondit Abizmil. Alors, si tous les passeurs sont en grève…
- Congé.
- Oui, congé, eh bien, il n’y a aucun moyen pour le pauvre citadin pour rejoindre le continent. A part à la nage…
- Je ne compte pas nager, moi !
- Moi non plus, bien entendu.
- Il doit bien y avoir une solution !
- A part voler un bateau…
- Et avoir une licence de passeur, ça prend du temps ?
- Quoi, vous voulez avoir une licence pour passer vous-même ?
- Bien sûr, pourquoi pas ?
- Mais c’est juste inconcevable ! Il faut passer le permis, remplir les formulaires, passer un test de moralité auprès de la Magistrature… La dynastie royale aura encore le temps de s’éteindre trois fois avant que l’un d’entre nous puisse l’avoir.
- Vous êtes tous les mêmes, vous, les hommes… »
Le père, l’inquisiteur, le notaire et le licteur se tournèrent vers la patricienne, enveloppée dans ses fourrures dispendieuses, qui n’avait pipé mot jusque-là.
« Vous oubliez, continua-t-elle, que nous sommes à Stalagmanque. Vous êtes comme des intellectuels, à se poser des questions inutiles et fastidieuses, discourir sur le sexe des anges ou l’accord des adjectifs de couleurs. Ici, il n’y a qu’une seule question à laquelle il vaille la peine de donner une réponse : Quanti.
- De quoi ? »
Elle toqua à la porte du passeur. Celui-ci ouvrit, l’œil furieux.
« Encore vous ? Je vous ai dit de partir, je suis en congé ! Que diable voulez… »
Doña Doppiezza ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase qu’elle lui mit entre les mains une bourse sonnante. Tous les spectateurs, y compris un mendiant qui les observaient depuis son nid à crasse, en restèrent bouche bée et ébaubis. Il devait y avoir là-dedans quelque centaines de piastres, à savoir une petite fortune. Le passeur était partagé entre son devoir de bon chrétien de paresser toute la sainte journée et sa nature profondément stalagmantine face à l’appel mélodieux et tintant des pièces. Il finit par trouver un compromis moral pas trop crade et presque pas hypocrite.
« Bon, d’accord, je vais vous faire traverser la lagune. Mais uniquement parce que ça ne se fait pas de ne pas aider une dame ! La galanterie avant tout. »
…………………
La traversée de la lagune s’était déroulée dans le calme, et quelques piécettes supplémentaires avaient assuré à la petite troupe la fidélité du passeur de rester à son poste jusqu’à leur retour. La route du se faire à pied jusqu’au poste-frontière. La Douane avait déjà établi ses quartiers et contrôlait toutes les entrées et sorties entre la Sérénissime et la Sunniste, et ils s’en donnaient à cœur joie, force est de le constater. La taxe de passage dûment payée, profitant d’un paysan de passage en charrette, ils arrivèrent au bout d’une bonne heure aux abords de l’ancien palais. Autrefois entouré par les faubourgs continentaux stalagmantins, la déconstruction suite à la révolution populo-sunniste avait complètement déblayé le paysage. Ce qu’une guilde fière de son travail avait bâti en plusieurs siècles, un peuple motivé et attaché à ses racines l’avait démonté en quelques mois pour le reconstruire ailleurs. Presque aucune ruine, aucun déblai, la nature profondément économe de l’ancienne république continentale était contre le gaspillage et recyclait tout.
Fort heureusement, il y avait encore du respect pour certaines bâtisses. Au sud, on distinguait encore la flèche branlante de l’église Notre-Dame du Crucifère au milieu des champs de choux, et les tours sémaphoriques, toujours en service, illuminaient le crépuscule de leurs bras flamboyants.
Mais le plus impressionnant restait le palais. Continuellement bâti et rebâti au cours des siècles afin de répondre aux exigences de monarques de plus en plus tyranniques, mégalomanes et égocentriques, il ne ressemblait plus, à présent, qu’à un immense tas de pierres en ruines, noirci par le temps, couvert de lierre et de ronces.
Ils se tinrent coi devant les gigantesques portes. Depuis le dernier roi, on sentait les relents de la monarchie décadente, de la perte d’intérêt envers les choses aristocratiques, pour se tourner vers un républicanisme très matériel et doré à l’or fin. On pourrait croire que les portes étaient restées fermés durant les derniers mille ans, mais les pilleurs de tombes étaient présents également en Stalagmanque. Les portes, au contraire, avaient été défoncées tant de fois que cela tenait du miracle qu’elles soient toujours dans leurs gonds.
« Eh bien… entrons dans la forteresse, fit Nicola de Mericci.
- Vous savez ce qu’on cherche, au moins ?
- La cellule de la mère Befana, la sorcière qui aurait fait accoucher la femme du dernier roi, répondit Doña Isabella Doppiezza.
- Et où se trouve cette cellule ?
- Alors… je ne sais pas, moi ? Les cachots, ce n’est pas à la cave, habituellement ? Fit-elle, le sarcasme à peine masqué.
- Je ne sais pas, moi, se défendit Benedicto Gorzza. Stalagmanque est si absconse qu’y chercher de la logique serait comme chercher de l’humanité chez Terienkov.
- Le château a été bâti avant l’avènement de la République, il n’a donc pas été corrompu par ses pensées stupides.
- Vous marquez un point, Doña.
- J’imagine que ce château recèle de cachots. Comment saurons-nous que nous sommes devant celui de la sorcière ?
- La légende raconte qu’elle fut emmurée vivante au plus profond des cachots.
- Bon, très bien, allons-y, alors… »
Chacun brandissant sa torche, ils se mirent en quête des escaliers.
« Jarnicoton, soupira Gorzza. On s’enfonce dans un dédale de murs, et tout ce qu’on a, c’est une légende… On est fins, vraiment… »
Les bâtiments abandonnés mais restés en l’état demeurent un phénomène rare, et il faut se l’avouer, il n’y a qu’en Stalagmanque qu’on peut admirer de tels chefs-d’œuvre d’un temps révolu. Visiter à l’intérieur un palis désert depuis des siècles, victime d’une malédiction populaire le rendant point de fuite de bon nombre de paysans et superstitieux, ne recevant les visites que de quelques archéologues excentriques, voleurs peu scrupuleux et fous errants, voilà qui a de quoi rendre humble le plus fier des fanfarons. Les hauts murs noircis et couverts de lierres se rejoignaient en des voûtes parfaites trente pieds* au-dessus de leurs têtes. Le dallage, fendu en bon nombre d’endroits, affichait les sillons des innombrables pèlerins venus ici présenter leurs hommages à la personne royale, quand des racines n’avaient pas carrément fait exploser les pierres. Quelques sporadiques crochets subsistaient, pendus au plafond, vestiges de lustres aujourd’hui disparus. Les colonnes soutenant le plafond présentaient des aspects tordus et vermoulus à l’image de vieux arbres, et les voûtes se seraient vraisemblablement effondrées si de véritables chênes n’avaient pas pris racine dans le sol et étaient montés jusqu’au plafond, captant les rares rais de lumières filtrant par les percées dans les ruines, et offrant aux étages supérieurs un maigre soutien indispensable. Malgré tout ce qu’on pouvait dire, le fait que ce château soit toujours debout et presque habitable après des siècles d’abandon reste la meilleure publicité de la guilde des architectes.
Ils arrivèrent devant une double porte défoncée par l’humidité, derrière laquelle se cachait la salle du trône. De dimensions dignes de pharaons antiques, à l’image de la mégalomanie des empereurs urbains, le plafond se perdait dans l’obscurité, et le faisceau des torches n’arrivait pas à l’atteindre. Au centre, ne subsistait plus que le socle supportant le trône, qui se trouve aujourd’hui dans le Muséum. Tout le monde connaît le Trône de Stalagmanque, qui a reçu le postérieur des plus grands déments que l’histoire ai jamais connu. Certains diplomates envisagent de l’offrir à Terienkov, mais c’est une autre histoire.
Le plus important, néanmoins, et qui ravit le cœur des explorateurs, était les deux immenses escaliers qui encadraient les murs du côté et du fond de l’immense pièce, l’un montant, l’autre descendant. Sachant que les cachots se situaient dans le sous-sol, ils empruntèrent l’escalier de droite, mais la descente s’annonçait périlleuse. Si la largeur des marches était suffisant jusqu’aux cuisines, après l’étroitesse du tuyau rendait chaque mouvement maladroit, sachant qu’il fallait aussi prendre garde aux marches inégales et glissantes, couvertes de mousses, aux toiles d’araignées pouvant obstruer le passage, quelques rats blafards de la taille d’un poney détalant à la lumière des torches, et l’atmosphère moite et oppressante du lieu. Sans oublier que, malgré tout le talent des architectes stalagmantins, un choc trop important pouvait provoquer l’effondrement total de la bâtisse.
La descente parut durer une éternité. Le silence pesant accompagnant le poids des siècles n’était brisé que par l’écho de leurs chaussures et les retombées périodiques de l’humidité suintant par la roche. Bien malin serait celui qui saurait dire avec précision la durée de leurs pérégrinations scalaires.
« Vingt-deux minutes ! »
Bien entendu, c’était sans compter l’hypermnésie et l’arithmomanie du notaire Elias Abizmil, toujours prêt à dire des choses inintéressantes et casser une atmosphère narrative.
Avant d’arriver au fin fond des tréfonds de l’escalier sans fond, ils étaient passés devant un nombre innombrable de couloirs – vingt-deux, précisera Abizmil. La fin des marches arriva comme une bénédiction, surtout pour le licteur qui se trimballait depuis le huitième étage Doña Doppiezza sur son dis, trop fatiguée pour continuer.
Devant eux, face à la cage d’escalier, deux choix se présentaient à eux : à gauche, un couloir aux murs couverts d’inscriptions étranges ; à droite, un mur plein avec…
« Un marteau ? Que diable fait un marteau ici ? »
Les inscriptions sur le mur de gauche étaient absconses mais semblaient suivre un ordre précis mais néanmoins caché. Ils paraissaient étrangement familiers pour de Mericci, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.
« Bon, eh bien, continuons…
- Et où croyez-vous aller, comme ça ?
- Eh bien… Vers le cachot de la mère Befana, mon père.
- Vous vous trompez de chemin, reprit le révérend père.
- C’est le seul chemin !
- Peut-être, mais ce ne sont plus les cachots.
- Comment ça ?
- Vous voyez les murs ? La jonction entre le début de ce corridor et la fin de l’escalier est trop grossière. Ce tunnel fut percé bien plus tard, après la chute de la monarchie. Il ne peut donc pas faire partie des cachots.
- Je ne comprends pas… Nous serions-nous trompés de chemin ?
- Je trouve ça plaisant, de voir la manière dont je suis écoutée, intervint Doña Doppiezza.
- Je vous demande pardon ?
- Emmurée. J’avais précisé : emmurée. Monsieur, défoncez le mur », fit-elle en s’adressant finalement au licteur.
Ce dernier, sans trop réfléchir, s’empara de la masse et entreprit de détruire le mur à grands coups violents. Gorzza, apeuré par le fait que les tonnes de pierre au-dessus de leurs têtes puissent s’abattre sur celles-ci courut se cacher dans le tunnel aux inscriptions. Les coups résonnaient dans le couloir, et à chaque contact entre la masse et les pierres, le mur se défonçait toujours davantage. La masse friable et fragilisée par les siècles d’attente infructueuse rendait la tâche aisée, et il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’une ouverture soit pratiquée.
« C’est bon, y’a plus de danger ?
- Vous pouvez venir, Gorzza, la voie est libre. »
En effet, derrière le mur se cachait une petite pièce, humide et moite, avec une odeur âcre flottant dans l’air. La pièce ne devait faire plus de quelques mètres carrés, mais elle était vide, à l’exception d’un squelette attaché au mur par une chaîne rongée par la rouille. Abizmil se retint de tourner de l’œil et Doña Doppiezza se mit un mouchoir parfumé devant le nez. Le révérend père Benedicto Gorzza en restait pantois : voir devant lui un secret stalagmantin se révéler, il y avait de quoi chambouler la nature de l’historiographe qui se mouvait en lui.
« Alors… Ce serait donc vrai…
- Comment être sûr que c’est elle ? Des condamnés emmurés, il y a dû en avoir des tas, non ?
- Non, ce n’était pas une pratique répandue. Justement, la seule trace de condamné emmuré vivant étant la condamnation légendaire de la mère Befana… Mais personne ne la prenait au sérieux !
- Et personne n’est venu ici pour vérifier qu’il n’y avait pas de cadavre dans les murs ?
- Et sortir hors de l’Université ? Aller investiguer dehors ? Et puis quoi encore ?
- Bon, très bien, maintenant que nous sommes ici, que fait-on ?
- Il n’y a qu’à espérer que la mère Befana a laissé un mot quelconque, une indication, un…
- Regardez par ici… »
Tous se tournèrent vers le pan de mur éclairé par la torche du notaire. En effet, un mot était gravé dans la roche, en vieux stalagmantin désuet des campagnes, mélange d’argot du VIIIe siècle, de petit latin et de proto-italien, mis le mot de la signature était sans équivoque : Befana. Ils se trouvaient bien devant le testament spirituel de l’accoucheuse du roi de Stalagmanque…
Tandis qu’ils étaient tous obnubilés par le texte, le licteur entendit un bruit dans son dos. Il se retourna, mit sa main dans sa veste pour y prendre son arme et reçut un coup violent sur la tête avec un objet métal. L’agression fit se retourner ses camarades, qui n’eurent pas le temps de réagir non plus : Gorzza se prit également un coup sur la tête, ainsi que Mericci, Doña Doppiezza se vit appliquer sur son visage un mouchoir imbibé de chloroforme, tandis qu’Abizmil s’effondra sur lui-même, évanoui de terreur.
Un temps indéfini plus tard –même la mémoire phénoménale du notaire serait inutile ici – ils reprirent leurs esprits, et furent témoins d’un désastre auquel ils n’auraient jamais cru être confronté.
« Le texte ! Il a été volé !
- Ne soyez pas stupide ! Il était gravé dans la roche. Comment voulez-vous qu’il soit dérobé ? »
Mais les faits étaient-là : avec une précision chirurgicale, un pan entier de roche avait été volé, laissant dans la paroi un creux net, juste là où il y avait le texte.
« Notre dernière piste ! Impossible ! Comment allons-nous faire ?
- Je crois pouvoir vous aider. »
Abizmil se releva doucement, encore chancelant et blanc comme un linge.
« Et comment ?
- Je suis hypermnésique, souvenez-vous. Je me souviens de tout, y compris du texte et des voleurs.
- Vous avez vu les pilleurs ?
- Oh, oui, distinctement.
- Sauriez-vous les reconnaître ? A quoi ressemblaient-ils ?
- A une silhouette se déplaçant rapidement cachée dans l’obscurité.
- Bon, ça ne sera pas très utile, ça.
- Néanmoins, je me souviens du texte.
- Vraiment ?
- Oui. Il était un peu érodé, je n’ai pas tout compris, mais j’ai saisi deux ou trois trucs.
- Comme quoi ?
- Comme un nom de famille : « Gorzza ». »
Tous se retournèrent vers l’ecclésiastique historien.
« Ne me regardez pas ! C’est pas moi !
- Mais alors pourquoi y aurait-il votre nom sur ce testament ?
- J’en sais rien, moi ! Elle doit parler de la famille noble, non ? Les banquiers ! Ils étaient déjà présents à Stalagmanque au temps du royaume, non ?
- Ouais, continua Abizmil, d’autant plus que j’ai cru discerner aussi la description « Ennemis du Mangeur de Jambon ». C’était comme ça qu’on décrivait les juifs à une époque, non ?
- En effet, en effet… Monsieur l’inquisiteur ? Vous restez bien muet, ma foi… »
Nicola de Mericci, en effet, ne disait mot depuis le début. Les élucubrations historiques n’étaient pas son fort. L’affaire du roi de Stalagmanque n’était pas de son ressort. Plutôt que le passé, le présent était son sacerdoce. Et le présent, à présent, c’était les deux voleurs qui s’étaient présentés pour subtiliser le texte. Se massant sa bosse, il avait observé le mur violé. Les outils étaient très précis et les cassures nettes. Du travail de professionnel. Ce qui voulait dire qu’ils savaient quand ils devaient venir et qu’ils avaient soit de grands moyens soit une grande expérience dans ce domaine.
Dehors, la poussière indiquait qu’ils avaient pris le même chemin qu’eux, à savoir les escaliers. Mais, par mesure de précaution et par acquis de conscience, l’inquisiteur s’avança dans le couloir aux inscriptions. Après quelques mètres où rien ne semblait changer, il tomba sur un simple papier jauni et rongé, mais sur lequel on pouvait encore lire : « …c-similé du reçu du deuxième jo… ». Sans autre cérémonie il l’empocha puis retourna sur ses pas.
« Des indices ? lui demanda-t-on.
- Rien de concluant. Maintenant, remontons, nous avons été suffisamment longtemps. Envoyez quand même un prêtre ici, qu’une sépulture décente soit donnée à la mère Befana. Qu’importe ses crimes, tout être humain mérite le repos éternel. Qu’il soit remis à la Justice Céleste là où la Justice Terrestre est devenue impuissante.
- Que comptez-vous faire après ?
- Allez voir les Gorzza, je suppose. Les pistes s’amenuisent malheureusement, et celle-ci est la plus solide que nous ayons. J’espère juste que je ne m’éloigne pas trop de mon enquête… »
Ils reprirent leur ascension, fourbus et moulus de ces pérégrinations. Mais avant de s’engouffrer dans l’escalier, Nicola se retourna une dernière fois vers le couloir. Il ne pouvait se défaire de cette étrange sensation de déjà-vu…
Un doux souffle lui arriva sur la figure, accompagnant un petit air d’apparence innocent :
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Là s’achève l’aventure…</center>
Il se secoua la tête pour reprendre ses esprits. Cet endroit a de quoi rendre fou le plus équilibré des hommes.
*Le pied stalagmantin est une unité de mesure désuète tombée dans l’oubli. On ne sait plus du tout à quelle longueur un pied correspond. Ce vestige des temps anciens ne subsiste plus que dans l’expression « trente pieds au-dessus de la tête » qui signifie « ouah ! Ça, c’est un plafond vachement haut, dis-donc ! ».
« Mais puisque je vous dis que je suis inquisiteur !
- Tout ce que je sais, moi, c’est que c’est un jour de congé.
- Vous ne comprenez pas que votre refus de coopérer peut vous valoir les foudres de la Sainte Inquisition Stalagmantine ?
- Voyez avec l’Eglise. C’est elle qui a posé les congés dans mon calendrier. Maintenant, bonne journée. »
Nicola de Mericci vit le batelier claquer sa porte à son nez. C’était son dernier espoir, mais tous les passeurs de la lagune étaient en congé. Impossible de trouver un bateau fiable capable de les mener jusqu’à la rive continentale, et le vaporetto de fonction était trop faible en puissance pour faire une telle traversée.
Derrière l’inquisiteur Elias Abizmil, le Révérend Père Benedicto Gorzza et Doña Doppiezza attendaient, visiblement amusés du manque d’autorité dont faisait preuve le petit inquisiteur.
« Alors, mon père, nous voilà donc bloqués en cette magnifique cité ? fit Abizmil.
- Pas de moqueries, je vous prie. Les modalités qu’il nous a fallu pour obtenir les autorisations, tant du côté sérénissime que sunniste, aux autorités stalagmantines pour pénétrer dans le Château des Rois fut déjà bien agaçant. Mais maintenant ça ! Un congé programmé !
- C’est vraiment le seul moyen pour aller sur le continent ? demanda Gorzza.
- Seuls trois types de navires peuvent naviguer dans la lagune : les navires commerciaux, les vaisseaux de la Magistrature des Eaux et les passeurs détenteurs d’une licence, répondit Abizmil. Alors, si tous les passeurs sont en grève…
- Congé.
- Oui, congé, eh bien, il n’y a aucun moyen pour le pauvre citadin pour rejoindre le continent. A part à la nage…
- Je ne compte pas nager, moi !
- Moi non plus, bien entendu.
- Il doit bien y avoir une solution !
- A part voler un bateau…
- Et avoir une licence de passeur, ça prend du temps ?
- Quoi, vous voulez avoir une licence pour passer vous-même ?
- Bien sûr, pourquoi pas ?
- Mais c’est juste inconcevable ! Il faut passer le permis, remplir les formulaires, passer un test de moralité auprès de la Magistrature… La dynastie royale aura encore le temps de s’éteindre trois fois avant que l’un d’entre nous puisse l’avoir.
- Vous êtes tous les mêmes, vous, les hommes… »
Le père, l’inquisiteur, le notaire et le licteur se tournèrent vers la patricienne, enveloppée dans ses fourrures dispendieuses, qui n’avait pipé mot jusque-là.
« Vous oubliez, continua-t-elle, que nous sommes à Stalagmanque. Vous êtes comme des intellectuels, à se poser des questions inutiles et fastidieuses, discourir sur le sexe des anges ou l’accord des adjectifs de couleurs. Ici, il n’y a qu’une seule question à laquelle il vaille la peine de donner une réponse : Quanti.
- De quoi ? »
Elle toqua à la porte du passeur. Celui-ci ouvrit, l’œil furieux.
« Encore vous ? Je vous ai dit de partir, je suis en congé ! Que diable voulez… »
Doña Doppiezza ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase qu’elle lui mit entre les mains une bourse sonnante. Tous les spectateurs, y compris un mendiant qui les observaient depuis son nid à crasse, en restèrent bouche bée et ébaubis. Il devait y avoir là-dedans quelque centaines de piastres, à savoir une petite fortune. Le passeur était partagé entre son devoir de bon chrétien de paresser toute la sainte journée et sa nature profondément stalagmantine face à l’appel mélodieux et tintant des pièces. Il finit par trouver un compromis moral pas trop crade et presque pas hypocrite.
« Bon, d’accord, je vais vous faire traverser la lagune. Mais uniquement parce que ça ne se fait pas de ne pas aider une dame ! La galanterie avant tout. »
…………………
La traversée de la lagune s’était déroulée dans le calme, et quelques piécettes supplémentaires avaient assuré à la petite troupe la fidélité du passeur de rester à son poste jusqu’à leur retour. La route du se faire à pied jusqu’au poste-frontière. La Douane avait déjà établi ses quartiers et contrôlait toutes les entrées et sorties entre la Sérénissime et la Sunniste, et ils s’en donnaient à cœur joie, force est de le constater. La taxe de passage dûment payée, profitant d’un paysan de passage en charrette, ils arrivèrent au bout d’une bonne heure aux abords de l’ancien palais. Autrefois entouré par les faubourgs continentaux stalagmantins, la déconstruction suite à la révolution populo-sunniste avait complètement déblayé le paysage. Ce qu’une guilde fière de son travail avait bâti en plusieurs siècles, un peuple motivé et attaché à ses racines l’avait démonté en quelques mois pour le reconstruire ailleurs. Presque aucune ruine, aucun déblai, la nature profondément économe de l’ancienne république continentale était contre le gaspillage et recyclait tout.
Fort heureusement, il y avait encore du respect pour certaines bâtisses. Au sud, on distinguait encore la flèche branlante de l’église Notre-Dame du Crucifère au milieu des champs de choux, et les tours sémaphoriques, toujours en service, illuminaient le crépuscule de leurs bras flamboyants.
Mais le plus impressionnant restait le palais. Continuellement bâti et rebâti au cours des siècles afin de répondre aux exigences de monarques de plus en plus tyranniques, mégalomanes et égocentriques, il ne ressemblait plus, à présent, qu’à un immense tas de pierres en ruines, noirci par le temps, couvert de lierre et de ronces.
Ils se tinrent coi devant les gigantesques portes. Depuis le dernier roi, on sentait les relents de la monarchie décadente, de la perte d’intérêt envers les choses aristocratiques, pour se tourner vers un républicanisme très matériel et doré à l’or fin. On pourrait croire que les portes étaient restées fermés durant les derniers mille ans, mais les pilleurs de tombes étaient présents également en Stalagmanque. Les portes, au contraire, avaient été défoncées tant de fois que cela tenait du miracle qu’elles soient toujours dans leurs gonds.
« Eh bien… entrons dans la forteresse, fit Nicola de Mericci.
- Vous savez ce qu’on cherche, au moins ?
- La cellule de la mère Befana, la sorcière qui aurait fait accoucher la femme du dernier roi, répondit Doña Isabella Doppiezza.
- Et où se trouve cette cellule ?
- Alors… je ne sais pas, moi ? Les cachots, ce n’est pas à la cave, habituellement ? Fit-elle, le sarcasme à peine masqué.
- Je ne sais pas, moi, se défendit Benedicto Gorzza. Stalagmanque est si absconse qu’y chercher de la logique serait comme chercher de l’humanité chez Terienkov.
- Le château a été bâti avant l’avènement de la République, il n’a donc pas été corrompu par ses pensées stupides.
- Vous marquez un point, Doña.
- J’imagine que ce château recèle de cachots. Comment saurons-nous que nous sommes devant celui de la sorcière ?
- La légende raconte qu’elle fut emmurée vivante au plus profond des cachots.
- Bon, très bien, allons-y, alors… »
Chacun brandissant sa torche, ils se mirent en quête des escaliers.
« Jarnicoton, soupira Gorzza. On s’enfonce dans un dédale de murs, et tout ce qu’on a, c’est une légende… On est fins, vraiment… »
Les bâtiments abandonnés mais restés en l’état demeurent un phénomène rare, et il faut se l’avouer, il n’y a qu’en Stalagmanque qu’on peut admirer de tels chefs-d’œuvre d’un temps révolu. Visiter à l’intérieur un palis désert depuis des siècles, victime d’une malédiction populaire le rendant point de fuite de bon nombre de paysans et superstitieux, ne recevant les visites que de quelques archéologues excentriques, voleurs peu scrupuleux et fous errants, voilà qui a de quoi rendre humble le plus fier des fanfarons. Les hauts murs noircis et couverts de lierres se rejoignaient en des voûtes parfaites trente pieds* au-dessus de leurs têtes. Le dallage, fendu en bon nombre d’endroits, affichait les sillons des innombrables pèlerins venus ici présenter leurs hommages à la personne royale, quand des racines n’avaient pas carrément fait exploser les pierres. Quelques sporadiques crochets subsistaient, pendus au plafond, vestiges de lustres aujourd’hui disparus. Les colonnes soutenant le plafond présentaient des aspects tordus et vermoulus à l’image de vieux arbres, et les voûtes se seraient vraisemblablement effondrées si de véritables chênes n’avaient pas pris racine dans le sol et étaient montés jusqu’au plafond, captant les rares rais de lumières filtrant par les percées dans les ruines, et offrant aux étages supérieurs un maigre soutien indispensable. Malgré tout ce qu’on pouvait dire, le fait que ce château soit toujours debout et presque habitable après des siècles d’abandon reste la meilleure publicité de la guilde des architectes.
Ils arrivèrent devant une double porte défoncée par l’humidité, derrière laquelle se cachait la salle du trône. De dimensions dignes de pharaons antiques, à l’image de la mégalomanie des empereurs urbains, le plafond se perdait dans l’obscurité, et le faisceau des torches n’arrivait pas à l’atteindre. Au centre, ne subsistait plus que le socle supportant le trône, qui se trouve aujourd’hui dans le Muséum. Tout le monde connaît le Trône de Stalagmanque, qui a reçu le postérieur des plus grands déments que l’histoire ai jamais connu. Certains diplomates envisagent de l’offrir à Terienkov, mais c’est une autre histoire.
Le plus important, néanmoins, et qui ravit le cœur des explorateurs, était les deux immenses escaliers qui encadraient les murs du côté et du fond de l’immense pièce, l’un montant, l’autre descendant. Sachant que les cachots se situaient dans le sous-sol, ils empruntèrent l’escalier de droite, mais la descente s’annonçait périlleuse. Si la largeur des marches était suffisant jusqu’aux cuisines, après l’étroitesse du tuyau rendait chaque mouvement maladroit, sachant qu’il fallait aussi prendre garde aux marches inégales et glissantes, couvertes de mousses, aux toiles d’araignées pouvant obstruer le passage, quelques rats blafards de la taille d’un poney détalant à la lumière des torches, et l’atmosphère moite et oppressante du lieu. Sans oublier que, malgré tout le talent des architectes stalagmantins, un choc trop important pouvait provoquer l’effondrement total de la bâtisse.
La descente parut durer une éternité. Le silence pesant accompagnant le poids des siècles n’était brisé que par l’écho de leurs chaussures et les retombées périodiques de l’humidité suintant par la roche. Bien malin serait celui qui saurait dire avec précision la durée de leurs pérégrinations scalaires.
« Vingt-deux minutes ! »
Bien entendu, c’était sans compter l’hypermnésie et l’arithmomanie du notaire Elias Abizmil, toujours prêt à dire des choses inintéressantes et casser une atmosphère narrative.
Avant d’arriver au fin fond des tréfonds de l’escalier sans fond, ils étaient passés devant un nombre innombrable de couloirs – vingt-deux, précisera Abizmil. La fin des marches arriva comme une bénédiction, surtout pour le licteur qui se trimballait depuis le huitième étage Doña Doppiezza sur son dis, trop fatiguée pour continuer.
Devant eux, face à la cage d’escalier, deux choix se présentaient à eux : à gauche, un couloir aux murs couverts d’inscriptions étranges ; à droite, un mur plein avec…
« Un marteau ? Que diable fait un marteau ici ? »
Les inscriptions sur le mur de gauche étaient absconses mais semblaient suivre un ordre précis mais néanmoins caché. Ils paraissaient étrangement familiers pour de Mericci, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.
« Bon, eh bien, continuons…
- Et où croyez-vous aller, comme ça ?
- Eh bien… Vers le cachot de la mère Befana, mon père.
- Vous vous trompez de chemin, reprit le révérend père.
- C’est le seul chemin !
- Peut-être, mais ce ne sont plus les cachots.
- Comment ça ?
- Vous voyez les murs ? La jonction entre le début de ce corridor et la fin de l’escalier est trop grossière. Ce tunnel fut percé bien plus tard, après la chute de la monarchie. Il ne peut donc pas faire partie des cachots.
- Je ne comprends pas… Nous serions-nous trompés de chemin ?
- Je trouve ça plaisant, de voir la manière dont je suis écoutée, intervint Doña Doppiezza.
- Je vous demande pardon ?
- Emmurée. J’avais précisé : emmurée. Monsieur, défoncez le mur », fit-elle en s’adressant finalement au licteur.
Ce dernier, sans trop réfléchir, s’empara de la masse et entreprit de détruire le mur à grands coups violents. Gorzza, apeuré par le fait que les tonnes de pierre au-dessus de leurs têtes puissent s’abattre sur celles-ci courut se cacher dans le tunnel aux inscriptions. Les coups résonnaient dans le couloir, et à chaque contact entre la masse et les pierres, le mur se défonçait toujours davantage. La masse friable et fragilisée par les siècles d’attente infructueuse rendait la tâche aisée, et il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’une ouverture soit pratiquée.
« C’est bon, y’a plus de danger ?
- Vous pouvez venir, Gorzza, la voie est libre. »
En effet, derrière le mur se cachait une petite pièce, humide et moite, avec une odeur âcre flottant dans l’air. La pièce ne devait faire plus de quelques mètres carrés, mais elle était vide, à l’exception d’un squelette attaché au mur par une chaîne rongée par la rouille. Abizmil se retint de tourner de l’œil et Doña Doppiezza se mit un mouchoir parfumé devant le nez. Le révérend père Benedicto Gorzza en restait pantois : voir devant lui un secret stalagmantin se révéler, il y avait de quoi chambouler la nature de l’historiographe qui se mouvait en lui.
« Alors… Ce serait donc vrai…
- Comment être sûr que c’est elle ? Des condamnés emmurés, il y a dû en avoir des tas, non ?
- Non, ce n’était pas une pratique répandue. Justement, la seule trace de condamné emmuré vivant étant la condamnation légendaire de la mère Befana… Mais personne ne la prenait au sérieux !
- Et personne n’est venu ici pour vérifier qu’il n’y avait pas de cadavre dans les murs ?
- Et sortir hors de l’Université ? Aller investiguer dehors ? Et puis quoi encore ?
- Bon, très bien, maintenant que nous sommes ici, que fait-on ?
- Il n’y a qu’à espérer que la mère Befana a laissé un mot quelconque, une indication, un…
- Regardez par ici… »
Tous se tournèrent vers le pan de mur éclairé par la torche du notaire. En effet, un mot était gravé dans la roche, en vieux stalagmantin désuet des campagnes, mélange d’argot du VIIIe siècle, de petit latin et de proto-italien, mis le mot de la signature était sans équivoque : Befana. Ils se trouvaient bien devant le testament spirituel de l’accoucheuse du roi de Stalagmanque…
Tandis qu’ils étaient tous obnubilés par le texte, le licteur entendit un bruit dans son dos. Il se retourna, mit sa main dans sa veste pour y prendre son arme et reçut un coup violent sur la tête avec un objet métal. L’agression fit se retourner ses camarades, qui n’eurent pas le temps de réagir non plus : Gorzza se prit également un coup sur la tête, ainsi que Mericci, Doña Doppiezza se vit appliquer sur son visage un mouchoir imbibé de chloroforme, tandis qu’Abizmil s’effondra sur lui-même, évanoui de terreur.
Un temps indéfini plus tard –même la mémoire phénoménale du notaire serait inutile ici – ils reprirent leurs esprits, et furent témoins d’un désastre auquel ils n’auraient jamais cru être confronté.
« Le texte ! Il a été volé !
- Ne soyez pas stupide ! Il était gravé dans la roche. Comment voulez-vous qu’il soit dérobé ? »
Mais les faits étaient-là : avec une précision chirurgicale, un pan entier de roche avait été volé, laissant dans la paroi un creux net, juste là où il y avait le texte.
« Notre dernière piste ! Impossible ! Comment allons-nous faire ?
- Je crois pouvoir vous aider. »
Abizmil se releva doucement, encore chancelant et blanc comme un linge.
« Et comment ?
- Je suis hypermnésique, souvenez-vous. Je me souviens de tout, y compris du texte et des voleurs.
- Vous avez vu les pilleurs ?
- Oh, oui, distinctement.
- Sauriez-vous les reconnaître ? A quoi ressemblaient-ils ?
- A une silhouette se déplaçant rapidement cachée dans l’obscurité.
- Bon, ça ne sera pas très utile, ça.
- Néanmoins, je me souviens du texte.
- Vraiment ?
- Oui. Il était un peu érodé, je n’ai pas tout compris, mais j’ai saisi deux ou trois trucs.
- Comme quoi ?
- Comme un nom de famille : « Gorzza ». »
Tous se retournèrent vers l’ecclésiastique historien.
« Ne me regardez pas ! C’est pas moi !
- Mais alors pourquoi y aurait-il votre nom sur ce testament ?
- J’en sais rien, moi ! Elle doit parler de la famille noble, non ? Les banquiers ! Ils étaient déjà présents à Stalagmanque au temps du royaume, non ?
- Ouais, continua Abizmil, d’autant plus que j’ai cru discerner aussi la description « Ennemis du Mangeur de Jambon ». C’était comme ça qu’on décrivait les juifs à une époque, non ?
- En effet, en effet… Monsieur l’inquisiteur ? Vous restez bien muet, ma foi… »
Nicola de Mericci, en effet, ne disait mot depuis le début. Les élucubrations historiques n’étaient pas son fort. L’affaire du roi de Stalagmanque n’était pas de son ressort. Plutôt que le passé, le présent était son sacerdoce. Et le présent, à présent, c’était les deux voleurs qui s’étaient présentés pour subtiliser le texte. Se massant sa bosse, il avait observé le mur violé. Les outils étaient très précis et les cassures nettes. Du travail de professionnel. Ce qui voulait dire qu’ils savaient quand ils devaient venir et qu’ils avaient soit de grands moyens soit une grande expérience dans ce domaine.
Dehors, la poussière indiquait qu’ils avaient pris le même chemin qu’eux, à savoir les escaliers. Mais, par mesure de précaution et par acquis de conscience, l’inquisiteur s’avança dans le couloir aux inscriptions. Après quelques mètres où rien ne semblait changer, il tomba sur un simple papier jauni et rongé, mais sur lequel on pouvait encore lire : « …c-similé du reçu du deuxième jo… ». Sans autre cérémonie il l’empocha puis retourna sur ses pas.
« Des indices ? lui demanda-t-on.
- Rien de concluant. Maintenant, remontons, nous avons été suffisamment longtemps. Envoyez quand même un prêtre ici, qu’une sépulture décente soit donnée à la mère Befana. Qu’importe ses crimes, tout être humain mérite le repos éternel. Qu’il soit remis à la Justice Céleste là où la Justice Terrestre est devenue impuissante.
- Que comptez-vous faire après ?
- Allez voir les Gorzza, je suppose. Les pistes s’amenuisent malheureusement, et celle-ci est la plus solide que nous ayons. J’espère juste que je ne m’éloigne pas trop de mon enquête… »
Ils reprirent leur ascension, fourbus et moulus de ces pérégrinations. Mais avant de s’engouffrer dans l’escalier, Nicola se retourna une dernière fois vers le couloir. Il ne pouvait se défaire de cette étrange sensation de déjà-vu…
Un doux souffle lui arriva sur la figure, accompagnant un petit air d’apparence innocent :
<center>Fouine, fouine, vile ordure
Là s’achève l’aventure…</center>
Il se secoua la tête pour reprendre ses esprits. Cet endroit a de quoi rendre fou le plus équilibré des hommes.
*Le pied stalagmantin est une unité de mesure désuète tombée dans l’oubli. On ne sait plus du tout à quelle longueur un pied correspond. Ce vestige des temps anciens ne subsiste plus que dans l’expression « trente pieds au-dessus de la tête » qui signifie « ouah ! Ça, c’est un plafond vachement haut, dis-donc ! ».
-
Rezzacci
Le retour du roi, part. VI
Dans les archives de Stalagmanque…
« Je ne comprends pas pourquoi nous sommes ici ! N’y a-t-il pas un groupe d’étude spécialement créé pour ce problème ?
- Taisez-vous, Gondoli, et fouinez. »
Si, parmi le patriciat, bon nombre de sénateurs avaient suivi la doctrine des Spettatori (à savoir « Si on ne fait rien, on ne fait rien de répréhensible ») et avaient, en quelque sorte, abandonné l’affaire du présupposé retour du roi de Stalagmanque, certains hauts commerçants et armateurs ne gardaient pas l’esprit tranquille. Et comme, en Stalagmanque, on sait parfaitement qu’on est jamais mieux servi que par soi-même, un petit groupe de patriciens avaient décidé de mener eux-mêmes leurs recherches.
Et quand on doit faire des recherches à Stalagmanque, on commence irrémédiablement par les archives.
Par ailleurs, bon nombre d’archivistes commençaient à en avoir assez. Une armée de clochards, sous les ordres d’un inquisiteur apparemment, avait envahi les lieux pour faire des recherches ; des moines du Muséum venaient prendre des mesures dans des buts de sabotage de leur adversaire ; et maintenant, des sénateurs qui menaient des recherches personnelles. La popularité de ce lieu devenait telle qu’elle était devenu un passage presque obligatoire des groupes de touristes toujours plus nombreux et de certaines sorties pédagogiques des écoles élémentaires, pour connaître l’Histoire du pays. Certains pensent que c’est la raison pour laquelle le cœur de l’Archiviste, Jorge Eco, lâcha, submergé par autant d’agitations. Les Archives avaient plus connu en quelques jours que durant des siècles de calme hadéen.
Enfin bref. Quatre sénateurs étaient dans la section « Contes et légendes ». Ces quatre amis – Don Soccielli, Don Nodulo, Don Gondoli et Don Camadura – feuilletaient des recueils afin d’essayer d’en savoir un peu plus.
« Pff… Il n’y a rien… Rien de rien. Comment voulez-vous que l’on s’y retrouve ?
- Comment ça ?
- Ce n’est pas que je ne trouve pas d’informations, mais j’en trouve trop ! Contradictoires, impossibles, ou carrément fantasques. C’est à se demander si jamais l’information que l’on désire se trouve ici !
- Ce qui veut dire qu’elle est forcément ici.
- Et pourquoi donc ?
- Où le sage cache une feuille d’arbre ?
- Dans une forêt. Tout le monde connaît cette réponse. »
Don Camadura, qui s’était tut pendant ce temps, leva la tête, l’air songeur. Puis, d’un ton sérieux, il demanda :
« Et s’il le sage n’a pas de forêt ? »
Les autres le regardèrent.
« Pardon ?
- Non, je demandais : si le sage veut cacher une feuille d’arbre et qu’il n’a pas de forêt, où cache-t-il la feuille ?
- Je ne sais pas, moi !
- J’aurais bien une réponse, fit Gondoli, mais elle est déplacée…
- Dans ton…
- C’est exactement ce à quoi je pensais !
- Non, reprit Camadura. S’il ne trouve pas de forêt, il en fait pousser une. »
Et il se leva et se dirigea vers un greffier qui se trouvait par là.
« Est-ce qu’il serait devenu fou ?
- Bah… Camadura, c’est pas une famille qui a brillé par ses esprits sains…
- Mouais, n’empêche… Qu’est-ce qu’il fait ? Il a oublié que les archivistes sont des margoulins qui ne lèveraient pas le petit doigt pour nous aider ? »
Silencieux et circonspects, ils virent Camadura revenir vers eux.
« Bon, j’avais oublié que les archivistes étaient des margoulins qui ne lèveraient pas le petit doigt pour nous aider.
- Tu cherchais quoi ?
- La partie la plus ancienne des archives.
- Et pourquoi donc ?
- Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les Archives avaient une place aussi importante à Stalagmanque ? Comparé aux autres nations, et surtout à notre taille, nul n’arrive à notre cheville et à notre boulimie insensée.
- Le stalagmantin est cinglé ?
- C’est peut-être une réponse. Mais si c’était plus grand ? Plus globalisant ?
- Oh Christ, voilà qu’il a été touché par la fièvre des conspirationnistes…
- Comment tu veux vivre à Stalagmanque sans croire à la théorie du complot ?
- En étant négationniste, voilà comment…
- Bref… Camadura, c’est quoi ton idée ?
- Je me souviens, ma licence d’Histoire portait essentiellement sur les Archives. J’avais pris ce cours parce que j’étais en manque d’heures de sommeil quand j’étais aux études. Mais malgré moi, j’ai appris des trucs. Et les historiens disent qu’avant la République, les archives stalagmantines, bien qu’exceptionnelles pour l’époque, n’étaient pas si omniphages que ça. C’est quand la ville a déménagé dans la lagune, donc à la mort du roi, que les Archives souterraines ont été bâties, ou plutôt creusées. Pourquoi souterrain, surtout dans une lagune ? C’eut été beaucoup plus simple de construire un bâtiment ! Non, c’est comme si on avait voulu cacher quelque chose…
- Pff… N’importe quoi ! Tout le monde sait que les tunnels des Archives datent de bien avant le Premier Empire ! C’était un temple païen recyclé par la juiverie puis par les clercs pour les archives.
- Mais ils ont été remblayés, puis de nouveaux creusés. Pourquoi ?
- Le stalagmantin est cinglé ?
- C’est peut-être une réponse. Mais et si ces archives avaient été créées pour cacher quelque chose ?
- Soyez plus clair, j’ai du mal à suivre.
- Où le sage cache-t-il une feuille d’arbre ? Dans une forêt. Et s’il n’a pas de forêt ? Il en fait pousser une.
- Mais il est sourd où il est con ? Je lui demande d’être plus clair, et il parle en métaphores !
- Tu radotes, en plus, Camadura...
- En clair : ces archives ont été créées pour cacher quelque chose.
- Mais pourquoi le cacher ? Pourquoi ne pas le détruire ?
- Parce que Stalagmanque avait déjà été touchée par la fibre marchande ! Et qu’un marchand se doit d’être forcément honnête, car il n’a que sa parole et la confiance. S’il perd sa parole et sa confiance, il ne peut plus faire affaire. N’avez-vous jamais remarqué qu’il est presque pathologiquement impossible pour le stalagmantin de mentir ?
- Donc, vous voudriez dire que…
- Oui, c’est ça ! Il nous faut chercher la partie la plus ancienne du complexe des Archives, et nous aurons enfin une réponse !
- Et où est cette partie ?
- Ben, près de l’entrée, non ? C’est pas là qu’ils ont commencé à creuser ?
- Non. Les premiers tunnels – condamnés aujourd’hui – furent creusés sur l’île de la Cité, et l’entrée fut modifiée à plusieurs reprises, jusqu’à atteindre sa place actuelle, dans le bâtiment des archives tels qu’on les connaît aujourd’hui.
- Mais alors, où est-elle ?
- C’est ce que j’étais allé demander à l’archiviste tout à l’heure, mais il m’a dit en termes peu polissés que ce n’étaient pas mes affaires. Il va donc falloir chercher.
- Nooooon ! se lamenta Gondoli.
- Et on part où ? Comment ? Quand ?
- Si nous cherchions la section cartographie des Archives ? Avec un peu de chances, elle contient une carte d’elle-même.
- Ce n’est pas une mauvaise idée.
- Alors qu’attendons-nous ? Avanti ! »
Les quatre sénateurs se mirent en route, sans prendre compte de la remarque de Gondoli qui disait qu’ils ne savaient pas mieux où était cette section cartographie que la partie la plus ancienne.
A quelques mètres de là, caché derrière les étagères, un jeune greffier, qui avait tout écouté, se mit à courir à toute allure, l’ai préoccupé…
…………………………….
Nicola de Mericci n’aurait jamais imaginé qu’obtenir un rendez-vous avec le patriarche Gorzza prendrait autant de temps. Mais en réfléchissant, c’était logique : c’est un banquier influent, un membre important de l’aristocratie, et donc de la vie mondaine de la cité, un magistrat des Eaux, le directeur de la Compagnie Marchande, et la troisième fortune du pays (et probablement du monde). Un simple inquisiteur passait donc en arrière-plan.
Le clerc était impressionné par le faste déployé pour impressionné le visiteur. Quand on possède plus d’argent que le PIB d’un petit pays zanyanais et que nos seuls besoins sont les plaisirs et le luxe, c’est sûr qu’on a de quoi dépenser. Des dorures, des tentures, de la vaisselle finement ciselée, des fleurs hors de prix, des tableaux de maître, des œuvres spectaculaires, dont un des très rares Œuf de Fapâtre, présenté comme un trophée sur un guéridon au milieu de l’antichambre.
« Il vous plaît ? »
Nicola se retourna, et vit un homme d’un certain âge, encore en pardessus, tenant son chapeau et sa canne à la main, le regardant d’un air mi-sérieux mi-amusé, mais visiblement fier de sa propriété.
<center>[img]http://upload.wikimedia.org/wikipedia/de/thumb/0/09/Vater_Thomas_Manns.jpg/220px-Vater_Thomas_Manns.jpg[/img]
Umberto Gorzza</center>
« C’est une pièce véritablement unique, un des cinq chefs-d’œuvre*, comme disent les Fiémançais, du maître Fapâtre. Echappé in extremis des mains des barbares rostovs lors de la révolution, je l’ai eu lors du vente aux enchères acharnée en Biturige. Un véritable joyau. »
Un laquais invisible apparut discrètement, prit les effets de son maître, et disparut tout aussitôt. Le noble invita alors le clerc à pénétrer dans son bureau. Ici encore, tout était fait pour impressionner le visiteur. Les murs étaient tapissés de livres, une monumentale cheminée se dressait derrière l’immense bureau en acajou recouvert de bibelots fastueux. A gauche, un portrait d’Ignacio Gorzza, l’ancêtre qui a fait la fortune de la famille. A droite, l’arbre généalogique des Gorzza, remontant jusqu’en 312 ap. J.-C. Et, enfin, au-dessus de la cheminée, le blason original et gigantesque des Gorzza.
Le patriarche s’assit dans son fauteuil en invitant de Mericci à prendre place en face de lui. Le fauteuil de l’invité était légèrement plus petit que celui du maître, ce qui le mettait en position inconsciente d’infériorité.
« Eh bien, mon père, que me vaut l’honneur de votre visite ?
- Connaissez-vous l’affaire du retour du roi de Stalagmanque ?
- Le luron qui se fait passer comme descendant de la soi-disant plus illustre famille de Stalagmanque ? J’en ai eu vent. Mais je m’occupe d’affaires, je n’ai guère le temps de m’occuper de telles billevesées. Ce n’est pas comme s’il pouvait réellement apparaître. N’est-ce pas ?
- En effet, mais nous ne sommes jamais trop prudent. J’ai mené mon enquête, qui, je dois vous l’avouer, n’entre pas dans mes compétences ordinaires. J’ai suivi divers pistes qui m’ont conduites à vous, signor.
- Et quelles pistes, pourrais-je savoir ?
- Dans une cellule du palais royal continental, la prisonnière avait laissé un message où votre nom apparaissait très nettement. »
Le noble éclata d’un rire franc, les pouces dans l’encolure de son gilet. Puis il se calma et toujours souriant, se mit à pianoter des libres sur les bords de sa poitrine.
« Vous savez, c’est tout ce qu’il y a de plus naturel. Du temps du royaume, où les nobles avaient encore le droit de rendre la justice, bon nombre de prisonniers maudirent notre famille.
- Oui, en effet, c’est un message de malédiction qu’elle lança à votre ancêtre. Mais pas à propos d’elle : à propos d’un enfant.
- Un enfant ? Comme c’est curieux. Avez-vous le message en entier ? »
Sans se départir de sa jovialité, Umberto Gorzza prit le papier que lui tendait son interlocuteur. Il plaça son pince-nez et lut attentivement. Au bout d’une minute, il leva les yeux, rangea son binocle et rendit le papier.
« Ceci fleure bon la conspiration secrète. Etes-vous un adepte des théories du complot ?
- Comment ne pas l’être à Stalagmanque ?
- En s’occupant de ses affaires, voilà comment. Et, veuillez m’excuser, mais je ne peux pas vous aider. Il n’est pas dans ma nature de connaître les secrets.
- Et que dîtes-vous de la devise des Gorzza sur votre blason : Secretum cognosco. Je connais le secret.
- Ceci ne veut rien dire. C’est juste une métaphore disant que l’on connaît la valeur des choses. Ceci est leur véritable secret : combien cela vaut. C’est comme si vous vous intéressiez à notre seconde devise.
- Vous avez une autre devise ?
- Comme toute l’aristocratie stalagmantine. Cette seconde devise dit : De turrim prospicio. De la tour, je découvre. Ceci est encore une fois une métaphore disant que, posté en hauteur, on aperçoit les lointaines terres gorgées de richesses.
- C’est intéressant. Mais pas pour mon affaire. Vous n’auriez pas un quelconque souvenir, une histoire de famille, un conte, une légende, qui pourrait m’aider ?
- Non, mais j’ai un conseil : laissez tomber. Ce Fabricio n’est qu’un imposteur, croyez-en l’expérience d’un habile commerçant.
- Dîtes, le campanile est-il sensé sonner à cette heure-ci ? »
Umberto Gorzza tendit l’oreille. En effet, le campanile sonnait à coups redoublés et crescendo.
« Je ne crois pas. Est-ce important ?
- De turrim prospicio », murmura Nicola de Mericci.
Puis, brusquement, il se leva sortit à toute vitesse.
Le banquier le regarda en levant un sourcil, toujours amusé et un brin intrigué. Mais ce n’étaient pas ses affaires. Consciencieux, il se remit au travail.
L’inquisiteur, lui, courait à travers les couloirs. Le complexe du manoir Gorzza – qui comprenait la partie habitation mais également toutes les infrastructures banquières – était littéralement immense, et ce n’est qu’au bout de deux minutes qu’il sortit enfin sur la place Saint-Luc. [url=http://www.youtube.com/watch?v=flF1-kV0OFo]La musique[/url] s’échappaient à flots de la Soffitta. Dans la pénombre du crépuscule, il regarda le sommet du vertigineux campanile. Il vit un éclair, puis une masse sombre sortir de la fenêtre du dernier étage et foncer à toute vitesse vers le sol…
………………..
Un peu plus tôt…
Le révérend père Benedicto Gorzza, avait fait ses recherches de son côté, et avait étudié le blason des Gorzza. En sus de nombreuses informations fort intéressantes, il avait compris l’allusion à la tour très rapidement. Sans perdre de temps, il se rendit donc au campanile.
C’était une tour gigantesque et séculaire, tenait de manière invraisemblable encore debout. Mais comme c’était du travail de la guilde des architectes, elle tenait toujours, vaillante face aux évènements.
Le campanile fait partie de ce qu’on appelle les cinq gratte-ciels de Stalagmanque, et ce sont les cinq constructions les plus hautes de la cité.
Le premier, et plus petit, est la basilique Saint-Luc. Déjà fort haute, elle fut pendant longtemps le sommet de la Sérénissime, par la règle sacrée faisant que rien ne pouvait dépasser les cimes des édifices religieux.
Le campanile fut le premier à transgresser la règle. En effet, la nécessité d’une haute tour s’était faite sentir pour pouvoir observer au loin les évènements météorologiques et les approches d’ennemis, pouvoir avertir la population en cas de sinistres majeurs, et organiser de manière plus efficace et en hauteur les mouvements des navires marchands.
Les trois autres sont l’observatoire de l’Université (afin de mieux observer les étoiles, disent-ils), la Soffitta (qui transgresse la règle uniquement par plaisir vicieux de transgresser la règle) et les Archives, assemblement invraisemblable de modules grimpant, sans le vouloir, à des hauteurs vertigineuses.
Le crépuscule commençait à tomber, et de la musique sortait à flot de la Soffitta. Cette particularité acoustique provient du fait qu’un régisseur d’antan, ami du Doge, souhait le faire bénéficier des grandeurs harmoniques de l’opéra ; cependant, les Doges étant interdits dans les théâtres, il modifia la structure de la bâtisse afin que l’on puisse entendre de l’extérieur, et du balcon de la cambre du premier magistrat d’Etat. Sur l’île de la Cité, ça apportait une touche de gaieté au milieu du brouhaha incessant de la vie stalagmantine.
D’un pas décidé, il se rendit au campanile. Normalement, toute entrée y est interdite, mais son passe-droit dogal lui ouvrit les portes. Il grimpa en hauteur, et se posta aux grandes fenêtres du dernier étage. Mais là, il ne savait que chercher. Il commença alors par admirer la vue. Stalagmanque est vraiment magnifique la nuit vue de haut. Brillante de partout, elle offrait un spectacle grandiose. La musique crescendo de la Soffitta le berçait et le rendait joyeux. Puis revenant à ses moutons, il inspecta la pièce.
Ce fut rapide. La Grande Vertu, la plus grosse cloche du pays, emplissait presque toute la place. Quant au reste, eh bien… C’était le sommet d’un clocher. Rien d’intéressant à voir, à part la cloche.
A part la cloche…
On racontait qu’elle était aussi vieille que la République. On racontait qu’elle savait plus de choses que n’importe quelle livre et n’importe quel être humain. On disait qu’elle saurait quand fuir la cité quand elle disparaîtra. Et on disait qu’elle connaissait le plus grand secret de la République.
Et il est à moi, songea l’ecclésiastique.
Il se pencha et s’appuya contre la cloche. Il lut les écritures qu’il connaissait par cœur, des inscriptions ressassées, témoignages de la vie des sonneurs de cloche d’autrefois, des artisans-fondeurs, et tout une Histoire.
Il devait y avoir quelque chose d’autre…
« Etes-vous un mignon du Malin ? »
Gorzza se retourna. Dans l’ombre du clocher, un individu se tenait, droit et invisible.
« Je ne crois pas.
- Oh. Il aurait mieux valu pour vous.
- Pourquoi ? Que va-t-il m’arriver ? »
Pour toute réponse, l’homme invisible tendit un livre jaune et racorni, et Gorzza y vit son avenir.
« Vous savez quoi ? Ca ne m’étonne même pas.
- Vous êtes d’accord ?
- Ai-je le choix ? Stalagmanque est folle. Et je suis trop sain d’esprit pour y survivre. Je dois me plier aux règles. Je vous demande juste trente secondes, je voudrais laisser un message à la postérité.
- Si vous le voulez… »
La musique approchait de son final et le tempo était devenu complètement cinglé. Tandis que Gorzza écrivait son ultime mot, l’homme invisible se mit à sonner la cloche. Le balancement se fit de plus en plus grand. Et Gorzza, fataliste, se dressa, droit, et attendit, face à la fenêtre donnant dans le vide.
Il sentit à peine le coup du tranchant de la cloche qui le poussa dans le vide. Timing parfait, songe-t-il : il tomba pile au moment où le final des notes enchevêtrées débutait. La succession harmonique accompagna avec perfection harmonique. Gorzza se laissa tomber, au fil de l’air et de la musique, les bras tendus, sa robe volant autour de lui.
Et, blasé, il ferma les yeux…
………………………..
Le choc fut dur à voir pour l’inquisiteur. Si, visuellement, la chute fut en parfait accord avec la Soffitta, le fait n’en était pas moins sinistre. Et avant que n’importe quel pique-assiette ne vienne piller le cadavre, qu’un médecin ne vienne examiner le corps où qu’un fanatique ne le brûle, Nicola fut aux côtés de l’ancien historiographe.
La mort n’avait pu être qu’immédiate, se dit-il. Il est impossible de survivre ne serait-ce qu’un instant quand on tombe la tête la première, et qu’on possède le crâne aussi dispersé. Mais dans la main, il vit dépasser un bout de papier. L’inquisiteur s’en empara, et le lut.
Il ne sut s’il devait rire ou pleurer.
De son ton blasé, fataliste et cynique qui l’a toujours accompagné, le papier, plutôt que de donner un quelconque indice sur le pourquoi du comment de la mort, où même sur l’enquête, disait simplement :
« Il en faudra plus pour m’étonner. »
*En français dans le texte
Dans les archives de Stalagmanque…
« Je ne comprends pas pourquoi nous sommes ici ! N’y a-t-il pas un groupe d’étude spécialement créé pour ce problème ?
- Taisez-vous, Gondoli, et fouinez. »
Si, parmi le patriciat, bon nombre de sénateurs avaient suivi la doctrine des Spettatori (à savoir « Si on ne fait rien, on ne fait rien de répréhensible ») et avaient, en quelque sorte, abandonné l’affaire du présupposé retour du roi de Stalagmanque, certains hauts commerçants et armateurs ne gardaient pas l’esprit tranquille. Et comme, en Stalagmanque, on sait parfaitement qu’on est jamais mieux servi que par soi-même, un petit groupe de patriciens avaient décidé de mener eux-mêmes leurs recherches.
Et quand on doit faire des recherches à Stalagmanque, on commence irrémédiablement par les archives.
Par ailleurs, bon nombre d’archivistes commençaient à en avoir assez. Une armée de clochards, sous les ordres d’un inquisiteur apparemment, avait envahi les lieux pour faire des recherches ; des moines du Muséum venaient prendre des mesures dans des buts de sabotage de leur adversaire ; et maintenant, des sénateurs qui menaient des recherches personnelles. La popularité de ce lieu devenait telle qu’elle était devenu un passage presque obligatoire des groupes de touristes toujours plus nombreux et de certaines sorties pédagogiques des écoles élémentaires, pour connaître l’Histoire du pays. Certains pensent que c’est la raison pour laquelle le cœur de l’Archiviste, Jorge Eco, lâcha, submergé par autant d’agitations. Les Archives avaient plus connu en quelques jours que durant des siècles de calme hadéen.
Enfin bref. Quatre sénateurs étaient dans la section « Contes et légendes ». Ces quatre amis – Don Soccielli, Don Nodulo, Don Gondoli et Don Camadura – feuilletaient des recueils afin d’essayer d’en savoir un peu plus.
« Pff… Il n’y a rien… Rien de rien. Comment voulez-vous que l’on s’y retrouve ?
- Comment ça ?
- Ce n’est pas que je ne trouve pas d’informations, mais j’en trouve trop ! Contradictoires, impossibles, ou carrément fantasques. C’est à se demander si jamais l’information que l’on désire se trouve ici !
- Ce qui veut dire qu’elle est forcément ici.
- Et pourquoi donc ?
- Où le sage cache une feuille d’arbre ?
- Dans une forêt. Tout le monde connaît cette réponse. »
Don Camadura, qui s’était tut pendant ce temps, leva la tête, l’air songeur. Puis, d’un ton sérieux, il demanda :
« Et s’il le sage n’a pas de forêt ? »
Les autres le regardèrent.
« Pardon ?
- Non, je demandais : si le sage veut cacher une feuille d’arbre et qu’il n’a pas de forêt, où cache-t-il la feuille ?
- Je ne sais pas, moi !
- J’aurais bien une réponse, fit Gondoli, mais elle est déplacée…
- Dans ton…
- C’est exactement ce à quoi je pensais !
- Non, reprit Camadura. S’il ne trouve pas de forêt, il en fait pousser une. »
Et il se leva et se dirigea vers un greffier qui se trouvait par là.
« Est-ce qu’il serait devenu fou ?
- Bah… Camadura, c’est pas une famille qui a brillé par ses esprits sains…
- Mouais, n’empêche… Qu’est-ce qu’il fait ? Il a oublié que les archivistes sont des margoulins qui ne lèveraient pas le petit doigt pour nous aider ? »
Silencieux et circonspects, ils virent Camadura revenir vers eux.
« Bon, j’avais oublié que les archivistes étaient des margoulins qui ne lèveraient pas le petit doigt pour nous aider.
- Tu cherchais quoi ?
- La partie la plus ancienne des archives.
- Et pourquoi donc ?
- Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les Archives avaient une place aussi importante à Stalagmanque ? Comparé aux autres nations, et surtout à notre taille, nul n’arrive à notre cheville et à notre boulimie insensée.
- Le stalagmantin est cinglé ?
- C’est peut-être une réponse. Mais si c’était plus grand ? Plus globalisant ?
- Oh Christ, voilà qu’il a été touché par la fièvre des conspirationnistes…
- Comment tu veux vivre à Stalagmanque sans croire à la théorie du complot ?
- En étant négationniste, voilà comment…
- Bref… Camadura, c’est quoi ton idée ?
- Je me souviens, ma licence d’Histoire portait essentiellement sur les Archives. J’avais pris ce cours parce que j’étais en manque d’heures de sommeil quand j’étais aux études. Mais malgré moi, j’ai appris des trucs. Et les historiens disent qu’avant la République, les archives stalagmantines, bien qu’exceptionnelles pour l’époque, n’étaient pas si omniphages que ça. C’est quand la ville a déménagé dans la lagune, donc à la mort du roi, que les Archives souterraines ont été bâties, ou plutôt creusées. Pourquoi souterrain, surtout dans une lagune ? C’eut été beaucoup plus simple de construire un bâtiment ! Non, c’est comme si on avait voulu cacher quelque chose…
- Pff… N’importe quoi ! Tout le monde sait que les tunnels des Archives datent de bien avant le Premier Empire ! C’était un temple païen recyclé par la juiverie puis par les clercs pour les archives.
- Mais ils ont été remblayés, puis de nouveaux creusés. Pourquoi ?
- Le stalagmantin est cinglé ?
- C’est peut-être une réponse. Mais et si ces archives avaient été créées pour cacher quelque chose ?
- Soyez plus clair, j’ai du mal à suivre.
- Où le sage cache-t-il une feuille d’arbre ? Dans une forêt. Et s’il n’a pas de forêt ? Il en fait pousser une.
- Mais il est sourd où il est con ? Je lui demande d’être plus clair, et il parle en métaphores !
- Tu radotes, en plus, Camadura...
- En clair : ces archives ont été créées pour cacher quelque chose.
- Mais pourquoi le cacher ? Pourquoi ne pas le détruire ?
- Parce que Stalagmanque avait déjà été touchée par la fibre marchande ! Et qu’un marchand se doit d’être forcément honnête, car il n’a que sa parole et la confiance. S’il perd sa parole et sa confiance, il ne peut plus faire affaire. N’avez-vous jamais remarqué qu’il est presque pathologiquement impossible pour le stalagmantin de mentir ?
- Donc, vous voudriez dire que…
- Oui, c’est ça ! Il nous faut chercher la partie la plus ancienne du complexe des Archives, et nous aurons enfin une réponse !
- Et où est cette partie ?
- Ben, près de l’entrée, non ? C’est pas là qu’ils ont commencé à creuser ?
- Non. Les premiers tunnels – condamnés aujourd’hui – furent creusés sur l’île de la Cité, et l’entrée fut modifiée à plusieurs reprises, jusqu’à atteindre sa place actuelle, dans le bâtiment des archives tels qu’on les connaît aujourd’hui.
- Mais alors, où est-elle ?
- C’est ce que j’étais allé demander à l’archiviste tout à l’heure, mais il m’a dit en termes peu polissés que ce n’étaient pas mes affaires. Il va donc falloir chercher.
- Nooooon ! se lamenta Gondoli.
- Et on part où ? Comment ? Quand ?
- Si nous cherchions la section cartographie des Archives ? Avec un peu de chances, elle contient une carte d’elle-même.
- Ce n’est pas une mauvaise idée.
- Alors qu’attendons-nous ? Avanti ! »
Les quatre sénateurs se mirent en route, sans prendre compte de la remarque de Gondoli qui disait qu’ils ne savaient pas mieux où était cette section cartographie que la partie la plus ancienne.
A quelques mètres de là, caché derrière les étagères, un jeune greffier, qui avait tout écouté, se mit à courir à toute allure, l’ai préoccupé…
…………………………….
Nicola de Mericci n’aurait jamais imaginé qu’obtenir un rendez-vous avec le patriarche Gorzza prendrait autant de temps. Mais en réfléchissant, c’était logique : c’est un banquier influent, un membre important de l’aristocratie, et donc de la vie mondaine de la cité, un magistrat des Eaux, le directeur de la Compagnie Marchande, et la troisième fortune du pays (et probablement du monde). Un simple inquisiteur passait donc en arrière-plan.
Le clerc était impressionné par le faste déployé pour impressionné le visiteur. Quand on possède plus d’argent que le PIB d’un petit pays zanyanais et que nos seuls besoins sont les plaisirs et le luxe, c’est sûr qu’on a de quoi dépenser. Des dorures, des tentures, de la vaisselle finement ciselée, des fleurs hors de prix, des tableaux de maître, des œuvres spectaculaires, dont un des très rares Œuf de Fapâtre, présenté comme un trophée sur un guéridon au milieu de l’antichambre.
« Il vous plaît ? »
Nicola se retourna, et vit un homme d’un certain âge, encore en pardessus, tenant son chapeau et sa canne à la main, le regardant d’un air mi-sérieux mi-amusé, mais visiblement fier de sa propriété.
<center>[img]http://upload.wikimedia.org/wikipedia/de/thumb/0/09/Vater_Thomas_Manns.jpg/220px-Vater_Thomas_Manns.jpg[/img]
Umberto Gorzza</center>
« C’est une pièce véritablement unique, un des cinq chefs-d’œuvre*, comme disent les Fiémançais, du maître Fapâtre. Echappé in extremis des mains des barbares rostovs lors de la révolution, je l’ai eu lors du vente aux enchères acharnée en Biturige. Un véritable joyau. »
Un laquais invisible apparut discrètement, prit les effets de son maître, et disparut tout aussitôt. Le noble invita alors le clerc à pénétrer dans son bureau. Ici encore, tout était fait pour impressionner le visiteur. Les murs étaient tapissés de livres, une monumentale cheminée se dressait derrière l’immense bureau en acajou recouvert de bibelots fastueux. A gauche, un portrait d’Ignacio Gorzza, l’ancêtre qui a fait la fortune de la famille. A droite, l’arbre généalogique des Gorzza, remontant jusqu’en 312 ap. J.-C. Et, enfin, au-dessus de la cheminée, le blason original et gigantesque des Gorzza.
Le patriarche s’assit dans son fauteuil en invitant de Mericci à prendre place en face de lui. Le fauteuil de l’invité était légèrement plus petit que celui du maître, ce qui le mettait en position inconsciente d’infériorité.
« Eh bien, mon père, que me vaut l’honneur de votre visite ?
- Connaissez-vous l’affaire du retour du roi de Stalagmanque ?
- Le luron qui se fait passer comme descendant de la soi-disant plus illustre famille de Stalagmanque ? J’en ai eu vent. Mais je m’occupe d’affaires, je n’ai guère le temps de m’occuper de telles billevesées. Ce n’est pas comme s’il pouvait réellement apparaître. N’est-ce pas ?
- En effet, mais nous ne sommes jamais trop prudent. J’ai mené mon enquête, qui, je dois vous l’avouer, n’entre pas dans mes compétences ordinaires. J’ai suivi divers pistes qui m’ont conduites à vous, signor.
- Et quelles pistes, pourrais-je savoir ?
- Dans une cellule du palais royal continental, la prisonnière avait laissé un message où votre nom apparaissait très nettement. »
Le noble éclata d’un rire franc, les pouces dans l’encolure de son gilet. Puis il se calma et toujours souriant, se mit à pianoter des libres sur les bords de sa poitrine.
« Vous savez, c’est tout ce qu’il y a de plus naturel. Du temps du royaume, où les nobles avaient encore le droit de rendre la justice, bon nombre de prisonniers maudirent notre famille.
- Oui, en effet, c’est un message de malédiction qu’elle lança à votre ancêtre. Mais pas à propos d’elle : à propos d’un enfant.
- Un enfant ? Comme c’est curieux. Avez-vous le message en entier ? »
Sans se départir de sa jovialité, Umberto Gorzza prit le papier que lui tendait son interlocuteur. Il plaça son pince-nez et lut attentivement. Au bout d’une minute, il leva les yeux, rangea son binocle et rendit le papier.
« Ceci fleure bon la conspiration secrète. Etes-vous un adepte des théories du complot ?
- Comment ne pas l’être à Stalagmanque ?
- En s’occupant de ses affaires, voilà comment. Et, veuillez m’excuser, mais je ne peux pas vous aider. Il n’est pas dans ma nature de connaître les secrets.
- Et que dîtes-vous de la devise des Gorzza sur votre blason : Secretum cognosco. Je connais le secret.
- Ceci ne veut rien dire. C’est juste une métaphore disant que l’on connaît la valeur des choses. Ceci est leur véritable secret : combien cela vaut. C’est comme si vous vous intéressiez à notre seconde devise.
- Vous avez une autre devise ?
- Comme toute l’aristocratie stalagmantine. Cette seconde devise dit : De turrim prospicio. De la tour, je découvre. Ceci est encore une fois une métaphore disant que, posté en hauteur, on aperçoit les lointaines terres gorgées de richesses.
- C’est intéressant. Mais pas pour mon affaire. Vous n’auriez pas un quelconque souvenir, une histoire de famille, un conte, une légende, qui pourrait m’aider ?
- Non, mais j’ai un conseil : laissez tomber. Ce Fabricio n’est qu’un imposteur, croyez-en l’expérience d’un habile commerçant.
- Dîtes, le campanile est-il sensé sonner à cette heure-ci ? »
Umberto Gorzza tendit l’oreille. En effet, le campanile sonnait à coups redoublés et crescendo.
« Je ne crois pas. Est-ce important ?
- De turrim prospicio », murmura Nicola de Mericci.
Puis, brusquement, il se leva sortit à toute vitesse.
Le banquier le regarda en levant un sourcil, toujours amusé et un brin intrigué. Mais ce n’étaient pas ses affaires. Consciencieux, il se remit au travail.
L’inquisiteur, lui, courait à travers les couloirs. Le complexe du manoir Gorzza – qui comprenait la partie habitation mais également toutes les infrastructures banquières – était littéralement immense, et ce n’est qu’au bout de deux minutes qu’il sortit enfin sur la place Saint-Luc. [url=http://www.youtube.com/watch?v=flF1-kV0OFo]La musique[/url] s’échappaient à flots de la Soffitta. Dans la pénombre du crépuscule, il regarda le sommet du vertigineux campanile. Il vit un éclair, puis une masse sombre sortir de la fenêtre du dernier étage et foncer à toute vitesse vers le sol…
………………..
Un peu plus tôt…
Le révérend père Benedicto Gorzza, avait fait ses recherches de son côté, et avait étudié le blason des Gorzza. En sus de nombreuses informations fort intéressantes, il avait compris l’allusion à la tour très rapidement. Sans perdre de temps, il se rendit donc au campanile.
C’était une tour gigantesque et séculaire, tenait de manière invraisemblable encore debout. Mais comme c’était du travail de la guilde des architectes, elle tenait toujours, vaillante face aux évènements.
Le campanile fait partie de ce qu’on appelle les cinq gratte-ciels de Stalagmanque, et ce sont les cinq constructions les plus hautes de la cité.
Le premier, et plus petit, est la basilique Saint-Luc. Déjà fort haute, elle fut pendant longtemps le sommet de la Sérénissime, par la règle sacrée faisant que rien ne pouvait dépasser les cimes des édifices religieux.
Le campanile fut le premier à transgresser la règle. En effet, la nécessité d’une haute tour s’était faite sentir pour pouvoir observer au loin les évènements météorologiques et les approches d’ennemis, pouvoir avertir la population en cas de sinistres majeurs, et organiser de manière plus efficace et en hauteur les mouvements des navires marchands.
Les trois autres sont l’observatoire de l’Université (afin de mieux observer les étoiles, disent-ils), la Soffitta (qui transgresse la règle uniquement par plaisir vicieux de transgresser la règle) et les Archives, assemblement invraisemblable de modules grimpant, sans le vouloir, à des hauteurs vertigineuses.
Le crépuscule commençait à tomber, et de la musique sortait à flot de la Soffitta. Cette particularité acoustique provient du fait qu’un régisseur d’antan, ami du Doge, souhait le faire bénéficier des grandeurs harmoniques de l’opéra ; cependant, les Doges étant interdits dans les théâtres, il modifia la structure de la bâtisse afin que l’on puisse entendre de l’extérieur, et du balcon de la cambre du premier magistrat d’Etat. Sur l’île de la Cité, ça apportait une touche de gaieté au milieu du brouhaha incessant de la vie stalagmantine.
D’un pas décidé, il se rendit au campanile. Normalement, toute entrée y est interdite, mais son passe-droit dogal lui ouvrit les portes. Il grimpa en hauteur, et se posta aux grandes fenêtres du dernier étage. Mais là, il ne savait que chercher. Il commença alors par admirer la vue. Stalagmanque est vraiment magnifique la nuit vue de haut. Brillante de partout, elle offrait un spectacle grandiose. La musique crescendo de la Soffitta le berçait et le rendait joyeux. Puis revenant à ses moutons, il inspecta la pièce.
Ce fut rapide. La Grande Vertu, la plus grosse cloche du pays, emplissait presque toute la place. Quant au reste, eh bien… C’était le sommet d’un clocher. Rien d’intéressant à voir, à part la cloche.
A part la cloche…
On racontait qu’elle était aussi vieille que la République. On racontait qu’elle savait plus de choses que n’importe quelle livre et n’importe quel être humain. On disait qu’elle saurait quand fuir la cité quand elle disparaîtra. Et on disait qu’elle connaissait le plus grand secret de la République.
Et il est à moi, songea l’ecclésiastique.
Il se pencha et s’appuya contre la cloche. Il lut les écritures qu’il connaissait par cœur, des inscriptions ressassées, témoignages de la vie des sonneurs de cloche d’autrefois, des artisans-fondeurs, et tout une Histoire.
Il devait y avoir quelque chose d’autre…
« Etes-vous un mignon du Malin ? »
Gorzza se retourna. Dans l’ombre du clocher, un individu se tenait, droit et invisible.
« Je ne crois pas.
- Oh. Il aurait mieux valu pour vous.
- Pourquoi ? Que va-t-il m’arriver ? »
Pour toute réponse, l’homme invisible tendit un livre jaune et racorni, et Gorzza y vit son avenir.
« Vous savez quoi ? Ca ne m’étonne même pas.
- Vous êtes d’accord ?
- Ai-je le choix ? Stalagmanque est folle. Et je suis trop sain d’esprit pour y survivre. Je dois me plier aux règles. Je vous demande juste trente secondes, je voudrais laisser un message à la postérité.
- Si vous le voulez… »
La musique approchait de son final et le tempo était devenu complètement cinglé. Tandis que Gorzza écrivait son ultime mot, l’homme invisible se mit à sonner la cloche. Le balancement se fit de plus en plus grand. Et Gorzza, fataliste, se dressa, droit, et attendit, face à la fenêtre donnant dans le vide.
Il sentit à peine le coup du tranchant de la cloche qui le poussa dans le vide. Timing parfait, songe-t-il : il tomba pile au moment où le final des notes enchevêtrées débutait. La succession harmonique accompagna avec perfection harmonique. Gorzza se laissa tomber, au fil de l’air et de la musique, les bras tendus, sa robe volant autour de lui.
Et, blasé, il ferma les yeux…
………………………..
Le choc fut dur à voir pour l’inquisiteur. Si, visuellement, la chute fut en parfait accord avec la Soffitta, le fait n’en était pas moins sinistre. Et avant que n’importe quel pique-assiette ne vienne piller le cadavre, qu’un médecin ne vienne examiner le corps où qu’un fanatique ne le brûle, Nicola fut aux côtés de l’ancien historiographe.
La mort n’avait pu être qu’immédiate, se dit-il. Il est impossible de survivre ne serait-ce qu’un instant quand on tombe la tête la première, et qu’on possède le crâne aussi dispersé. Mais dans la main, il vit dépasser un bout de papier. L’inquisiteur s’en empara, et le lut.
Il ne sut s’il devait rire ou pleurer.
De son ton blasé, fataliste et cynique qui l’a toujours accompagné, le papier, plutôt que de donner un quelconque indice sur le pourquoi du comment de la mort, où même sur l’enquête, disait simplement :
« Il en faudra plus pour m’étonner. »
*En français dans le texte
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Rezzacci
Le retour du roi, part. VII
L’inquisiteur de Mericci se lamentait dans son bureau. Le monde semblait sombrer dans le chaos, l’Apocalypse n’avait jamais semblé aussi proche, et rien ne semblait vouloir s’améliorer. L’affaire n’avait pas bougé d’un quart de lire depuis près d’un an et demi – à vrai dire, depuis la mort du Père Gorzza au pied du campanile de l’île de la Cité – mais ce n’était pas ce qui inquiétait Nicola de Mericci. Tout l’équilibre de la Sérénissime semblait se rompre.
Tout d’abord, le Conseil des VII était presque entièrement déserté : la maladie, l’âge ou des accidents avaient emporté quatre des six conseillers encore vivants, l’un d’eux était porté disparu en pleine mer, et le dernier, Domenico Ostrica, était momentanément hors service pour cause de folie.
Quant au Doge, son état ne s’améliorait guère. Il ne quittait jamais la chambre, était plus mort que vif, mais les médecins débattaient encore pour savoir si on pouvait le déclarer cliniquement décédé. Si son état précis était gardé secret, on savait cependant qu’il allait suffisamment mal pour que des similideuils soient organisés spontanément au travers de la cité.
Cette latence du pouvoir n’aurait pas été en soit un problème, le Sénat pouvant parfaitement se débrouiller pour gérer les affaires importantes, les affaires civiles et quotidiennes étant expédiées par la société civile assez prompte et apte à ce genre d’exercices. Cependant, Fabriccio III Anatema, supposé nouveau roi de Stalagmanque, montait l’opinion publique contre le pouvoir en place. Qu’importe qu’il soit le roi ou non, mais il semblait avoir des velléités révolutionnaires en l’enceinte même de la Cité des Doges, pour renverser le système républicain sclérosé et le remplacer par une monarchie éclairée comme aux premiers âges de Stalagmanque. Si pour l’instant sa propagande restait faible, il avait réussi à rassembler une part non négligeable de la population mendiante de Stalagmanque.
Il s’appuyait également sur la population des Bâcles, le quartier le plus miséreux de la cité, véritable taudis lacustre. Ce quartier devait bénéficier d’une rénovation complète, apportant certains bâtiments nécessaires à l’élévation spirituelle et sanitaire, comme le tout-à-la-lagune, mais les travaux étaient interrompus pour une durée indéterminée. Le patron de la guilde des architectes décédé n’avait toujours pas été remplacé, des dissensions internes au sein du syndic de la guilde empêchant toute élection probante. Les Bâcles, se sentant donc délaissées, étaient prêtes à se rallier au roi, si celui-ci promettait de rénover tout le système architectural, permettant la libre construction et la libre entreprise.
Enfin, cerise sur le gâteau, une crise secouait le tout neuf empire comptorial stalagmantin. Les manœuvres de Luigi Rapaccini visant à le rendre indépendant faisaient de plus en plus de ravages, mais les comptoirs tenaient bon, tenus d’une main de fer par des gouverneurs fidèles au Sénat et non à la Chancellerie. Mais si le délitement institutionnel qui s’accentue de mois en mois, nul ne savait ce qu’il adviendra d’eux.
Si l’on prend en compte également le climat général mondial, au sortir d’une bataille effroyable entre les deux géants militaires de ce monde, on pouvait comprendre l’apathie générale qui s’emparait des citoyens de Stalagmanque, cela se traduisant par une diminution de la foi, une paranoïa plus importante et une fuite vers les colonies ou à l’étranger où des résidences secondaires accueillaient les plus aisés des citoyens et patriciens stalagmantins.
Néanmoins, malgré l’ambiance générale qui dégradait un peu l’atmosphère, l’air qui était légèrement plus vicié que d’ordinaire et le climat qui s’était refroidi de presque dix degrés sur la républicule, la vie ne s’arrêtait pas. Stalagmanque était éternelle, et rien ni personne ne saurait arrêter le flamboiement constant de sa vie perpétuelle. Les épiciers criaient en écharpe sur les canaux, les gondoliers guidaient de langoureux touristes emmitouflés de leur amour et leurs couvertures, les hautes cheminées des guildes crachaient leurs miasmes se mêlant au brouillard lagunaire, les pêcheurs sillonnaient les eaux et les passants divers couraient d’un point à l’autre. Le monde pouvait s’effondrer, l’Eglise s’écrouler, la civilisation sombrer, le régime politique se révolutionner, il y a toujours eu et il y aura toujours des Stalagmantins pour faire du commerce. Le rigidisme n’est qu’idéologique et légal dans la Sérénissime, mais une synergie continuelle s’empare de ses citadins, faisant transiter marchandises et devises à travers le monde, offrant aux uns ce que les autres produisaient et étendant sur la Terre entière un réseau tentaculaire de routes commerciales, nécessaires tant pour l’équilibre lagunaire qu’international, poussant le Port et la Chambre de Commerce de Stalagmanque à trouver de nouveaux débouchés quand les anciens se fermaient – on parlait d’ailleurs d’un récent projet juteux au Thyroptis.
C’est cette synergie mercantile qui donne l’énergie à chaque Stalagmantin de se lever et d’organiser sa journée – sauf les jours fériés – et qui poussait toujours Nicola de Mericci, malgré l’absence d’éléments, à continuer son enquête.
Il relisait une énième l’ensemble de documents qu’il avait pu rassembler sur l’objet.
Les recherches dans les Archives s’étaient avérées, il fallait s’en douter, vaines. L’armée de mendiants, préposés, sénateurs et badauds qui s’étaient associés aux fouilles avait été, finalement, un inconvénient. Les informations lésaient par le trop plutôt que le trop peu. C’était le risque, ils l’avaient pris, et les conséquences s’abattaient sur eux.
De toute façon, travailler aux Archives était devenu inconcevable. Les bureaucrates étaient devenus hermétiques, et faisaient passer en boucle des enregistrements de cris suraigus d’adolescentes devant leur chanteur préféré dans le tabularium sacré de la millénaire cité, sachant pertinemment que, pour qui n’est pas habitué, il est impossible de travailler en ces conditions.
Après avoir posé ses yeux fatigués sur ces lignes qu’il connaissait désormais par cœur, il se dirigea vers le placard, où d’autres annexes étaient stockées, celles qui étaient jugées non conformes pour pouvoir être utilisées dans une enquête. Les services de l’Inquisition les gardait tout de même car ils pouvaient mener à d’autres pistes, elles plus probantes. Mais là, encore, les papiers rendus doux et lisses à force d’être manipulés n’apportèrent rien de nouveau.
Il se dirigea alors vers sa corbeille à papier. Pour un inquisiteur, il est interdit de vider sa corbeille tant que l’enquête n’est pas officiellement terminée. Ici, les documents lui revenaient moins bien en mémoire, mais, encore une fois, rien n’alluma son esprit.
Alors il mit les mains dans les poches, triturant les menus objets qui s’y trouvaient. Ce geste avait l’avantage de le calmer et de focaliser son esprit, améliorant ainsi la concentration.
Lorsqu’il sortit ses mains, des babioles tombèrent de ses poches encombrées sur le sol. Sans entrain, il les ramassa et les remit progressivement dans ses poches.
Deux bouts de papier attirèrent son attention. Sans entrain, il les lut, et, pour la première fois depuis un an, quelque chose réussit à attirer son attention. Il reconnut en le premier le papier que le jeune archiviste lui avait donné, lorsqu’on avait retrouvé les restes du Pr. Hérald Tudini, sur lequel était tout simplement écrit « Quid non scribit est, non est » ; le second était le papier sibyllin retrouvé près de la cellule de la Mère Befana. Les deux étaient, en eux-mêmes, inutiles et inintéressants ; mais ce qui intriguait davantage était la graphie de la lettre t des deux papiers. Tous deux, tapés avec une machine à écrire, présentaient le même défaut sur cette lettre. Défaut trop voyant et trop important pour n’être qu’une coïncidence.
Il se leva et prit l’exemplaire de l’Encyclopædia Stalgmantica derrière son bureau, et nota la taille présumée des Archives. Il s’enquit ensuite de la nature des sous-sols dans lesquels les Archives pouvaient être creusées – il ne devait pas être trop meuble, ni trop dur – et regarda une carte géologique de la région. Avec son compas, il reporta ses mesures sur la nouvelle carte géographique de la Stalagmantie – nom officieux donné à la République Sérénissime, le Duché et la République Populaire et Démocratique de Stalagmanque – et en jubila.
Les caves du château royal de Stalagmanque pouvaient coïncider avec les couloirs des Archives ! Un véritable travail de titan, mais c’était théoriquement possible. Ceci expliquait la présence de papiers et d’inscriptions étranges dans les couloirs continentaux.
Essayant de calmer son cœur fatigué, Nicola de Mericci enfila son manteau et sortit prendre son vaporetto. Il n’y a vraiment plus de saisons, se dit-il. Les rejets dans la lagune et dans l’atmosphère de la cité, couplés à l’hiver nucléaire qui s’annonçait, faisait descendre dangereusement les températures, si bien que malgré le fait que l’on soit en juillet, certaines parties des canaux étaient presque prises par les glaces. Les spécialistes de la Guilde des apothicaires et les météorologistes de l’Université faisaient des prédictions assez pessimistes, signe que ça risquait de ne pas vraiment s’arranger. Mais, s’il fallait toujours se protéger du froid ambiant, les vaporetti naviguaient sans grosse contraintes.
Il arriva aux Archives et se mis à la recherche du jeune archiviste. On lui permit de consulter l’annuaire des Archives, où chaque employé était enregistré, avec nom, durée du contrat et photographie. Il demanda à le voir, pour son enquête officielle, et on le conduisit alors dans un couloir où pénétrant une odeur capiteuse d’onguent. Il trouva le jeune en train de classer quelques dossiers, à deux pas de la rotonde où avait été, supposément, tué Hérald Tudini.
Nicola de Mericci s’approcha du gratte-papier, qui se retourna brusquement et le reconnut – ou, tout du moins, reconnu l’habit de l’inquisiteur.
« Que voulez-vous ? Je n’ai rien fait !
-Si ! La dernière fois, tu m’as dit quelque chose à propos de ce qui n’était pas écrit qui n’existe -pas ! répondit Nicola de Mericci au jeune préposé.
-Je, hem… Je n’ai pas le droit de vous le dire.
-Mais pourquoi m’en parler ?
-Parce que je meurs d’envie de vous le dire.
-Alors faîtes-le !
-Mais je n’ai pas le droit !
-Vous pouvez me l’écrire ?
-Je crois que cette pôsibilité êt envisageable. Mais il êt préférable que je vous le dise de vive voix.
-Mais vous n’avez pas le droit !
-Je verrais avec ma conscience, et je m’en sortirais très bien. Alors voilà, on raconte que l’endroit où ont été retrouvées les cendres de l’hîtorien est maudit. Mais pas une simple malédiction clâsique, mais un maléfice bien plus puîsant et, c’êt ça le pire, réel.
-Comment ça, réel ?
-Il y a régulièrement des gens qui dîparaîsent et, à chaque fois, tout ce qu’on retrouve d’eux, c’êt un tas de cendres et, régulièrement, une paire de chaûsures ou un autre objet tout aûsi ridicule. Tout le monde ignore comment ça se fait, ce qui se pâse, mais une chose êt sûre : c’êt très dangereux.
-Peut-être devrais-je aller voir ce qu’il y a derrière cette porte.
-La porte ? Mais elle donne sur un mur plein !
-Vous l’avez déjà ouverte ?
-Bien sûr que non, ce serait stupide, puîqu’elle donne sur un mur plein.
-Mais comment savez-vous qu’elle donne sur un mur plein ?
-Et comment savez-vous que le Thorval êt dirigé par une reine ?
-Mais parce que tout le monde sait ça !
-Voilà, c’êt exactement pareil pour nous. Tout le monde sait qu’il y a un mur plein derrière cette porte, alors il y a un mur plein derrière cette porte.
-Et cela ne vous est jamais venu à l’idée d’aller voir derrière cette porte ?
-Mais il êt bête ou quoi ? Je viens de vous le dire, à quoi ça servirait d’aller voir derrière cette porte puîqu’elle donne sur un mur plein !
-Vous vous répétez.
-Mais c’êt parce que vous ne compreniez rien à rien ! Que voulez-vous que je vous dise ?
-Eh bien, moi, je vais aller voir ce qu’il y a derrière cette porte.
-A votre guise, mais je sais ce que vous trouverez.
-Et quoi donc ?
-Té, un mur plein, pardi.
Ils se dirigèrent vers la salle, et Nicola se posta devant la porte. Le jeune archiviste le regardait d’un air désabusé. Prenant son courage à deux mains, l’inquisiteur prit la poignée et tira.
-Ne venez pas me dire que je ne vous l’avais pas dit.
En effet, un mur plein, tout ce qu’il y a de plus plein. Quoiqu’à un endroit, un moellon semblait desceller. Nicola le poussa, pour voir. Un déclic s’enclencha, et le mur pivota sur lui-même.
-Sacrebleu ! Un passage secret ! s’écria Nicola.
-Quoi ? Ça vous étonne ?
-Vous étiez au courant ?
-Bien sûr que oui.
-Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait un passage secret derrière la porte ?
-Soyons précis sur les termes. Derrière la porte, il y a un mur plein, et derrière le mur plein, il y a un pâsage secret.
-Votre accent est insupportable.
-C’êt très vilain de le faire remarquer.
-Vous n’êtes pas d’ici ?
-Je ne sais pas si vous le savez, mais Stalagmanque est une cité très cômopolite. Les gens viennent de tous les horizons.
-Oui, mais vous, particulièrement.
-Tartari, monsieur.
-Et là-bas, tous les gens parlent comme vous ?
-Bien entendu, pourquoi cette quêtion ?
-Non, pour rien. La vie ne doit pas être facile tous les jours.
-Parlez pour vous. C’êt s’intégrer dans cette cité qui est impôsible.
-Bref… Est-ce que vous savez ce qu’il y a derrière ce passage secret ?
-Un trou.
-C’est trou ? Euh, tout ?
-Ben oui pourquoi ? Que voulez-vous qu’il y a derrière un pâsage secret ?
-Je ne sais pas, une sortie secrète, un souterrain caché, une cachette…
-Ben c’êt une cachette.
-Décidément j’aurais vraiment du mal à m’adapter à votre manière de penser.
-Mais c’êt une cachette désaffectée. Le patron l’utilise pour cacher les récompenses, c’est tout. D’ailleurs, le piège semble être hors d’usage.
-Le piège ? Quel piège ? Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait un piège ?
-Parce que vous ne me l’avez pas demandé. De toutes façons, c’êt un piège de rien du tout. Jûte du gaz anêthésiant qui sort quand on ouvre la porte.
-Ne peut-il pas être remplacé par quelque chose de plus dangereux ?
-Bien sûr que si, mais il faudrait être très vilain pour oser faire une chose pareille. Qu’êt-ce que vous faîtes ?
-Est-ce que ce sont les poches de gaz, là-haut, au-dessus du mur plein ?
-Euh, je crois, mais je ne suis pas spécialîte. Pourquoi donc ?
Nicola tendit le bras, l’ouvrit et récupéra un peu de poudre qui était resté dans la chape.
-Excusez-moi, mais je vais faire analyser ça. Nous en avons besoin, pour savoir ce qu’il en est réellement.
-Êt-ce si important que ça ?
-Il y a déjà eu deux morts, la prophétie fait état de trois autres. Je ne peux pas laisser passer ça. Bon, finalement, est-ce seulement ce passage secret derrière un mur plein que vous sous-entendiez avec votre papier ?
-C’êt déjà important, nan ?
-C’est assez peu, jeune homme.
-Bon, si vous n’avez besoin de rien, je…
-Tatata, j’ai encore une question. Savez-vous d’où pourrait provenir ce papier ?
Il montra le papier trouvé près du cachot de la Mère Befana.
-Té, ça pourrait venir de n’importe où, répondit l’archiviste. Mais je pense que ça pourrait venir de la section des paiements et rendus.
-Et où se trouve cette section ?
-Qu’êt-ce que j’en sais ?
-N’y a-t-il pas une carte des Archives, quelque part ?
-Bé, on dit qu’un groupe de quatre sénateurs sont partis en quête de cette fameuse carte, mais on ne les a plus vu depuis un certain moment. Pourquoi ces quêtions ?
-Parce qu’on a volé un artefact très précieux pour l’enquête, et j’aimerais savoir qui s’en est chargé.
-Un artefact ? Mais ce n’êt pas nous, ce sont ces conservateurs du Museum. Vous devriez chercher par-là d’abord.
Le Museum ? Décidément, ils étaient indissociables des Archives. Fallait-il y retourner ? Peut-être que les travaux étaient achevés.
Au moins, il avait de nouveau un fil directeur. S’il connaissait les fautifs, ils devraient s’expliquer devant lui.
Un membre des Archives s’approcha de lui.
-On a une lettre pour vous.
-Comment ça ?
-Un type étrange et grassouillet est venu il y a quelques mois, et il nous a dit de vous remmettre cette lettre dès que vous serez ici.
-Comment ? Mais c’est… Pourquoi ne me l’a-t-il pas donné de la main à la main ?
-Je n’en sais rien, je ne suis pas psychologue.
Nicola de Mericci ouvrit la lettre. C’était un mot d’Elias Abizmil, lui disant simplement ceci :
Si vous lisez ceci, c’est que vous avez reçu la lettre. J’ai, je pense, des informations qui pourraient être intéressantes. Néanmoins, ma recherche n’est pas terminée, donc je préfère différer de cette manière notre prochaine entrevue. Mais si vous êtes revenu aux Archives, c’est que l’Affaire avance et que mon travail ne sera pas vain. Cela peut paraître un peu abscons, comme raisonnement, mais c’est parfaitement sensé au contraire. Faîtes-moi confiance.
Sans prendre le temps de prendre congé, l’inquisiteur courut hors des Archives, sauta dans son vaporetto et se dirigea à toute vapeur vers la demeure d’Abizmil. Il ne savait pas ce qu’il y trouverait, mais le démon de la curiosité avait déjà pris corps dans son âme.
Il grimpa les marches menant à la porte d’entrée et tira la cloche à toute volée. Une petite vieille apparut derrière le battant, toute fripée et courbée comme seule la vie pouvait le faire d’un être humain.
-Oui, c’est à quel sujet ?
-Je voudrais voir M. Abizmil.
-Je suis désolée, mais il ne peut pas vous recevoir.
-Comment ça ?
-Il est à l’étranger, pour affaires.
-Et quand revient-il ?
-En quoi ça vous regarde ? Vous êtes qui ? De l’Inquisition ?
-Eh bien, oui !
-Je ne vous crois pas ! Montrez-moi vos papiers !
-Voici, dit-il en sortant son passeport d’inquisiteur.
-Je ne vous crois toujours pas.
-Que vous faut-il d’autre, bon sang ?
-Votre licence, une lettre de recommandation de la part de l’archevêque de Stalagmanque, et que vous le juriez sur la bible familiale.
-Mais je n’ai rien de tout ceci sur moi !
-Alors pas de réponses ! C’est trop facile de se faire passer pour un autre, la falsification est œuvre pas trop complexe. Alors fichez-moi le camp, où j’appelle l’Inquisition !
-Mais je suis l’Inquisition !
Mais trop tard, la porte s’était déjà refermée devant Nicola de Mericci. Mais la patience était l’une des premières qualités requises pour un inquisiteur. Il décida d’attendre donc, et d’essayer d’investiguer du côté du Museum. Peut-être auront-ils des informations plus juteuses.
Il fallait aussi passer à la Guilde des apothicaires, qu’ils puissent analyser la poudre qu’il avait récupérer. C’étaient, à sa connaissance, les seuls avec des laboratoires suffisamment élaborés pour faire ce genre d’études. En réalité, l’Université était sûrement plus qualifiée, mais avant qu’elle se mette à travailler de son plein gré avec l’Inquisition, l’hiver nucléaire ne sera plus qu’un mauvais souvenir, songea Nicola en relevant le col de sa cape.
L’inquisiteur de Mericci se lamentait dans son bureau. Le monde semblait sombrer dans le chaos, l’Apocalypse n’avait jamais semblé aussi proche, et rien ne semblait vouloir s’améliorer. L’affaire n’avait pas bougé d’un quart de lire depuis près d’un an et demi – à vrai dire, depuis la mort du Père Gorzza au pied du campanile de l’île de la Cité – mais ce n’était pas ce qui inquiétait Nicola de Mericci. Tout l’équilibre de la Sérénissime semblait se rompre.
Tout d’abord, le Conseil des VII était presque entièrement déserté : la maladie, l’âge ou des accidents avaient emporté quatre des six conseillers encore vivants, l’un d’eux était porté disparu en pleine mer, et le dernier, Domenico Ostrica, était momentanément hors service pour cause de folie.
Quant au Doge, son état ne s’améliorait guère. Il ne quittait jamais la chambre, était plus mort que vif, mais les médecins débattaient encore pour savoir si on pouvait le déclarer cliniquement décédé. Si son état précis était gardé secret, on savait cependant qu’il allait suffisamment mal pour que des similideuils soient organisés spontanément au travers de la cité.
Cette latence du pouvoir n’aurait pas été en soit un problème, le Sénat pouvant parfaitement se débrouiller pour gérer les affaires importantes, les affaires civiles et quotidiennes étant expédiées par la société civile assez prompte et apte à ce genre d’exercices. Cependant, Fabriccio III Anatema, supposé nouveau roi de Stalagmanque, montait l’opinion publique contre le pouvoir en place. Qu’importe qu’il soit le roi ou non, mais il semblait avoir des velléités révolutionnaires en l’enceinte même de la Cité des Doges, pour renverser le système républicain sclérosé et le remplacer par une monarchie éclairée comme aux premiers âges de Stalagmanque. Si pour l’instant sa propagande restait faible, il avait réussi à rassembler une part non négligeable de la population mendiante de Stalagmanque.
Il s’appuyait également sur la population des Bâcles, le quartier le plus miséreux de la cité, véritable taudis lacustre. Ce quartier devait bénéficier d’une rénovation complète, apportant certains bâtiments nécessaires à l’élévation spirituelle et sanitaire, comme le tout-à-la-lagune, mais les travaux étaient interrompus pour une durée indéterminée. Le patron de la guilde des architectes décédé n’avait toujours pas été remplacé, des dissensions internes au sein du syndic de la guilde empêchant toute élection probante. Les Bâcles, se sentant donc délaissées, étaient prêtes à se rallier au roi, si celui-ci promettait de rénover tout le système architectural, permettant la libre construction et la libre entreprise.
Enfin, cerise sur le gâteau, une crise secouait le tout neuf empire comptorial stalagmantin. Les manœuvres de Luigi Rapaccini visant à le rendre indépendant faisaient de plus en plus de ravages, mais les comptoirs tenaient bon, tenus d’une main de fer par des gouverneurs fidèles au Sénat et non à la Chancellerie. Mais si le délitement institutionnel qui s’accentue de mois en mois, nul ne savait ce qu’il adviendra d’eux.
Si l’on prend en compte également le climat général mondial, au sortir d’une bataille effroyable entre les deux géants militaires de ce monde, on pouvait comprendre l’apathie générale qui s’emparait des citoyens de Stalagmanque, cela se traduisant par une diminution de la foi, une paranoïa plus importante et une fuite vers les colonies ou à l’étranger où des résidences secondaires accueillaient les plus aisés des citoyens et patriciens stalagmantins.
Néanmoins, malgré l’ambiance générale qui dégradait un peu l’atmosphère, l’air qui était légèrement plus vicié que d’ordinaire et le climat qui s’était refroidi de presque dix degrés sur la républicule, la vie ne s’arrêtait pas. Stalagmanque était éternelle, et rien ni personne ne saurait arrêter le flamboiement constant de sa vie perpétuelle. Les épiciers criaient en écharpe sur les canaux, les gondoliers guidaient de langoureux touristes emmitouflés de leur amour et leurs couvertures, les hautes cheminées des guildes crachaient leurs miasmes se mêlant au brouillard lagunaire, les pêcheurs sillonnaient les eaux et les passants divers couraient d’un point à l’autre. Le monde pouvait s’effondrer, l’Eglise s’écrouler, la civilisation sombrer, le régime politique se révolutionner, il y a toujours eu et il y aura toujours des Stalagmantins pour faire du commerce. Le rigidisme n’est qu’idéologique et légal dans la Sérénissime, mais une synergie continuelle s’empare de ses citadins, faisant transiter marchandises et devises à travers le monde, offrant aux uns ce que les autres produisaient et étendant sur la Terre entière un réseau tentaculaire de routes commerciales, nécessaires tant pour l’équilibre lagunaire qu’international, poussant le Port et la Chambre de Commerce de Stalagmanque à trouver de nouveaux débouchés quand les anciens se fermaient – on parlait d’ailleurs d’un récent projet juteux au Thyroptis.
C’est cette synergie mercantile qui donne l’énergie à chaque Stalagmantin de se lever et d’organiser sa journée – sauf les jours fériés – et qui poussait toujours Nicola de Mericci, malgré l’absence d’éléments, à continuer son enquête.
Il relisait une énième l’ensemble de documents qu’il avait pu rassembler sur l’objet.
Les recherches dans les Archives s’étaient avérées, il fallait s’en douter, vaines. L’armée de mendiants, préposés, sénateurs et badauds qui s’étaient associés aux fouilles avait été, finalement, un inconvénient. Les informations lésaient par le trop plutôt que le trop peu. C’était le risque, ils l’avaient pris, et les conséquences s’abattaient sur eux.
De toute façon, travailler aux Archives était devenu inconcevable. Les bureaucrates étaient devenus hermétiques, et faisaient passer en boucle des enregistrements de cris suraigus d’adolescentes devant leur chanteur préféré dans le tabularium sacré de la millénaire cité, sachant pertinemment que, pour qui n’est pas habitué, il est impossible de travailler en ces conditions.
Après avoir posé ses yeux fatigués sur ces lignes qu’il connaissait désormais par cœur, il se dirigea vers le placard, où d’autres annexes étaient stockées, celles qui étaient jugées non conformes pour pouvoir être utilisées dans une enquête. Les services de l’Inquisition les gardait tout de même car ils pouvaient mener à d’autres pistes, elles plus probantes. Mais là, encore, les papiers rendus doux et lisses à force d’être manipulés n’apportèrent rien de nouveau.
Il se dirigea alors vers sa corbeille à papier. Pour un inquisiteur, il est interdit de vider sa corbeille tant que l’enquête n’est pas officiellement terminée. Ici, les documents lui revenaient moins bien en mémoire, mais, encore une fois, rien n’alluma son esprit.
Alors il mit les mains dans les poches, triturant les menus objets qui s’y trouvaient. Ce geste avait l’avantage de le calmer et de focaliser son esprit, améliorant ainsi la concentration.
Lorsqu’il sortit ses mains, des babioles tombèrent de ses poches encombrées sur le sol. Sans entrain, il les ramassa et les remit progressivement dans ses poches.
Deux bouts de papier attirèrent son attention. Sans entrain, il les lut, et, pour la première fois depuis un an, quelque chose réussit à attirer son attention. Il reconnut en le premier le papier que le jeune archiviste lui avait donné, lorsqu’on avait retrouvé les restes du Pr. Hérald Tudini, sur lequel était tout simplement écrit « Quid non scribit est, non est » ; le second était le papier sibyllin retrouvé près de la cellule de la Mère Befana. Les deux étaient, en eux-mêmes, inutiles et inintéressants ; mais ce qui intriguait davantage était la graphie de la lettre t des deux papiers. Tous deux, tapés avec une machine à écrire, présentaient le même défaut sur cette lettre. Défaut trop voyant et trop important pour n’être qu’une coïncidence.
Il se leva et prit l’exemplaire de l’Encyclopædia Stalgmantica derrière son bureau, et nota la taille présumée des Archives. Il s’enquit ensuite de la nature des sous-sols dans lesquels les Archives pouvaient être creusées – il ne devait pas être trop meuble, ni trop dur – et regarda une carte géologique de la région. Avec son compas, il reporta ses mesures sur la nouvelle carte géographique de la Stalagmantie – nom officieux donné à la République Sérénissime, le Duché et la République Populaire et Démocratique de Stalagmanque – et en jubila.
Les caves du château royal de Stalagmanque pouvaient coïncider avec les couloirs des Archives ! Un véritable travail de titan, mais c’était théoriquement possible. Ceci expliquait la présence de papiers et d’inscriptions étranges dans les couloirs continentaux.
Essayant de calmer son cœur fatigué, Nicola de Mericci enfila son manteau et sortit prendre son vaporetto. Il n’y a vraiment plus de saisons, se dit-il. Les rejets dans la lagune et dans l’atmosphère de la cité, couplés à l’hiver nucléaire qui s’annonçait, faisait descendre dangereusement les températures, si bien que malgré le fait que l’on soit en juillet, certaines parties des canaux étaient presque prises par les glaces. Les spécialistes de la Guilde des apothicaires et les météorologistes de l’Université faisaient des prédictions assez pessimistes, signe que ça risquait de ne pas vraiment s’arranger. Mais, s’il fallait toujours se protéger du froid ambiant, les vaporetti naviguaient sans grosse contraintes.
Il arriva aux Archives et se mis à la recherche du jeune archiviste. On lui permit de consulter l’annuaire des Archives, où chaque employé était enregistré, avec nom, durée du contrat et photographie. Il demanda à le voir, pour son enquête officielle, et on le conduisit alors dans un couloir où pénétrant une odeur capiteuse d’onguent. Il trouva le jeune en train de classer quelques dossiers, à deux pas de la rotonde où avait été, supposément, tué Hérald Tudini.
Nicola de Mericci s’approcha du gratte-papier, qui se retourna brusquement et le reconnut – ou, tout du moins, reconnu l’habit de l’inquisiteur.
« Que voulez-vous ? Je n’ai rien fait !
-Si ! La dernière fois, tu m’as dit quelque chose à propos de ce qui n’était pas écrit qui n’existe -pas ! répondit Nicola de Mericci au jeune préposé.
-Je, hem… Je n’ai pas le droit de vous le dire.
-Mais pourquoi m’en parler ?
-Parce que je meurs d’envie de vous le dire.
-Alors faîtes-le !
-Mais je n’ai pas le droit !
-Vous pouvez me l’écrire ?
-Je crois que cette pôsibilité êt envisageable. Mais il êt préférable que je vous le dise de vive voix.
-Mais vous n’avez pas le droit !
-Je verrais avec ma conscience, et je m’en sortirais très bien. Alors voilà, on raconte que l’endroit où ont été retrouvées les cendres de l’hîtorien est maudit. Mais pas une simple malédiction clâsique, mais un maléfice bien plus puîsant et, c’êt ça le pire, réel.
-Comment ça, réel ?
-Il y a régulièrement des gens qui dîparaîsent et, à chaque fois, tout ce qu’on retrouve d’eux, c’êt un tas de cendres et, régulièrement, une paire de chaûsures ou un autre objet tout aûsi ridicule. Tout le monde ignore comment ça se fait, ce qui se pâse, mais une chose êt sûre : c’êt très dangereux.
-Peut-être devrais-je aller voir ce qu’il y a derrière cette porte.
-La porte ? Mais elle donne sur un mur plein !
-Vous l’avez déjà ouverte ?
-Bien sûr que non, ce serait stupide, puîqu’elle donne sur un mur plein.
-Mais comment savez-vous qu’elle donne sur un mur plein ?
-Et comment savez-vous que le Thorval êt dirigé par une reine ?
-Mais parce que tout le monde sait ça !
-Voilà, c’êt exactement pareil pour nous. Tout le monde sait qu’il y a un mur plein derrière cette porte, alors il y a un mur plein derrière cette porte.
-Et cela ne vous est jamais venu à l’idée d’aller voir derrière cette porte ?
-Mais il êt bête ou quoi ? Je viens de vous le dire, à quoi ça servirait d’aller voir derrière cette porte puîqu’elle donne sur un mur plein !
-Vous vous répétez.
-Mais c’êt parce que vous ne compreniez rien à rien ! Que voulez-vous que je vous dise ?
-Eh bien, moi, je vais aller voir ce qu’il y a derrière cette porte.
-A votre guise, mais je sais ce que vous trouverez.
-Et quoi donc ?
-Té, un mur plein, pardi.
Ils se dirigèrent vers la salle, et Nicola se posta devant la porte. Le jeune archiviste le regardait d’un air désabusé. Prenant son courage à deux mains, l’inquisiteur prit la poignée et tira.
-Ne venez pas me dire que je ne vous l’avais pas dit.
En effet, un mur plein, tout ce qu’il y a de plus plein. Quoiqu’à un endroit, un moellon semblait desceller. Nicola le poussa, pour voir. Un déclic s’enclencha, et le mur pivota sur lui-même.
-Sacrebleu ! Un passage secret ! s’écria Nicola.
-Quoi ? Ça vous étonne ?
-Vous étiez au courant ?
-Bien sûr que oui.
-Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait un passage secret derrière la porte ?
-Soyons précis sur les termes. Derrière la porte, il y a un mur plein, et derrière le mur plein, il y a un pâsage secret.
-Votre accent est insupportable.
-C’êt très vilain de le faire remarquer.
-Vous n’êtes pas d’ici ?
-Je ne sais pas si vous le savez, mais Stalagmanque est une cité très cômopolite. Les gens viennent de tous les horizons.
-Oui, mais vous, particulièrement.
-Tartari, monsieur.
-Et là-bas, tous les gens parlent comme vous ?
-Bien entendu, pourquoi cette quêtion ?
-Non, pour rien. La vie ne doit pas être facile tous les jours.
-Parlez pour vous. C’êt s’intégrer dans cette cité qui est impôsible.
-Bref… Est-ce que vous savez ce qu’il y a derrière ce passage secret ?
-Un trou.
-C’est trou ? Euh, tout ?
-Ben oui pourquoi ? Que voulez-vous qu’il y a derrière un pâsage secret ?
-Je ne sais pas, une sortie secrète, un souterrain caché, une cachette…
-Ben c’êt une cachette.
-Décidément j’aurais vraiment du mal à m’adapter à votre manière de penser.
-Mais c’êt une cachette désaffectée. Le patron l’utilise pour cacher les récompenses, c’est tout. D’ailleurs, le piège semble être hors d’usage.
-Le piège ? Quel piège ? Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait un piège ?
-Parce que vous ne me l’avez pas demandé. De toutes façons, c’êt un piège de rien du tout. Jûte du gaz anêthésiant qui sort quand on ouvre la porte.
-Ne peut-il pas être remplacé par quelque chose de plus dangereux ?
-Bien sûr que si, mais il faudrait être très vilain pour oser faire une chose pareille. Qu’êt-ce que vous faîtes ?
-Est-ce que ce sont les poches de gaz, là-haut, au-dessus du mur plein ?
-Euh, je crois, mais je ne suis pas spécialîte. Pourquoi donc ?
Nicola tendit le bras, l’ouvrit et récupéra un peu de poudre qui était resté dans la chape.
-Excusez-moi, mais je vais faire analyser ça. Nous en avons besoin, pour savoir ce qu’il en est réellement.
-Êt-ce si important que ça ?
-Il y a déjà eu deux morts, la prophétie fait état de trois autres. Je ne peux pas laisser passer ça. Bon, finalement, est-ce seulement ce passage secret derrière un mur plein que vous sous-entendiez avec votre papier ?
-C’êt déjà important, nan ?
-C’est assez peu, jeune homme.
-Bon, si vous n’avez besoin de rien, je…
-Tatata, j’ai encore une question. Savez-vous d’où pourrait provenir ce papier ?
Il montra le papier trouvé près du cachot de la Mère Befana.
-Té, ça pourrait venir de n’importe où, répondit l’archiviste. Mais je pense que ça pourrait venir de la section des paiements et rendus.
-Et où se trouve cette section ?
-Qu’êt-ce que j’en sais ?
-N’y a-t-il pas une carte des Archives, quelque part ?
-Bé, on dit qu’un groupe de quatre sénateurs sont partis en quête de cette fameuse carte, mais on ne les a plus vu depuis un certain moment. Pourquoi ces quêtions ?
-Parce qu’on a volé un artefact très précieux pour l’enquête, et j’aimerais savoir qui s’en est chargé.
-Un artefact ? Mais ce n’êt pas nous, ce sont ces conservateurs du Museum. Vous devriez chercher par-là d’abord.
Le Museum ? Décidément, ils étaient indissociables des Archives. Fallait-il y retourner ? Peut-être que les travaux étaient achevés.
Au moins, il avait de nouveau un fil directeur. S’il connaissait les fautifs, ils devraient s’expliquer devant lui.
Un membre des Archives s’approcha de lui.
-On a une lettre pour vous.
-Comment ça ?
-Un type étrange et grassouillet est venu il y a quelques mois, et il nous a dit de vous remmettre cette lettre dès que vous serez ici.
-Comment ? Mais c’est… Pourquoi ne me l’a-t-il pas donné de la main à la main ?
-Je n’en sais rien, je ne suis pas psychologue.
Nicola de Mericci ouvrit la lettre. C’était un mot d’Elias Abizmil, lui disant simplement ceci :
Si vous lisez ceci, c’est que vous avez reçu la lettre. J’ai, je pense, des informations qui pourraient être intéressantes. Néanmoins, ma recherche n’est pas terminée, donc je préfère différer de cette manière notre prochaine entrevue. Mais si vous êtes revenu aux Archives, c’est que l’Affaire avance et que mon travail ne sera pas vain. Cela peut paraître un peu abscons, comme raisonnement, mais c’est parfaitement sensé au contraire. Faîtes-moi confiance.
Sans prendre le temps de prendre congé, l’inquisiteur courut hors des Archives, sauta dans son vaporetto et se dirigea à toute vapeur vers la demeure d’Abizmil. Il ne savait pas ce qu’il y trouverait, mais le démon de la curiosité avait déjà pris corps dans son âme.
Il grimpa les marches menant à la porte d’entrée et tira la cloche à toute volée. Une petite vieille apparut derrière le battant, toute fripée et courbée comme seule la vie pouvait le faire d’un être humain.
-Oui, c’est à quel sujet ?
-Je voudrais voir M. Abizmil.
-Je suis désolée, mais il ne peut pas vous recevoir.
-Comment ça ?
-Il est à l’étranger, pour affaires.
-Et quand revient-il ?
-En quoi ça vous regarde ? Vous êtes qui ? De l’Inquisition ?
-Eh bien, oui !
-Je ne vous crois pas ! Montrez-moi vos papiers !
-Voici, dit-il en sortant son passeport d’inquisiteur.
-Je ne vous crois toujours pas.
-Que vous faut-il d’autre, bon sang ?
-Votre licence, une lettre de recommandation de la part de l’archevêque de Stalagmanque, et que vous le juriez sur la bible familiale.
-Mais je n’ai rien de tout ceci sur moi !
-Alors pas de réponses ! C’est trop facile de se faire passer pour un autre, la falsification est œuvre pas trop complexe. Alors fichez-moi le camp, où j’appelle l’Inquisition !
-Mais je suis l’Inquisition !
Mais trop tard, la porte s’était déjà refermée devant Nicola de Mericci. Mais la patience était l’une des premières qualités requises pour un inquisiteur. Il décida d’attendre donc, et d’essayer d’investiguer du côté du Museum. Peut-être auront-ils des informations plus juteuses.
Il fallait aussi passer à la Guilde des apothicaires, qu’ils puissent analyser la poudre qu’il avait récupérer. C’étaient, à sa connaissance, les seuls avec des laboratoires suffisamment élaborés pour faire ce genre d’études. En réalité, l’Université était sûrement plus qualifiée, mais avant qu’elle se mette à travailler de son plein gré avec l’Inquisition, l’hiver nucléaire ne sera plus qu’un mauvais souvenir, songea Nicola en relevant le col de sa cape.
-
Rezzacci
Le retour du roi, part. VIII
Quand on s’y habitue, la vie dans les Archives n’est pas si désagréable que ça, songeait Don Camadura.
Bon, bien sûr, il faut s’y habituer. Mais, avec un œil exercé, on finit rapidement par découvrir les sources d’eau ayant filtré à travers les fondations méritant à être mieux étanchéisées. La nourriture manquait plus gravement, bien entendu, et Don Gondoli, le commerçant de vins, était celui qui en souffrait le plus, habitué qu’il était aux grands banquets personnels organisés dans sa propriété.
Heureusement, là encore, pour celui qui sait s’y repérer, on peut déceler de grands trésors, comme ce livre de cuisine – sûrement unique édition – dont chaque page avait été soigneusement enduite et recouverte de sucre, livre auquel Gondoli s’accrochait plus que tout au monde, et qui avait déjà à lui seul dévoré le tiers des pages. Les trois autres sénateurs, habitués à des repas plus frugaux, savaient mieux résister à la tenaillante faim.
Les oiseaux fournissaient également des repas appréciables, quand on savait viser.
« Mais comment diable des oiseaux peuvent-ils évoluer ici ? » s’était étonné Don Soccielli.
La réponse leur fut donnée dans un livre, forcément. Les Archives de Stalagmanque avaient commencé à développer, il y a de ça environ trois siècles, une faune purement endémique, notamment des oiseaux qui se nourrissent de plantes et de graines conservées dans les innombrables herbiers, des rongeurs vivant de fiches de paies, de vers faisant leur petit bonhomme de chemin à travers les feuilles jusqu’à devenir de sublimes papillons diaphanes, dans un cycle où les générations ne connaissent rien d’autre que cette atmosphère sèche et sombre des archives soulagunaires. Certains tabularentomologistes* avaient même découvert une certaine race de minuscules coléoptères qui ne se nourrissent que des pigments des enluminures médiévales.
Ce mode de vie à la sauvage – si on peut désigner de sauvage une vie qui évolue au beau milieu de l’exemple type de ce qui définit une civilisation – plaisait à Camadura qui, tout petit, déjà, rêvait d’aventure et d’existences excentriques. Ce n’est pas exactement ce qu’un enfant attendrait de l’aventure, fut-il Stalagmantin, mais elle en offrait tous les attraits. Les trois autres patriciens, cependant, qui appréciaient les bienfaits du développement technologique humain, commençaient à en avoir assez de cette existence monotone et agaçante.
Cela faisait deux ans que ce groupe d’étude informel s’était mis à la recherche de la section Cartographie, qu’ils ne trouvaient pas, mais cette expédition-ci, qui durait depuis deux semaines, était de loin la plus longue. Leurs vivres s’étaient presque épuisés, et ils désespéraient de mois en mois d’aboutir quelque part. Chaque préposé qu’ils rencontraient ne leur indiquait jamais le chemin, et ils n’avaient pu obtenir d’aide nulle part. La Carte des Archives, leur disait-on, existe bien et est visible pour tous. Le fait que ce soit dans un endroit tenu secret des Archives n’y changeait rien, puisque personne ne vous empêchera d’aller là-bas, si tant est que vous connaissez l’emplacement exact.
Mais quand on demanda aux quatre sénateurs la raison de leur obstination, ils répondaient invariablement :
« On est allé si loin, c’est pas pour renoncer maintenant. »
Ils continuaient donc leur chemin, à la recherche de la carte des Archives, même si Gondoli continuait à répéter qu’ils auraient plus tôt fait de trouver le lieu le plus ancien avant la carte. On était depuis tellement longtemps désespéré qu’on ne se fiait plus qu’à l’instinct de Camadura, le sénateur descendant d’une famille un peu dérangée, qui s’était autoproclamé chef de ce groupe de recherche, en partie parce qu’il avait les plus grands pieds – eh oui, quand on est enfermé au milieu d’archives avec seulement un livre en sucre comme ressource, on finit par approuver n’importe quoi. Camadura était devenu Grand Ordonnateur de la Sérénissime et Bonne Expédition, et les statuts de leur association avaient été soigneusement rédigés.
Rétrospectivement, les sénateurs s’accorderont pour dire que ce fut une idée complètement folle. Mais, vu le lieu, il n’y avait de la place que pour la folie. Et un livre en sucre.
Don Soccielli était au bord de la crise de nerfs. Il lui était interdit de fumer dans l’enceinte des Archives, la moindre étincelle risquant d’embraser non seulement le dépositaire du savoir stalagmantin, mais également la cité et, vu la composition des eaux de la lagune, tout le bassin stalagmantin. Il était réduit à mâchouiller ses cigares, frustré et tiqué de partout. L’obsession et la dépendance attinrent leur paroxysme le seizième jour de l’expédition.
Le groupe avançait à tâtons dans une obscurité troublée uniquement par les quelques rais de lucioles archiviques et insectes luminescents. Les piles avaient été rationnées, et on ne se servait plus des torches que lorsque le groupe était plongé dans le noir total et complet. Les bruits résonnaient davantage dans cette pénombre profonde, et la voix de Soccielli fit l’effet d’un fracas.
« C’est décidé, je n’en peux plus. »
Tous se retournèrent vers lui, ne comprenant pas de prime abord le sens de ses paroles. Ce ne fut que lorsqu’ils le virent sortir de sa poche ses cigares et sa boîte d’allumettes qu’ils saisirent le sens des paroles de leur pair.
« Soccielli ! Mais vous êtes fou !
- Peut-être, mais ce que je sais, c’est que je ne supporte plus cette situation.
- Mais vous n’y pensez pas ! La moindre étincelle, et c’est toute la cité qui part en fumée !
- Qu’importe. Après moi, le déluge. Puisse-t-il éteindre l’incendie.
- Vous voulez voir tout notre travail de ces deux dernières années partir en fumée ?
- Je savais que cette expédition n’allait pas faire long feu ! se défendit l’avocat Soccielli. Tout ceci n’est qu’une fumisterie !
- Ne vous reste-t-il pas la moindre étincelle d’espoir ?
- Vous ne pouvez pas faire partir notre foyer aussi bêtement, Soccielli !
- N’essayez pas de m’amadouer, ma décision est prise !
- Calmez-vous, voyons, et discutons-en. Il n’y a pas le feu à la lagune, comme on dit.
- Ne craquez pas maintenant, Soccielli !
- Feu votre père ne vous a pas élevé comme ça, je crois.
- Après tant d’ardeur, s’éteindre comme ça…
- Ma décision est prise ! brailla Soccielli. Et arrêtez vos jeux de mots fumeux avec le feu, c’est ridicule ! »
Il mit son cigare en bouche et amorça le geste de craquage de l’allumette. Camadura lui sauta alors au cou pour l’en empêcher. L’avocat se débattit, sa boîte d’allumettes toujours en main, en tournant sur lui-même et donnant des coups de poings à un Camadura fermement accroché dans son dos à son cou. Nodulo en profita pour essayer d’attraper les allumettes dans la main de Soccielli, mais se prit un coup de jambe perdu de la part de Camadura, qui se fit assommer, involontairement, par Gondoli et son livre, ce premier essayant de l’abattre sur la tête de Soccielli. Ce dernier se recula et se mit en position de défense, le poing fermé sur son trésor. Gondoli lui redonna un coup de livre sur le crâne, mais le melon amortit une grande partie du choc. L’avocat envoya son sac dans le ventre du marchand de vin, mais il ne fit que rebondir. Nodulo l’armateur, profitant de l’instant d’hésitation, utilisa son propre sac pour l’envoyer sur la figure de Soccielli, mais ce dernier se baissa, ce qui fit que le coup de l’armateur n’eut pour conséquence que d’envoyer le livre en sucre des mains de Gondoli à l’autre bout de l’allée. Le gros commerçant, affolé, courut derrière son ventre massif le récupérer. Camadura, reprenant ses esprits, lança un crochet du droit sur le visage de Soccielli, mais il n’atteint que Nodulo qui s’affala quelques instants sur le sol, des étoiles pleins les yeux. Le Grand Ordonnateur se rejeta alors sur le dos de l’avocat, qui, en déséquilibre, cogna contre les étagères. Un épais volume relié et ferré leur tomba dessus, ce qui relâcha l’étreinte de Camadura. Soccielli s’en dégagea, se recula et fit face à ses trois camarades. Les voyant s’approcher doucement, se sachant acculé, l’avocat craqua une allumette, qui se cassa entre ses doigts, et en craqua alors une seconde, qui s’alluma. Il la brandit bien haut en disant :
« À présent, vous n’approchez plus, où je nous fais tous partir en fumée ! »
Mais ni Camadura, Nodulo ou Gondoli ne regardait l’allumette. Ils avaient l’œil fixé sur ce qu’elle éclairait.
Curieux, Soccielli fit demi-tour, et vit ce qui avait accroché le regard de ses compagnons :
<center>Atlas complet et précis de la Cité de Stalagmanque</center>
Une immense allégresse remplit le cœur des quatre sénateurs. Leur expédition touchait à sa fin : ils avaient découvert la section Cartographie des Archives. Ils étaient au bout, enfin ! Soccielli se mit à pleurer de joie, Camadura entama une petite gigue improvisée, Nodulo et Gondoli tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
Nodulo, n’en pouvant plus, s’empara de l’ouvrage, éclairé par la torche de Camadura.
« Bon, si cet atlas est complet et précis, il comporte forcément une carte des Archives. Alors, ou se trouve-t-elle…
- Ils ne disent rien dans l’index ?
- Un instant, je cherche… »
En tournant une page, Nodulo fit tomber une grande feuille de papier pliée plusieurs fois sur elle. Il se baissa et la déplia.
C’était elle ! Le Graal, l’objet de la quête, la récompense ultime ! Deux ans d’obstination, ça paye, quoiqu’on en dise !
Nodulo se pencha sur la carte, se grattant la barbe, et chercha leur position.
Un bruit aigu se fit entendre à côté.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Ils regardèrent.
« Bah, ce n’est rien. Il ne s’agit que d’un oiseau. On a rien à craindre d’un… »
L’impératif narratif souhaite que, dès qu’un personnage sort une phrase de ce type, l’objet inoffensif en question devienne perturbateur.
Et, bien entendu, ici ne va pas faire exception.
L’oiseau diaphane fonça sur le groupe, chipa la carte et s’envola à tire d’ailes.
« Attrapez-le ! » brailla Soccielli de sa voix suraigüe.
Après un instant d’hésitation, le groupe se mit en branle, suivant le volatile à travers les étagères. Guère plus gros qu’un poing, il était cependant remarquablement vif. D’une blancheur presque immaculée, il tenait la carte cinq fois plus grande que lui entre ses petites pattes. Certains taxonomistes affirmeraient que cet oiseau est apparenté aux colibris, mais peu de personnes actuellement intéressées étaient dans les dispositions nécessaires pour entendre cette information.
Vif et rapide, il voletait entre les étagères, dans une trajectoire en apparence erratique, comme pour tromper ses poursuivants sur sa direction. Plusieurs fois, il tenta de se cacher dans de petits recoins, mais la carte le gênait. Elle était d’ailleurs un handicap pour sa vitesse, ce l’empêchait de distancer quatre sénateurs qui avaient sacrifié deux années de leur vie pour ce papier.
Enfin, trois sénateurs : même avec la meilleure volonté du monde, l’obèse Gondoli et son livre en sucre avaient du mal à suivre la cadence.
Les trois autres, cependant, ne le quittaient pas du regard. Ils suivaient son chemin à travers les sections, ne s’arrêtant nulle part, bousculant les archivistes qui les regardaient, étonnés et interloqués.
« Mais où va-t-il, bon sang ? demanda Soccielli.
- Je… ne… sais… pas… haleta Nodulo.
- Mais que va-t-il faire de cette carte ?
- Sais… pas… nid… sûrement… matériau… aaah… »
Ils ne surent combien de temps ils coururent, mais ils surent qu’ils parcoururent plusieurs kilomètres. Des crampes se faisaient sentir dans leurs jambes, et leur organisme non entraîné était sur le point de lâcher.
Ils étaient à présent dans une grande cage d’escalier qui montait en colimaçon. Les murs étaient, bien entendu, tapissés de documents, mais le centre de l’immense colimaçon était occupé par un immense tas anarchique de livres, qui montait le long de l’escalier, c’est-à-dire sur plusieurs dizaines de mètres. Sûrement le dépot légal.
Ils savaient qu’ils se trouvaient alors sous le bâtiment des Archives lui-même. Cette cage d’escalier était l’entrée privilégiée des professionnels des Archives, et donnait communication aux bureaux de gestion et de direction. Ils se savaient donc alors près de lieux connus.
Le problème, ils le savaient, c’est qu’au-dessus de cette immense cage, se trouve des bâtiments classiques, c’est-à-dire avec des fenêtres, qui risquaient d’être ouvertes.
Tant que l’oiseau était dans les archives, ils pouvaient l’attraper. Mais il ne fallait pas qu’il aille plus loin.
La grimpée était difficile, surtout pour la fin. Mais aucun ne s’accorda de pause, de peur de laisser l’oiseau filer. Les poumons de fumeurs de Soccielli sifflaient comme un train arrivant en gare, et aucun employé des archives n’essayait de les aider, se contentant de se retourner sur leur passage, et d’avoir un air étonné.
On voyait, ici, qu’on était dans des bureaux administratifs. Pas de documents traînant pas terre, des murs découverts, des tapis sur le sol, des plantes vertes, statues, rideaux, portes lambrissées… Le luxe et la profusion stalagmantine habituelle régnait dans ces locaux. Les employés y bougeaient en permanence, comme en bas, mais avec moins de précipitation, sans cette fièvre des sous-sols. Les individus étaient, ici, plus calmes, posés et solennels. Le visage à découvert des redoutables archives de Stalagmanque.
L’oiseau pénétra dans un couloir se terminant sur une unique porte fermée. Un cul-de-sac, sans espoir de sortie.
« Tu es fini » murmura Camadura, dans un rictus à travers sa souffrance.
Mais juste lorsque la course du volatile allait être stoppée par la porte, celle-ci s’ouvrit, laissant passer un fonctionnaire. L’oiseau en profita pour s’engouffrer dans la salle. L’archiviste fut bousculé dans autres façons et la porte fut ouverte à grand fracas par les trois sénateurs.
« Hé ! s’écria l’employé.
- Ta gueule, le salarié ! » lui siffla Soccielli en passant.
Ils venaient d’entrer dans le bureau de l’Archiviste. Ce dernier, contrairement à ce que pensent beaucoup, n’est aucunement élu, ni le doyen, le plus doué où le plus riche des archives. Le système anarchique par loterie de l’immonde tabularium stalagmantin, garantissant la plus stricte égalité entre archivistes, permettait de mettre au pouvoir n’importe quel employé, et de le destituer n’importe quand.
L’archiviste actuel était un petit homme chauve en mitaines, ahuri devant l’entrée de trois sénateurs dans bureau. Il les regarda, la plume en l’air.
« Puis-je savoir ce qui se passe dans mon bureau ? »
Aucun des trois ne répondit. Ils suivirent l’oiseau qui se dirigeait vers le fond du bureau, qui faisait environ trente mètres de profondeur. Et, sur le mur du fond, se trouvait une baie vitrée. Ouverte.
« Il ne faut pas qu’il s’échappe ! »
Camadura poussa un dernier sprint vers l’oiseau, talonné de près par Soccielli et Nodulo, bousculant bibelots, meubles, objets et documents. Et lorsque l’oiseau passa par-dessus la rambarde en pierre, Camadura prit appui sur elle et se jeta dans le vide, attrapant, dans ses mains, le petit oiseau.
Ses deux compagnons lui attrapèrent vivement les pieds. Camadura, pendant tête en bas, l’oiseau dans une main, tentait rageusement de lui retirer la carte des pattes. Les pans de sa redingote lui battaient les flans et déjà divers objets étaient tombés dans la lagune, à plusieurs dizaines de mètres en dessous.
« Mais arrêtez de bouger ! grogna Soccielli dans l’effort. On n’arrive pas à vous remonter !
- On ne pourra jamais ! Il est trop lourd, et il glisse de ses chaussures ! »
En effet, les pieds, progressivement, commençaient à sortir des bottines.
« Oh le salaud ! Il n’avait pas de grands pieds, juste de grandes chaussures !
- On le perd ! On le perd !!! »
Camadura réussit enfin à extraire le grand papier des serres du volatile, qu’il laissa alors s’échapper, complètement désorienté. Il poussa un cri de victoire quand il sentit quelque chose d’étrange du côté de ses pieds.
Soccielli et Nodulo faisaient leur possible pour retenir la chute inexorable, mais déjà ils étaient penchés au maximum à la rambarde, et ne pouvaient descendre leurs mains davantage pour avoir une meilleure prise que ces chaussures trop larges.
Et juste quand ils virent l’oiseau s’échapper des mains de Camadura, les deux pieds, d’un même mouvement, sortirent délicatement des chaussures. Les deux sénateurs furent jetés en arrière. Ils se relevèrent précipitamment et se penchèrent pour voir Camadura descendre et rapetisser en direction de la lagune verte, le poing tendu en direction du ciel – ou des sénateurs qui l’avaient lâché. Gondoli, en retard et rouge de l’effort, se pencha juste à temps pour voir les eaux polluées de la lagune se refermer sur la silhouette d’un Camadura à présent imperceptible.
Les trois compagnons de recherches restèrent un moment silencieux. Ne sachant que dire. Ce fut Soccielli qui, le premier, brisa le silence.
« Preum’s pour le poste de Grand Ordonnateur ! »
……………………………………
Antonio Renieri était stalagmantin, et il en était fier. Mais c’était l’une des rares choses dont il était fier. Petit comptable à la Guilde des Orfèvres, Joailliers, Bijoutiers & Horlogers, marié, sans enfant, il passait sa vie entre un office et des artisans qui le méprisait d’un côté, et une femme horripilante, assistée d’une belle-mère acariâtre, de l’autre. Il menait une vie morne sans grand intérêt. Beaucoup de gens s’imaginent que vivre à Stalagmanque est une des plus belles expériences de vie, ce qui explique le nombre toujours croissant de travailleurs étrangers, qui vivaient dans des sortes de villages auto-gérés juste à la frontière stalagmantine. Mais vivre dans la plus belle cité du monde présentait le même aspect que partout ailleurs : métro, boulot, dodo. Sauf qu’ici, pas de métro : le sol est trop meuble et prit par les archives. À ce qu’on disait, un ingénieur Wapongais était venu pour proposer un projet de métro, visant à numériser toutes les archives et faire un métro sous la cité. On n’en avait jamais plus entendu parler.
Antonio Renieri n’avait donc pas une vie passionnante. Il cherchait donc de l’intérêt dans son existence de la même manière que bon nombre de ses concitoyens : la pêche et la philatélie. La philatélie est un passe-temps commun à presque tous les stalagmantins, qui présente l’avantage d’être sans danger et d’apporter un lot de surprises agréables et parfaitement prévisibles. Le genre de surprises que préfèrent les stalagmantins. Tandis que la pêche offrait plus d’imprévus : les poissons nageant dans la lagune ferait pâlir d’envie n’importe quel naturaliste étranger, la quantité impressionnante d’agents mutagènes ayant créé une faune sous-marine qui s’est adaptée à la pollution. Il est déconseillé d’en manger, mais beaucoup collectionnaient les poisons dans des aquariums. Entre ceux avec trois yeux, les parfaitement sphériques, les phosphorescents et les végétatifs, on battait tous les laboratoires de génétiques du Khaldidan ou du Wapong.
Mais les Stalagmantins n’en voyaient guère l’intérêt. Ce n’est même pas comestible.
Antonio sentit quelque chose à l’autre bout de sa ligne. Il remonta le tourniquet, et vit, au bout de son crochet, un petit coffret en fer-blanc. Pas un poisson, mais bon, ça peut toujours être intéressant.
Il ouvrit son trésor. Comme il s’y attendait, rien de très intéressant : des papiers, la plupart rendus illisibles par le temps ou l’humidité. Il vit également une petite pochette en cuir. Il y avait quelques timbres dedans. Il faudrait qu’il les examine plus attentivement à la maison, si sa femme le laissait tranquille. Au fond de la pochette, il voyait luire un autre objet. Il essaya, de ses doigts gourds, de l’en extraire.
Il fallait tomber du quai. Il avait entre ses mains un authentique timbre de 1975, édition limité, en zinc filigrané ! Le cinquième timbre le plus rare selon l’échelle d’Ecosi-Cambialino** !
Il n’en croyait pas ses yeux. C’était sûrement le plus beau jour de sa vie !
Des Archives, en face de lui, un énorme objet tomba dans l’eau, et un petit oiseau blanc, aveuglé, vola vers lui, fonça dans la boîte. Antonio, sous le choc, la lâcha, et elle tomba dans l’eau de la lagune, emportant avec elle son trésor.
« NOOON !!! »
Antonio remonta sa manche en toute vitesse et plongea la main dans l’eau. Trop tard : il sentit tout juste un coin de la boîte s’échapper du bout de son doigt. Il fouilla encore l’eau, à la recherche du petit bout en étain, espérant pouvoir le retrouver. Mais au milieu de tous les détritus flottant, les bestioles, c’était peine perdue. Le timbre était perdu : le zinc ne résiste pas à l’eau de la lagune. Par ailleurs, Antonio allait devoir rapidement sortir sa main également, il sentait déjà les acides et les oxydants attaquer sa peau.
……………………………………
Nicola de Mericci passa sans s’arrêter devant un individu qui, inconscient du danger, plongeait son bras dans la lagune, à la recherche de quelque chose.
Les inquisiteurs, par déformation professionnelle, ont l’habitude de ne pas prendre le chemin le plus direct pour aller d’un point à un autre, d’une pour ne pas être prévisibles, de deux pour observer au maximum l’évolution morale de la société dans son milieu naturel.
Il venait de la Guilde des Apothicaires. Il leur avait donné un échantillon du gaz retrouvé dans les archives pour analyse, et ils avaient une réponse aujourd’hui. Rien de dangereux, avaient-ils affirmé. Pas de quoi faire partir un individu en fumée, en tout cas, rien de mortel, loin de là, même à hautes doses. Enfin, certains chimistes avaient l’air dans un drôle d’état quand il était arrivé.
Il avait également renoncé à savoir quand rentrerait Maître Abizmil. Le cerbère enchignonné qui gardait sa maison se montrait trop récalcitrant. Il n’avait jamais pris conscience de tous les documents qu’il devait produire s’il devait se justifier devant la Loi. Il avait préféré abandonner.
Il avait également voulu se rendre au Museum, fouiller leurs entrepôts, pour voir si le bout de mur qu’il leur manquait était chez eux, mais des problèmes de consolidation des fondations – encore un coup des Archives – rendaient inaccessibles les lieux de stockage.
Il était alors condamné à l’attente. Alors, plutôt que de se morfondre comme il l’avait fait pendant deux ans, il avait préféré se lancer à la recherche du supposé roi de Stalagmanque, et l’observer. En tant qu’inquisiteur, bien entendu.
Il avait entendu dire qu’il avait établi ses quartiers dans les Bâcles, ce qui semblait logique. De tous temps, ç’avait été celui qui était le plus hostile au pouvoir en place. On y parquait pauvres, sans-abri, sans-logis sur la seule autre île naturelle que l’on avait trouvé dans la lagune. On y trouvait, entre autre, la Guilde des Verriers qui, depuis sa création, faisait office de paria au sein des guildes en refusant leur politique commune, se contentant de respecter au minimum légal les lois imposées par le Sénat de Stalagmanque.
Autant dire que, si jamais on souhaitait lancer une révolte, monarchiste fut-elle, à Stalagmanque, il fallait sans aucun doute faire des Bâcles son foyer.
D’autant plus que leur aspect de bidonville stalagmantin – entendez par là qu’il s’agit de bidonvilles vieux de plusieurs siècles et ayant donc tout de même une valeur historique et presque une certaine esthétique et des loyers assez exorbitants – en faisait le lieu de villégiature préféré des clochards, vagabonds et mendiants de Stalagmanque.
Mais pouvait-on y trouver un roi ? Voilà une question pleine de sens…
L’île était totalement hors d’accès à pied. La guilde des architectes, qui promettait depuis toujours d’apporter des rénovations dans le coin, n’avait toujours pas installé des ponts pour faire le lien entre les différents bâtiments. Certains des bidonvilles n’avaient même pas de trottoir. Les populations se déplaçaient alors à l’aide de radeaux d’une maison à l’autre. Les propriétaires de bacs plus élaborés formaient ici le fleuron de la société et le haut du lagon ; Nicola de Mericci en paya un pour se rendre sur l’île de Verrano, puis débarqua. Habitué aux trottoirs artificiels de la cité ou à la place intégralement pavée de Saint-Luc, sa première réaction en posant le pied sur Verrano fut – comme bon nombre de stalagmantins – de marcher dans de la boue. La boue n’existait pas à Stalagmanque, et bon nombre de citoyens passaient leur vie en ne tâchant leurs bottillons qu’avec l’eau corrosive de la lagune.
Ce n’était pas la première fois pour l’inquisiteur, bien sûr. Il avait voyagé et parcouru la terre ferme. Mais il ne pouvait s’empêcher, en Stalagmantin, d’avoir un sentiment de dégout au contact de cette chose si vile et répugnante qu’est la nature.
« Dis-moi, saurais-tu où je pourrais trouver Fabriccio Anatema ? demanda-t-il à un mendiant assis contre une maison.
- Si monseigneur veut bien suivre la piste et remonter jusqu’au sommet de Verrano, il le verra en train de donner un discours.
- Merci, mon brave, dit-il en jetant un sequin dans la timbale du mendiant.
- Merci, monseigneur. »
Nicola de Mericci suivit l’indication et trouva, en effet, rapidement, une foule compacte autour d’un homme qui haranguait la foule, légèrement en hauteur – sûrement sur une caisse ou autre chose. Il le reconnut facilement : tous les journaux avaient, à un moment ou à un autre, diffusé sa photographie. Pour un mendiant, il avait le sens du contact et du prestige. Il prenait naturellement les poses qu’il fallait et, même couvert de haillons, il réussissait à dégager de cet individu une prestance et une classe… royale.
Néanmoins, quelque chose étonna l’inquisiteur. Fabriccio Anatema, en tant que mendiant, aurait dû être en fripes, sale et gueux comme quelqu’un de sa condition ; mais il portait des vêtements propres, résolument neufs et, à première vue, de qualité. Rasé de près, peigné et un sourire éclatant de ses vingt-six dents, il avait presque une allure impériale.
N’avait été son conditionnement et son intelligence, Nicola de Mericci aurait succombé au charme.
Quand le discours fut terminé, la foule commença à se disperser, n’ayant plus d’intérêt à rester ici. Le Stalagmantin forme un badaud toujours en recherche de nouvelles sensations. Il est fort à parier que plus de la moitié des auditeurs n’approuvait en rien les idées monarchistes, mais n’était ici que pour avoir du divertissement.
Fabriccio Anatema remarqua du regard Nicola de Mericci et se dirigea vers lui.
« Que vient faire un membre illustre de l’Inquisition républicaine sur nôtre île ? Aurions-nous soudain de l’intérêt ?
- L’inquisition est partout, M. Anatema.
- Je vous prierais de m’appeler Majesté.
- Tant que rien n’est prouvé, vous ne restez qu’un simple citoyen à mes yeux. Même le doge est soumis au regard de l’Inquisition.
- J’oubliais. Encore un de ces rebuts vétustes de notre Sérénissime.
- Dois-je comprendre, M. Anatema, que si vous seriez au pouvoir, vous supprimerez l’Inquisition ?
- Pas si je serais. Quand je serais au pouvoir. Et la réponse est oui. Nous n’avons pas besoin de vous. La République, sous ses dehors laïcs, est bien trop inféodée à l’Église.
- Parce que la couronne ne fut jamais sous le contrôle du pape ?
- Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Le temporel ne dois jamais interférer avec le spirituel, sinon, voyez ce que ça donne.
- Il n’empêche, monsieur, que l’Inquisition est l’une des polices les plus performantes au monde. Même avec notre retard technologique, notre taux de résolution et prévention de crimes est au-dessus de la moyenne mondiale, même si on se restreint aux pays dits civilisés. La Couronne saurait-elle mettre en place un système plus efficace ?
- Bien entendu, mais je n’ai pas le droit de vous en parler.
- Vous savez que le recel d’informations est passible de l’emprisonnement et de la torture, M. Anatema ?
- Tentez seulement de m’enfermer, et je deviens un martyr. La révolution monarchiste n’attendra plus l’approbation des juristes pour se mettre en place.
- Je vois. Une dernière question, si vous me permettez : de quelle manière avez-vous eu ces vêtements neufs ? Votre ancienne condition de mendiant ne vous le permettait pas, me trompé-je ?
- En quoi cela regarde l’Inquisition ? Je n’ai à me justifier que devant le Fisc, je crois.
- L’Inquisition à des droits de regards sur tout, y compris les flux financiers particuliers.
- Je vois. De toutes façons, je n’ai rien à cacher : vous n’ignorez pas que j’ai des partisans, y compris au Sénat, qui veulent mon retour. Ils me financent donc. Le plus gros contributeur reste la guilde des verriers, cependant.
- Comptez-vous la garder, celle-ci ?
- Certaines guildes, oui, mais je compte réformer le système. Sclérosé et empêchant l’innovation.
- Si vous êtes aussi riche, ralliez-vous toujours autant de voix du côté de la mendicité ?
- Bien sûr. Comme je le promets, quand je serais au pouvoir, la moitié de mon trésor personnel, qui sera également celui du royaume, sera reversé aux pauvres.
- Un programme louable, mais hors de proportions.
- On me le dit souvent. Maintenant, si vous voulez bien m’excusez, mon père, mais j’ai des affaires urgentes à régler. »
Le futur roi s’éloigna alors tranquillement. Un petit individu sec aux épaisses lunettes, que Nicola de Mericci identifia comme membre de la Guilde des Verriers, s’approcha de lui par derrière.
« Enfin, ils sont partis. C’est pas trop tôt.
- Comment ça ? demanda Nicola.
- Ces foutus mendiants n’arrêtent pas de prendre de la place sur la place ! Cela nuit au commerce, vous comprenez ?
- Mais je croyais que vous étiez pour la monarchie, vous autres, les verriers ?
- Ah ! ça me ferait mal. Puis-je savoir ce qui vous fait penser ça ?
- Eh bien, en premier lieu le fait que vous détestiez la République.
- Est-ce une preuve ? Les Loggionisti sont contre la Partitura, cela veut-il dire qu’ils sont pour le Libretti ?
- Je crois comprendre. Mais quid de l’argent versé au présumé roi ?
- Quoi ? Mais on lui file des sous uniquement pour qu’il déguerpisse ! On s’en fout de sa politique, croyez-moi ! Mais, apparemment ça ne suffit pas. Peut-être un recours de l’Inquisition…
- Ce n’est pas de notre ressort.
- Oh, allez… Vous êtes forcément du côté de la République, vous, non ?
- Je suis du côté de l’Église.
- Ah, ben oui, forcément. Et l’Église, elle… de quelle côté est-elle ? »
Mais le petit verrier n’eut jamais sa réponse, car déjà Nicola, l’esprit plein de pensées politiques et idéologiques, reprenait le chemin boueux qui devait le ramener chez lui.
Ce prétendu Fabriccio III Anatema de Stalagmanque avait de plus en plus d’influence. Quelle serait la prochaine étape ? Espérons seulement qu’il saura garder sens de sa mesure, et qu’il ne débordera pas là où il est inopportun…
*Entomologistes étudiant exclusivement les insectes habitant dans les Archives de Stalagmanque. Ils sont plus nombreux qu’on ne le pense.
** Échelle stalagmantine classant les timbres en fonction de leur valeur sur le marché, leur rareté, leur matière et leur iconographie.
Quand on s’y habitue, la vie dans les Archives n’est pas si désagréable que ça, songeait Don Camadura.
Bon, bien sûr, il faut s’y habituer. Mais, avec un œil exercé, on finit rapidement par découvrir les sources d’eau ayant filtré à travers les fondations méritant à être mieux étanchéisées. La nourriture manquait plus gravement, bien entendu, et Don Gondoli, le commerçant de vins, était celui qui en souffrait le plus, habitué qu’il était aux grands banquets personnels organisés dans sa propriété.
Heureusement, là encore, pour celui qui sait s’y repérer, on peut déceler de grands trésors, comme ce livre de cuisine – sûrement unique édition – dont chaque page avait été soigneusement enduite et recouverte de sucre, livre auquel Gondoli s’accrochait plus que tout au monde, et qui avait déjà à lui seul dévoré le tiers des pages. Les trois autres sénateurs, habitués à des repas plus frugaux, savaient mieux résister à la tenaillante faim.
Les oiseaux fournissaient également des repas appréciables, quand on savait viser.
« Mais comment diable des oiseaux peuvent-ils évoluer ici ? » s’était étonné Don Soccielli.
La réponse leur fut donnée dans un livre, forcément. Les Archives de Stalagmanque avaient commencé à développer, il y a de ça environ trois siècles, une faune purement endémique, notamment des oiseaux qui se nourrissent de plantes et de graines conservées dans les innombrables herbiers, des rongeurs vivant de fiches de paies, de vers faisant leur petit bonhomme de chemin à travers les feuilles jusqu’à devenir de sublimes papillons diaphanes, dans un cycle où les générations ne connaissent rien d’autre que cette atmosphère sèche et sombre des archives soulagunaires. Certains tabularentomologistes* avaient même découvert une certaine race de minuscules coléoptères qui ne se nourrissent que des pigments des enluminures médiévales.
Ce mode de vie à la sauvage – si on peut désigner de sauvage une vie qui évolue au beau milieu de l’exemple type de ce qui définit une civilisation – plaisait à Camadura qui, tout petit, déjà, rêvait d’aventure et d’existences excentriques. Ce n’est pas exactement ce qu’un enfant attendrait de l’aventure, fut-il Stalagmantin, mais elle en offrait tous les attraits. Les trois autres patriciens, cependant, qui appréciaient les bienfaits du développement technologique humain, commençaient à en avoir assez de cette existence monotone et agaçante.
Cela faisait deux ans que ce groupe d’étude informel s’était mis à la recherche de la section Cartographie, qu’ils ne trouvaient pas, mais cette expédition-ci, qui durait depuis deux semaines, était de loin la plus longue. Leurs vivres s’étaient presque épuisés, et ils désespéraient de mois en mois d’aboutir quelque part. Chaque préposé qu’ils rencontraient ne leur indiquait jamais le chemin, et ils n’avaient pu obtenir d’aide nulle part. La Carte des Archives, leur disait-on, existe bien et est visible pour tous. Le fait que ce soit dans un endroit tenu secret des Archives n’y changeait rien, puisque personne ne vous empêchera d’aller là-bas, si tant est que vous connaissez l’emplacement exact.
Mais quand on demanda aux quatre sénateurs la raison de leur obstination, ils répondaient invariablement :
« On est allé si loin, c’est pas pour renoncer maintenant. »
Ils continuaient donc leur chemin, à la recherche de la carte des Archives, même si Gondoli continuait à répéter qu’ils auraient plus tôt fait de trouver le lieu le plus ancien avant la carte. On était depuis tellement longtemps désespéré qu’on ne se fiait plus qu’à l’instinct de Camadura, le sénateur descendant d’une famille un peu dérangée, qui s’était autoproclamé chef de ce groupe de recherche, en partie parce qu’il avait les plus grands pieds – eh oui, quand on est enfermé au milieu d’archives avec seulement un livre en sucre comme ressource, on finit par approuver n’importe quoi. Camadura était devenu Grand Ordonnateur de la Sérénissime et Bonne Expédition, et les statuts de leur association avaient été soigneusement rédigés.
Rétrospectivement, les sénateurs s’accorderont pour dire que ce fut une idée complètement folle. Mais, vu le lieu, il n’y avait de la place que pour la folie. Et un livre en sucre.
Don Soccielli était au bord de la crise de nerfs. Il lui était interdit de fumer dans l’enceinte des Archives, la moindre étincelle risquant d’embraser non seulement le dépositaire du savoir stalagmantin, mais également la cité et, vu la composition des eaux de la lagune, tout le bassin stalagmantin. Il était réduit à mâchouiller ses cigares, frustré et tiqué de partout. L’obsession et la dépendance attinrent leur paroxysme le seizième jour de l’expédition.
Le groupe avançait à tâtons dans une obscurité troublée uniquement par les quelques rais de lucioles archiviques et insectes luminescents. Les piles avaient été rationnées, et on ne se servait plus des torches que lorsque le groupe était plongé dans le noir total et complet. Les bruits résonnaient davantage dans cette pénombre profonde, et la voix de Soccielli fit l’effet d’un fracas.
« C’est décidé, je n’en peux plus. »
Tous se retournèrent vers lui, ne comprenant pas de prime abord le sens de ses paroles. Ce ne fut que lorsqu’ils le virent sortir de sa poche ses cigares et sa boîte d’allumettes qu’ils saisirent le sens des paroles de leur pair.
« Soccielli ! Mais vous êtes fou !
- Peut-être, mais ce que je sais, c’est que je ne supporte plus cette situation.
- Mais vous n’y pensez pas ! La moindre étincelle, et c’est toute la cité qui part en fumée !
- Qu’importe. Après moi, le déluge. Puisse-t-il éteindre l’incendie.
- Vous voulez voir tout notre travail de ces deux dernières années partir en fumée ?
- Je savais que cette expédition n’allait pas faire long feu ! se défendit l’avocat Soccielli. Tout ceci n’est qu’une fumisterie !
- Ne vous reste-t-il pas la moindre étincelle d’espoir ?
- Vous ne pouvez pas faire partir notre foyer aussi bêtement, Soccielli !
- N’essayez pas de m’amadouer, ma décision est prise !
- Calmez-vous, voyons, et discutons-en. Il n’y a pas le feu à la lagune, comme on dit.
- Ne craquez pas maintenant, Soccielli !
- Feu votre père ne vous a pas élevé comme ça, je crois.
- Après tant d’ardeur, s’éteindre comme ça…
- Ma décision est prise ! brailla Soccielli. Et arrêtez vos jeux de mots fumeux avec le feu, c’est ridicule ! »
Il mit son cigare en bouche et amorça le geste de craquage de l’allumette. Camadura lui sauta alors au cou pour l’en empêcher. L’avocat se débattit, sa boîte d’allumettes toujours en main, en tournant sur lui-même et donnant des coups de poings à un Camadura fermement accroché dans son dos à son cou. Nodulo en profita pour essayer d’attraper les allumettes dans la main de Soccielli, mais se prit un coup de jambe perdu de la part de Camadura, qui se fit assommer, involontairement, par Gondoli et son livre, ce premier essayant de l’abattre sur la tête de Soccielli. Ce dernier se recula et se mit en position de défense, le poing fermé sur son trésor. Gondoli lui redonna un coup de livre sur le crâne, mais le melon amortit une grande partie du choc. L’avocat envoya son sac dans le ventre du marchand de vin, mais il ne fit que rebondir. Nodulo l’armateur, profitant de l’instant d’hésitation, utilisa son propre sac pour l’envoyer sur la figure de Soccielli, mais ce dernier se baissa, ce qui fit que le coup de l’armateur n’eut pour conséquence que d’envoyer le livre en sucre des mains de Gondoli à l’autre bout de l’allée. Le gros commerçant, affolé, courut derrière son ventre massif le récupérer. Camadura, reprenant ses esprits, lança un crochet du droit sur le visage de Soccielli, mais il n’atteint que Nodulo qui s’affala quelques instants sur le sol, des étoiles pleins les yeux. Le Grand Ordonnateur se rejeta alors sur le dos de l’avocat, qui, en déséquilibre, cogna contre les étagères. Un épais volume relié et ferré leur tomba dessus, ce qui relâcha l’étreinte de Camadura. Soccielli s’en dégagea, se recula et fit face à ses trois camarades. Les voyant s’approcher doucement, se sachant acculé, l’avocat craqua une allumette, qui se cassa entre ses doigts, et en craqua alors une seconde, qui s’alluma. Il la brandit bien haut en disant :
« À présent, vous n’approchez plus, où je nous fais tous partir en fumée ! »
Mais ni Camadura, Nodulo ou Gondoli ne regardait l’allumette. Ils avaient l’œil fixé sur ce qu’elle éclairait.
Curieux, Soccielli fit demi-tour, et vit ce qui avait accroché le regard de ses compagnons :
<center>Atlas complet et précis de la Cité de Stalagmanque</center>
Une immense allégresse remplit le cœur des quatre sénateurs. Leur expédition touchait à sa fin : ils avaient découvert la section Cartographie des Archives. Ils étaient au bout, enfin ! Soccielli se mit à pleurer de joie, Camadura entama une petite gigue improvisée, Nodulo et Gondoli tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
Nodulo, n’en pouvant plus, s’empara de l’ouvrage, éclairé par la torche de Camadura.
« Bon, si cet atlas est complet et précis, il comporte forcément une carte des Archives. Alors, ou se trouve-t-elle…
- Ils ne disent rien dans l’index ?
- Un instant, je cherche… »
En tournant une page, Nodulo fit tomber une grande feuille de papier pliée plusieurs fois sur elle. Il se baissa et la déplia.
C’était elle ! Le Graal, l’objet de la quête, la récompense ultime ! Deux ans d’obstination, ça paye, quoiqu’on en dise !
Nodulo se pencha sur la carte, se grattant la barbe, et chercha leur position.
Un bruit aigu se fit entendre à côté.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Ils regardèrent.
« Bah, ce n’est rien. Il ne s’agit que d’un oiseau. On a rien à craindre d’un… »
L’impératif narratif souhaite que, dès qu’un personnage sort une phrase de ce type, l’objet inoffensif en question devienne perturbateur.
Et, bien entendu, ici ne va pas faire exception.
L’oiseau diaphane fonça sur le groupe, chipa la carte et s’envola à tire d’ailes.
« Attrapez-le ! » brailla Soccielli de sa voix suraigüe.
Après un instant d’hésitation, le groupe se mit en branle, suivant le volatile à travers les étagères. Guère plus gros qu’un poing, il était cependant remarquablement vif. D’une blancheur presque immaculée, il tenait la carte cinq fois plus grande que lui entre ses petites pattes. Certains taxonomistes affirmeraient que cet oiseau est apparenté aux colibris, mais peu de personnes actuellement intéressées étaient dans les dispositions nécessaires pour entendre cette information.
Vif et rapide, il voletait entre les étagères, dans une trajectoire en apparence erratique, comme pour tromper ses poursuivants sur sa direction. Plusieurs fois, il tenta de se cacher dans de petits recoins, mais la carte le gênait. Elle était d’ailleurs un handicap pour sa vitesse, ce l’empêchait de distancer quatre sénateurs qui avaient sacrifié deux années de leur vie pour ce papier.
Enfin, trois sénateurs : même avec la meilleure volonté du monde, l’obèse Gondoli et son livre en sucre avaient du mal à suivre la cadence.
Les trois autres, cependant, ne le quittaient pas du regard. Ils suivaient son chemin à travers les sections, ne s’arrêtant nulle part, bousculant les archivistes qui les regardaient, étonnés et interloqués.
« Mais où va-t-il, bon sang ? demanda Soccielli.
- Je… ne… sais… pas… haleta Nodulo.
- Mais que va-t-il faire de cette carte ?
- Sais… pas… nid… sûrement… matériau… aaah… »
Ils ne surent combien de temps ils coururent, mais ils surent qu’ils parcoururent plusieurs kilomètres. Des crampes se faisaient sentir dans leurs jambes, et leur organisme non entraîné était sur le point de lâcher.
Ils étaient à présent dans une grande cage d’escalier qui montait en colimaçon. Les murs étaient, bien entendu, tapissés de documents, mais le centre de l’immense colimaçon était occupé par un immense tas anarchique de livres, qui montait le long de l’escalier, c’est-à-dire sur plusieurs dizaines de mètres. Sûrement le dépot légal.
Ils savaient qu’ils se trouvaient alors sous le bâtiment des Archives lui-même. Cette cage d’escalier était l’entrée privilégiée des professionnels des Archives, et donnait communication aux bureaux de gestion et de direction. Ils se savaient donc alors près de lieux connus.
Le problème, ils le savaient, c’est qu’au-dessus de cette immense cage, se trouve des bâtiments classiques, c’est-à-dire avec des fenêtres, qui risquaient d’être ouvertes.
Tant que l’oiseau était dans les archives, ils pouvaient l’attraper. Mais il ne fallait pas qu’il aille plus loin.
La grimpée était difficile, surtout pour la fin. Mais aucun ne s’accorda de pause, de peur de laisser l’oiseau filer. Les poumons de fumeurs de Soccielli sifflaient comme un train arrivant en gare, et aucun employé des archives n’essayait de les aider, se contentant de se retourner sur leur passage, et d’avoir un air étonné.
On voyait, ici, qu’on était dans des bureaux administratifs. Pas de documents traînant pas terre, des murs découverts, des tapis sur le sol, des plantes vertes, statues, rideaux, portes lambrissées… Le luxe et la profusion stalagmantine habituelle régnait dans ces locaux. Les employés y bougeaient en permanence, comme en bas, mais avec moins de précipitation, sans cette fièvre des sous-sols. Les individus étaient, ici, plus calmes, posés et solennels. Le visage à découvert des redoutables archives de Stalagmanque.
L’oiseau pénétra dans un couloir se terminant sur une unique porte fermée. Un cul-de-sac, sans espoir de sortie.
« Tu es fini » murmura Camadura, dans un rictus à travers sa souffrance.
Mais juste lorsque la course du volatile allait être stoppée par la porte, celle-ci s’ouvrit, laissant passer un fonctionnaire. L’oiseau en profita pour s’engouffrer dans la salle. L’archiviste fut bousculé dans autres façons et la porte fut ouverte à grand fracas par les trois sénateurs.
« Hé ! s’écria l’employé.
- Ta gueule, le salarié ! » lui siffla Soccielli en passant.
Ils venaient d’entrer dans le bureau de l’Archiviste. Ce dernier, contrairement à ce que pensent beaucoup, n’est aucunement élu, ni le doyen, le plus doué où le plus riche des archives. Le système anarchique par loterie de l’immonde tabularium stalagmantin, garantissant la plus stricte égalité entre archivistes, permettait de mettre au pouvoir n’importe quel employé, et de le destituer n’importe quand.
L’archiviste actuel était un petit homme chauve en mitaines, ahuri devant l’entrée de trois sénateurs dans bureau. Il les regarda, la plume en l’air.
« Puis-je savoir ce qui se passe dans mon bureau ? »
Aucun des trois ne répondit. Ils suivirent l’oiseau qui se dirigeait vers le fond du bureau, qui faisait environ trente mètres de profondeur. Et, sur le mur du fond, se trouvait une baie vitrée. Ouverte.
« Il ne faut pas qu’il s’échappe ! »
Camadura poussa un dernier sprint vers l’oiseau, talonné de près par Soccielli et Nodulo, bousculant bibelots, meubles, objets et documents. Et lorsque l’oiseau passa par-dessus la rambarde en pierre, Camadura prit appui sur elle et se jeta dans le vide, attrapant, dans ses mains, le petit oiseau.
Ses deux compagnons lui attrapèrent vivement les pieds. Camadura, pendant tête en bas, l’oiseau dans une main, tentait rageusement de lui retirer la carte des pattes. Les pans de sa redingote lui battaient les flans et déjà divers objets étaient tombés dans la lagune, à plusieurs dizaines de mètres en dessous.
« Mais arrêtez de bouger ! grogna Soccielli dans l’effort. On n’arrive pas à vous remonter !
- On ne pourra jamais ! Il est trop lourd, et il glisse de ses chaussures ! »
En effet, les pieds, progressivement, commençaient à sortir des bottines.
« Oh le salaud ! Il n’avait pas de grands pieds, juste de grandes chaussures !
- On le perd ! On le perd !!! »
Camadura réussit enfin à extraire le grand papier des serres du volatile, qu’il laissa alors s’échapper, complètement désorienté. Il poussa un cri de victoire quand il sentit quelque chose d’étrange du côté de ses pieds.
Soccielli et Nodulo faisaient leur possible pour retenir la chute inexorable, mais déjà ils étaient penchés au maximum à la rambarde, et ne pouvaient descendre leurs mains davantage pour avoir une meilleure prise que ces chaussures trop larges.
Et juste quand ils virent l’oiseau s’échapper des mains de Camadura, les deux pieds, d’un même mouvement, sortirent délicatement des chaussures. Les deux sénateurs furent jetés en arrière. Ils se relevèrent précipitamment et se penchèrent pour voir Camadura descendre et rapetisser en direction de la lagune verte, le poing tendu en direction du ciel – ou des sénateurs qui l’avaient lâché. Gondoli, en retard et rouge de l’effort, se pencha juste à temps pour voir les eaux polluées de la lagune se refermer sur la silhouette d’un Camadura à présent imperceptible.
Les trois compagnons de recherches restèrent un moment silencieux. Ne sachant que dire. Ce fut Soccielli qui, le premier, brisa le silence.
« Preum’s pour le poste de Grand Ordonnateur ! »
……………………………………
Antonio Renieri était stalagmantin, et il en était fier. Mais c’était l’une des rares choses dont il était fier. Petit comptable à la Guilde des Orfèvres, Joailliers, Bijoutiers & Horlogers, marié, sans enfant, il passait sa vie entre un office et des artisans qui le méprisait d’un côté, et une femme horripilante, assistée d’une belle-mère acariâtre, de l’autre. Il menait une vie morne sans grand intérêt. Beaucoup de gens s’imaginent que vivre à Stalagmanque est une des plus belles expériences de vie, ce qui explique le nombre toujours croissant de travailleurs étrangers, qui vivaient dans des sortes de villages auto-gérés juste à la frontière stalagmantine. Mais vivre dans la plus belle cité du monde présentait le même aspect que partout ailleurs : métro, boulot, dodo. Sauf qu’ici, pas de métro : le sol est trop meuble et prit par les archives. À ce qu’on disait, un ingénieur Wapongais était venu pour proposer un projet de métro, visant à numériser toutes les archives et faire un métro sous la cité. On n’en avait jamais plus entendu parler.
Antonio Renieri n’avait donc pas une vie passionnante. Il cherchait donc de l’intérêt dans son existence de la même manière que bon nombre de ses concitoyens : la pêche et la philatélie. La philatélie est un passe-temps commun à presque tous les stalagmantins, qui présente l’avantage d’être sans danger et d’apporter un lot de surprises agréables et parfaitement prévisibles. Le genre de surprises que préfèrent les stalagmantins. Tandis que la pêche offrait plus d’imprévus : les poissons nageant dans la lagune ferait pâlir d’envie n’importe quel naturaliste étranger, la quantité impressionnante d’agents mutagènes ayant créé une faune sous-marine qui s’est adaptée à la pollution. Il est déconseillé d’en manger, mais beaucoup collectionnaient les poisons dans des aquariums. Entre ceux avec trois yeux, les parfaitement sphériques, les phosphorescents et les végétatifs, on battait tous les laboratoires de génétiques du Khaldidan ou du Wapong.
Mais les Stalagmantins n’en voyaient guère l’intérêt. Ce n’est même pas comestible.
Antonio sentit quelque chose à l’autre bout de sa ligne. Il remonta le tourniquet, et vit, au bout de son crochet, un petit coffret en fer-blanc. Pas un poisson, mais bon, ça peut toujours être intéressant.
Il ouvrit son trésor. Comme il s’y attendait, rien de très intéressant : des papiers, la plupart rendus illisibles par le temps ou l’humidité. Il vit également une petite pochette en cuir. Il y avait quelques timbres dedans. Il faudrait qu’il les examine plus attentivement à la maison, si sa femme le laissait tranquille. Au fond de la pochette, il voyait luire un autre objet. Il essaya, de ses doigts gourds, de l’en extraire.
Il fallait tomber du quai. Il avait entre ses mains un authentique timbre de 1975, édition limité, en zinc filigrané ! Le cinquième timbre le plus rare selon l’échelle d’Ecosi-Cambialino** !
Il n’en croyait pas ses yeux. C’était sûrement le plus beau jour de sa vie !
Des Archives, en face de lui, un énorme objet tomba dans l’eau, et un petit oiseau blanc, aveuglé, vola vers lui, fonça dans la boîte. Antonio, sous le choc, la lâcha, et elle tomba dans l’eau de la lagune, emportant avec elle son trésor.
« NOOON !!! »
Antonio remonta sa manche en toute vitesse et plongea la main dans l’eau. Trop tard : il sentit tout juste un coin de la boîte s’échapper du bout de son doigt. Il fouilla encore l’eau, à la recherche du petit bout en étain, espérant pouvoir le retrouver. Mais au milieu de tous les détritus flottant, les bestioles, c’était peine perdue. Le timbre était perdu : le zinc ne résiste pas à l’eau de la lagune. Par ailleurs, Antonio allait devoir rapidement sortir sa main également, il sentait déjà les acides et les oxydants attaquer sa peau.
……………………………………
Nicola de Mericci passa sans s’arrêter devant un individu qui, inconscient du danger, plongeait son bras dans la lagune, à la recherche de quelque chose.
Les inquisiteurs, par déformation professionnelle, ont l’habitude de ne pas prendre le chemin le plus direct pour aller d’un point à un autre, d’une pour ne pas être prévisibles, de deux pour observer au maximum l’évolution morale de la société dans son milieu naturel.
Il venait de la Guilde des Apothicaires. Il leur avait donné un échantillon du gaz retrouvé dans les archives pour analyse, et ils avaient une réponse aujourd’hui. Rien de dangereux, avaient-ils affirmé. Pas de quoi faire partir un individu en fumée, en tout cas, rien de mortel, loin de là, même à hautes doses. Enfin, certains chimistes avaient l’air dans un drôle d’état quand il était arrivé.
Il avait également renoncé à savoir quand rentrerait Maître Abizmil. Le cerbère enchignonné qui gardait sa maison se montrait trop récalcitrant. Il n’avait jamais pris conscience de tous les documents qu’il devait produire s’il devait se justifier devant la Loi. Il avait préféré abandonner.
Il avait également voulu se rendre au Museum, fouiller leurs entrepôts, pour voir si le bout de mur qu’il leur manquait était chez eux, mais des problèmes de consolidation des fondations – encore un coup des Archives – rendaient inaccessibles les lieux de stockage.
Il était alors condamné à l’attente. Alors, plutôt que de se morfondre comme il l’avait fait pendant deux ans, il avait préféré se lancer à la recherche du supposé roi de Stalagmanque, et l’observer. En tant qu’inquisiteur, bien entendu.
Il avait entendu dire qu’il avait établi ses quartiers dans les Bâcles, ce qui semblait logique. De tous temps, ç’avait été celui qui était le plus hostile au pouvoir en place. On y parquait pauvres, sans-abri, sans-logis sur la seule autre île naturelle que l’on avait trouvé dans la lagune. On y trouvait, entre autre, la Guilde des Verriers qui, depuis sa création, faisait office de paria au sein des guildes en refusant leur politique commune, se contentant de respecter au minimum légal les lois imposées par le Sénat de Stalagmanque.
Autant dire que, si jamais on souhaitait lancer une révolte, monarchiste fut-elle, à Stalagmanque, il fallait sans aucun doute faire des Bâcles son foyer.
D’autant plus que leur aspect de bidonville stalagmantin – entendez par là qu’il s’agit de bidonvilles vieux de plusieurs siècles et ayant donc tout de même une valeur historique et presque une certaine esthétique et des loyers assez exorbitants – en faisait le lieu de villégiature préféré des clochards, vagabonds et mendiants de Stalagmanque.
Mais pouvait-on y trouver un roi ? Voilà une question pleine de sens…
L’île était totalement hors d’accès à pied. La guilde des architectes, qui promettait depuis toujours d’apporter des rénovations dans le coin, n’avait toujours pas installé des ponts pour faire le lien entre les différents bâtiments. Certains des bidonvilles n’avaient même pas de trottoir. Les populations se déplaçaient alors à l’aide de radeaux d’une maison à l’autre. Les propriétaires de bacs plus élaborés formaient ici le fleuron de la société et le haut du lagon ; Nicola de Mericci en paya un pour se rendre sur l’île de Verrano, puis débarqua. Habitué aux trottoirs artificiels de la cité ou à la place intégralement pavée de Saint-Luc, sa première réaction en posant le pied sur Verrano fut – comme bon nombre de stalagmantins – de marcher dans de la boue. La boue n’existait pas à Stalagmanque, et bon nombre de citoyens passaient leur vie en ne tâchant leurs bottillons qu’avec l’eau corrosive de la lagune.
Ce n’était pas la première fois pour l’inquisiteur, bien sûr. Il avait voyagé et parcouru la terre ferme. Mais il ne pouvait s’empêcher, en Stalagmantin, d’avoir un sentiment de dégout au contact de cette chose si vile et répugnante qu’est la nature.
« Dis-moi, saurais-tu où je pourrais trouver Fabriccio Anatema ? demanda-t-il à un mendiant assis contre une maison.
- Si monseigneur veut bien suivre la piste et remonter jusqu’au sommet de Verrano, il le verra en train de donner un discours.
- Merci, mon brave, dit-il en jetant un sequin dans la timbale du mendiant.
- Merci, monseigneur. »
Nicola de Mericci suivit l’indication et trouva, en effet, rapidement, une foule compacte autour d’un homme qui haranguait la foule, légèrement en hauteur – sûrement sur une caisse ou autre chose. Il le reconnut facilement : tous les journaux avaient, à un moment ou à un autre, diffusé sa photographie. Pour un mendiant, il avait le sens du contact et du prestige. Il prenait naturellement les poses qu’il fallait et, même couvert de haillons, il réussissait à dégager de cet individu une prestance et une classe… royale.
Néanmoins, quelque chose étonna l’inquisiteur. Fabriccio Anatema, en tant que mendiant, aurait dû être en fripes, sale et gueux comme quelqu’un de sa condition ; mais il portait des vêtements propres, résolument neufs et, à première vue, de qualité. Rasé de près, peigné et un sourire éclatant de ses vingt-six dents, il avait presque une allure impériale.
N’avait été son conditionnement et son intelligence, Nicola de Mericci aurait succombé au charme.
Quand le discours fut terminé, la foule commença à se disperser, n’ayant plus d’intérêt à rester ici. Le Stalagmantin forme un badaud toujours en recherche de nouvelles sensations. Il est fort à parier que plus de la moitié des auditeurs n’approuvait en rien les idées monarchistes, mais n’était ici que pour avoir du divertissement.
Fabriccio Anatema remarqua du regard Nicola de Mericci et se dirigea vers lui.
« Que vient faire un membre illustre de l’Inquisition républicaine sur nôtre île ? Aurions-nous soudain de l’intérêt ?
- L’inquisition est partout, M. Anatema.
- Je vous prierais de m’appeler Majesté.
- Tant que rien n’est prouvé, vous ne restez qu’un simple citoyen à mes yeux. Même le doge est soumis au regard de l’Inquisition.
- J’oubliais. Encore un de ces rebuts vétustes de notre Sérénissime.
- Dois-je comprendre, M. Anatema, que si vous seriez au pouvoir, vous supprimerez l’Inquisition ?
- Pas si je serais. Quand je serais au pouvoir. Et la réponse est oui. Nous n’avons pas besoin de vous. La République, sous ses dehors laïcs, est bien trop inféodée à l’Église.
- Parce que la couronne ne fut jamais sous le contrôle du pape ?
- Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Le temporel ne dois jamais interférer avec le spirituel, sinon, voyez ce que ça donne.
- Il n’empêche, monsieur, que l’Inquisition est l’une des polices les plus performantes au monde. Même avec notre retard technologique, notre taux de résolution et prévention de crimes est au-dessus de la moyenne mondiale, même si on se restreint aux pays dits civilisés. La Couronne saurait-elle mettre en place un système plus efficace ?
- Bien entendu, mais je n’ai pas le droit de vous en parler.
- Vous savez que le recel d’informations est passible de l’emprisonnement et de la torture, M. Anatema ?
- Tentez seulement de m’enfermer, et je deviens un martyr. La révolution monarchiste n’attendra plus l’approbation des juristes pour se mettre en place.
- Je vois. Une dernière question, si vous me permettez : de quelle manière avez-vous eu ces vêtements neufs ? Votre ancienne condition de mendiant ne vous le permettait pas, me trompé-je ?
- En quoi cela regarde l’Inquisition ? Je n’ai à me justifier que devant le Fisc, je crois.
- L’Inquisition à des droits de regards sur tout, y compris les flux financiers particuliers.
- Je vois. De toutes façons, je n’ai rien à cacher : vous n’ignorez pas que j’ai des partisans, y compris au Sénat, qui veulent mon retour. Ils me financent donc. Le plus gros contributeur reste la guilde des verriers, cependant.
- Comptez-vous la garder, celle-ci ?
- Certaines guildes, oui, mais je compte réformer le système. Sclérosé et empêchant l’innovation.
- Si vous êtes aussi riche, ralliez-vous toujours autant de voix du côté de la mendicité ?
- Bien sûr. Comme je le promets, quand je serais au pouvoir, la moitié de mon trésor personnel, qui sera également celui du royaume, sera reversé aux pauvres.
- Un programme louable, mais hors de proportions.
- On me le dit souvent. Maintenant, si vous voulez bien m’excusez, mon père, mais j’ai des affaires urgentes à régler. »
Le futur roi s’éloigna alors tranquillement. Un petit individu sec aux épaisses lunettes, que Nicola de Mericci identifia comme membre de la Guilde des Verriers, s’approcha de lui par derrière.
« Enfin, ils sont partis. C’est pas trop tôt.
- Comment ça ? demanda Nicola.
- Ces foutus mendiants n’arrêtent pas de prendre de la place sur la place ! Cela nuit au commerce, vous comprenez ?
- Mais je croyais que vous étiez pour la monarchie, vous autres, les verriers ?
- Ah ! ça me ferait mal. Puis-je savoir ce qui vous fait penser ça ?
- Eh bien, en premier lieu le fait que vous détestiez la République.
- Est-ce une preuve ? Les Loggionisti sont contre la Partitura, cela veut-il dire qu’ils sont pour le Libretti ?
- Je crois comprendre. Mais quid de l’argent versé au présumé roi ?
- Quoi ? Mais on lui file des sous uniquement pour qu’il déguerpisse ! On s’en fout de sa politique, croyez-moi ! Mais, apparemment ça ne suffit pas. Peut-être un recours de l’Inquisition…
- Ce n’est pas de notre ressort.
- Oh, allez… Vous êtes forcément du côté de la République, vous, non ?
- Je suis du côté de l’Église.
- Ah, ben oui, forcément. Et l’Église, elle… de quelle côté est-elle ? »
Mais le petit verrier n’eut jamais sa réponse, car déjà Nicola, l’esprit plein de pensées politiques et idéologiques, reprenait le chemin boueux qui devait le ramener chez lui.
Ce prétendu Fabriccio III Anatema de Stalagmanque avait de plus en plus d’influence. Quelle serait la prochaine étape ? Espérons seulement qu’il saura garder sens de sa mesure, et qu’il ne débordera pas là où il est inopportun…
*Entomologistes étudiant exclusivement les insectes habitant dans les Archives de Stalagmanque. Ils sont plus nombreux qu’on ne le pense.
** Échelle stalagmantine classant les timbres en fonction de leur valeur sur le marché, leur rareté, leur matière et leur iconographie.