La Chaussette de Non-agression [RP perso]

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Hijmans

Message par Hijmans »

Cela faisait un peu moins de trois mois que Philobore, jeune citoyen de 20 ans, avait passé avec brio son examen final et sortait enfin du Collège. Il allait donc devenir apprenti auprès d’un ami de son père, Antiderme, qui possédait une affaire de locations d’esclaves spécialisés dans le service à domicile. C’était une affaire florissante, et Antiderme avait à contrecœur accepté Philobore. Mais bon, après tout, la chance sourit aux audacieux, comme on dit.
Philobore revenait donc d’une taverne, passablement éméché, fêtant depuis trois mois l’obtention de son examen. Titubant à travers les rues, il passait dans le Quartier Bancaire. Depuis la chute de la Banque Mathémite, il y a plus de mille ans, le quartier s’était peu à peu déserté, puis repeuplé, principalement par des esclaves. C’était cependant un quartier assez tranquille.
Philobore passa devant une petite vieille, une esclave qui tricotait dans une chaise à bascule. Cette dernière (l’esclave, pas la chaise), lui sourit tendrement. Philobore continua sa route en détournant le regard : un honnête fils de citoyen ne pouvait pas pactiser avec des esclaves. Se serait mal vu.

Il marcha encore, la vue légèrement brouillée. Il s’arrêta un moment devant la Banque Mathémite. C’était un grand bâtiment rectangulaire, avec des colonnades comme on en fait plus, un fronton avec des bas-reliefs et un toit pentu. Il releva sa toge, ouvrit la braguette de son pantalon et, sifflotant, se soulagea sur un des murets entourant l’escalier menant à l’entrée.
Trop ivre pour faire attention à son entourage, il ne vit pas l’homme qui s’approchait doucement de lui, lui sauta dessus et, le tirant par les épaules, le traîna à l’intérieur. Les grandes portes se refermèrent.
Cet événement rendit sa lucidité à Philobore. Il se releva et donna un coup magistral sur l’homme qui valdingua à plusieurs mètres, ce qui n’était pas étonnant, le jeune citoyen étant le meilleur de sa classe en gymnastique et ayant, depuis des années, développé une musculature impressionnante.
Scrutant l’obscurité, le nouveau diplômé vit qu’il venait de frapper un vieillard chétif. La première chose qui l’étonna, c’est comment un homme aussi frêle avait réussi, même alors qu’il était saoul, à la traîner de force à l’intérieur, lui qui avait l’une des plus larges carrures de l’île ?
La seconde chose qui l’étonna, ce fut son accoutrement ridicule. Outre la toge antique que chaque citoyen portait pour se distinguer des esclaves, il portait également de longues chausses pointues, une fraise autour du cou, un pince-nez et or, des mocassins ternes, une montre-bracelet, une barbe taillée en pointe et des moustaches recourbées.


- Qui êtes vous et que me voulez-vous ?demanda le jeune homme.

Le vieillard se releva péniblement. Et quand Philobore releva un de ses points gigantesques, il recula prudemment.


- Je suis… je suis l’ultime banquier, monsieur.
- Impossible, répondit Philobore.
- Comment ça, impossible ? Je sais encore ce que je suis, nom ?
- La Banque a déclaré faillite en 780, et fut définitivement fermée. Plus personne n’y travaille.
- C’est une erreur courante. Falsification de l’histoire par les universitaires. La réalité, c’est que la Banque a perdu tout son argent, et tout le monde l’a quitté. Tous, sauf le directeur et ses deux vice-directeurs. Depuis, la charge de directeur se transmet toujours depuis 1220 ans. Mais la banque étant tombée en désuétude, on en parle jamais.
- Pourquoi ?
- Parce que l’Université veut faire disparaître la Banque de l’Histoire. Les deux institutions ont toujours été en guerre tacite. L’Université a gagné, mais pas totalement. Parce que regardez ça…

Il retira son mocassin et enleva sa chaussette, qu’il tint bravement devant le nez de Philobore. Ce dernier fronça les sourcils et se pinça le nez.


- Qu’est-ce que c’est ?
- La Chaussette de Non-agression. Lors de la création des deux institutions, le Directeur et l’Archiprofesseur avaient deviné le futur sanglant de leurs établissements. Ils se firent donc tricoter une paire de chaussette. Chacun en garda une, et chacun respecterait l’intégrité et le domaine d’activité de l’autre tant que chacun possédait une chaussette. Si l’un d’eux possède la paire, cela signifie que l’autre est définitivement exclu de la course. Pourquoi, à votre avis, la Banque Mathémite, bien qu’en ruine, est toujours présente ? Parce qu’ils n’ont jamais réussi à trouver la chaussette. Ils ont envoyé bien des espions, archéologues, et ainsi de suite. Mais je me suis toujours bien caché, la chaussette avec. Vous voulez en savoir plus ?
- Oh, oui, bien sûr.
- Et bien venez dans mon bureau, je vais tout vous expliquer en détail. Mais rapidement, car mes jours sont comptés, et je dois me trouver un successeur pour veiller sur la chaussette…
Hijmans

Message par Hijmans »

Durant une journée entière, le banquier raconta à Philobore l’histoire de la Banque Mathémite, son déclin, ses directeurs qui se sont succédés. Quant il eu fini, le jeune homme remarqua que toute une journée s’était écoulée.

- C’était vraiment fabuleux, tout ce que vous avez dit, monsieur.
- Oh, je sais. Mais… je me fais faible. Je ne me sens plus la force d’assumer cette tâche encore longtemps. Il me faut un successeur.
- Mais qui ?
- Durant ces cinquante dernières années, une seule personne extérieure à la banque est entrée ici.
- Qui ? Moi ?
- Exactement.

Le banquier retira sa chaussette et la lui tendit.


- Tu es la seule personne en qui j’ai confiance. Tout simplement parce que tu es la seule personne que je connaissance suffisamment. Alors, Philobore, acceptes-tu cette lourde tâche que celle de Directeur de la Banque Mathémite ?

Philobore réfléchit un instant. Il n’avait jamais vu son futur de cette manière-là. Il s’était plutôt imaginé un monde fait de plaisirs assouvis et d’une montée toujours insatiable que celle du désir. Mais là… Une sorte de feu sacré brûlait en lui.

- D’accord. Je veux bien prendre cette charge.
- Très bien. Voici donc mes recommandations : légalement parlant, et c’est une loi fondamentale, seule la Banque Mathémite a le droit de frapper de la monnaie sur l’île. Fait respecter cette loi. Protège les investissements. Fait prospérer la Banque. Elle demande un investissement constant. Et surtout, surtout, garde précieusement la Chaussette de Non-agression. Si les universitaires s’en emparent, c’est la fin de la Banque. L’équilibre du pouvoir serait rompu, et ce serait probablement carrément la fin de Mathème dans son entièreté.

Une fois avoir terminé, le banquier se leva, redressa son pince-nez et se dirigea vers la porte.


- Où allez-vous ?
- Je ne sais pas encore. Je vais tenter de profiter des derniers jours qui me restent. Cela fait cinquante ans que je n’ai pas vu la lumière du soleil.

Il claqua dans ses mains. Un esclave rabougri apparut. Le banquier lui remit une épaisse clef.

- Philobore, voici Myriakènê, le dernier esclave appartenant à la banque. Il n’est pas forcément très loyal, mais tant que tu le nourris il restera avec toi. Bonne chance, jeune citoyen. J’espère que tu t’en sortiras mieux que moi.

La banquier sortit par la porte, et disparut rapidement dans la lumière. Philobore s’assit derrière le comptoir plein de poussière et de toiles d’araignées. Myriakènê s’approcha de lui, lui fit une petite révérence et lui tendit la clef.

- C’est la clef de la banque, Patron.
- Très bien… Myriakènê ?
- Oui, Patron ?
- Va prévenir les services informatifs Pyroglotte & Polymane. Dis-leur d’annoncer que la Banque Mathémite revient sur la scène insulaire…
Hijmans

Message par Hijmans »

Dans le Bureau, à l’Université, c’était l’effervescence. Les six maîtres étaient tous plus ou moins sur les nerfs, l’un fumant comme un pompier à sa pipe en bois, un autre grignotant des feuilles de papier, un autre faisant les cent pas dans la pièce. Seul Gonotherme, impassible comme d’habitude, restait assis sur sa chaise sans montrer ses émotions.
Seule la place de l’Archiprofesseur restait vide. Ce dernier était plongé depuis des semaines dans un problème scientifique apparemment très ardu, et personne n’avait le droit de le déranger.


- Vous croyez qu’il est au courant ? demanda Adénoïde, le trésorier.
- De qui ? lui demanda Potamagore, l’apothicaire.
- Ben l’Archiprofesseur, tiens.
- Et pourquoi serait-il au courant ?
- Ben justement, je sais pas.
- De toute façon, fit remarquer Nomolyte, si jamais il l’apprend, qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? Il s’intéresse à ce qui se passe à moins de 500 mètres d’altitude ?
- Tu sais bien que tous les Archiprofesseurs détestent la Banque Mathémite. Si l’un d’eux apprend que la Banque décide de renaître…
- Renaître n’est pas le terme exact, précisa Gonotherme. On pourrait plutôt parler de réveil, puisqu’ils n’ont jamais été morts.
- Bon, si tu veux. Donc, s’il apprend que la Banque se réveille, il va peut-être rentrer dans une fureur noire, non ?
- Très bien, mais qu’est-ce que tu veux faire, alors ?
- Il faut frapper un gros coup, proposa Ostreiphile. Leur interdire de se remettre en service.
- Impossible ! s’exclama le greffier. Ils sont protégés par les lois fondamentales ! Faisons ça, et ils vont répondre vigoureusement ! C’est la guerre civile que nous risquons.
- Mais personne ne se mettrait du coté de la Banque ! Tous le monde l’a oublié !
- Certes. Mais nous sommes également détestés par la majorité de la population.
- Histoire merci, nous ne sommes plus un régime démocratique.

Un silence se fit dans la salle. Des volutes de fumée s’élevaient jusqu’au plafond.

- Bon, qu’est-ce qu’on fait, alors ?
- J’ai peut-être une idée…

C’était Hippalgique, l’Appariteur, qui venait de s’exprimer. Petit, bossu, borgne et boiteux, il s’amusait à ficher la frousse aux étudiants traînant la nuit dans les couloirs. Nul ne connaissait son âge, mais on savait qu’il avait vécu suffisamment vieux pour développer un esprit sadique et tordu digne du pire des démons de l’Enfer. Chacun redoutait ses manières de se venger ou de punir.
Il sourit, et montra ainsi les nombreux trous où manquaient ses dents.


- Qu’est-ce qui fait tourner une banque ?
- Les esclaves ?
- Non. L’argent.
- L’Université tourne aussi avec l’argent.
- Peut-être, mais elle l’utilise uniquement comme outil. Pas comme fin.
- Et alors ?
- Et alors, dissuadons toute la population de mettre son argent à la Banque. Cette dernière ne pourra donc plus tourner. Et peut-être même retrouverons-nous la deuxième Chaussette.
- Tu n’explique toujours pas comment, fit remarquer Nomolyte. Si on dit à tout le monde de ne pas y aller, ils vont y aller juste pour voir pourquoi ils ne doivent pas y aller. Si tu dis d’y aller, il y aura bien évidemment des abrutis pour y aller.
- Potamagore, tu as du sulfure d’hydrogène et de l’ammoniac, non ?

L’Apothicaire, voûté, le regarda d’un œil interloqué. Puis son visage se raffermit, et un mince sourire s’étira sur sa face décharné.

- Bien sûr. Je vois parfaitement ce que tu veux faire…
Hijmans

Message par Hijmans »

Cela faisait deux jours qu’une odeur nauséabonde se répandait dans la Banque et les alentours. Philobore ne pouvait plus la supporter et passait son temps avec un linge noué autour du nez et de la bouche, parfumé à un baume aux plantes venant des jardins de l’Apothicaire.

- Myriakènê ! hurla-t-il. Tu as pu trouver d’où venait cette odeur ?
- Excusez-moi, Patron, mais j’ai du mal à trouver d’où elle vient puisque vous m’avez chargé de nettoyer les lieux.
- Soit organisé, un peu ! Si tu trouve d’où ça vient, ça se nettoie plus facilement ! Il suffit de réfléchir !
- Mon patron, vous savez bien que nous autres, esclaves, on nous habitue dès qu’on commence à travailler à réfléchir aveuglément. On encourage pas l’initiative : ça nous retombe toujours dessus.
- Oui, bon, d’accord. Va donc chercher d’où viens cette odeur…

L’esclave s’en alla donc dans les couloirs poussiéreux et lugubres, tandis que dans le bureau, Philobore tentait de mettre de l’ordre dans les comptes. Malgré la déliquescence économique et financière dont la Banque était victime depuis des siècles, tous les directeurs avaient soigneusement consigné toute entrée et sortie d’argent. C’est sûr, ça allait arranger la remise en route de l’institution. Mais tout n’était pas gagné. Et le plus important : on manquait de personnel.
Il avait déjà commandé à un marchand local plusieurs esclaves à louer, provisoirement pour l’instant, afin de faire tourner la bâtisse. Mais il fallait également des intellectuels et des hommes d’action afin de devenir ses vice-directeurs.
Et il avait trouvé exactement ce qu’il lui fallait.


- Pouah ! Mais qu’est-ce que ça pue, ici !
- J’avoue que, pour une fois, ça ne sent pas la rose…

Philobore se leva pour accueillir Pandèmos et Gastrodule, ses deux amis d’enfance. Le premier, fils d’un riche citoyen, était un esthète convaincu, particulièrement efféminé, et avec des tendances que certains qualifient de contre-nature, notamment une propension à se rapprocher de trop près de jeunes éphèbes. Il tenait un mouchoir raffiné devant son nez afin de stopper les effluves agressives. Le second, Gastrodule, était un esclave de la maison qui, à force de travail, avait réussi, avec trois ans d’avance, d’obtenir sa licence en arithmétique, faisant de lui un homme libre.

- J’espère que tu as une bonne raison de nous faire venir ici, fit Pandèmos.
- Ne vous inquiétez pas. Vous souhaitez toujours faire fortune, non ?
- Qui ne voudrait pas ça ?
- Quelqu’un d’intègre, peut-être ? railla Gastrodule.
- Parce que tu l’es, toi, peut-être ?
- Je n’ai jamais prétendu cela.
- Bon, fit Philobore. Par la force des choses, j’ai été nommé Directeur de la banque Mathémite. Et, plutôt que de me planquer comme tous les précédents directeurs, je vais essayer de la faire revivre.

Ses deux amis le regardèrent avec des yeux interloqués.


- Tu es sérieux, là ?
- Très sérieux.
- Et, comment comptes-tu t’y prendre ?
- Toi, Pandèmos, tu as beaucoup de contacts dans les contacts miniers. Il nous faudra de l’or. Beaucoup d’or. Quant à toi, Gastrodule, j’ai besoin de tes talents d’arithméticien pour gérer l’argent. Alors, vous marcher avec moi ?

Les deux amis s’entre-regardèrent, puis, après un certain moment, acquiescèrent sans grande conviction.
C’est à ce moment que Myriakènê entra, tenant dans sa main des débris de verre.


- Ampoule puante, Patron.
- Comment ?
- Je disais : j’ai trouvé une ampoule puante. C’est elle qui est à l’origine de l’odeur.
- Très bien. Qui produit des boules puantes ?
- Ben y’a Momos, le marchand de farces et attrapes. Et, bien sûr, l’Apothicaire de l’Université.
- L’Apothicaire, hein ? Ils veulent nous empêcher de redémarrer. Il n’y a rien de plus stimulant… Je sens que je vais bien m’amuser !
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