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Posté : ven. juil. 27, 2012 6:59 pm
par Rezzacci
<center>Activités internes
[HRP]
Activités se situant dans le pays, en divers endroits et pour diverses raisons. Les seuls à pouvoir y faire référence sont ceux dont les espions sont présents, où ceux dont des résidents préviennent, d'une manière ou d'une autre, les gouvernements étrangers. Sinon, la seule manière d'y être mis au courant est la presse nationale.
Quiconque ne respectant pas ses règles se verra bouder par tout Stalagmanque.
Vous êtes prévenus.
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Posté : ven. juil. 27, 2012 7:26 pm
par Rezzacci
Naissance d'une guilde, part. I
27 canal de Grachtdam, Stalagmanque
Willem van Huizijn, bourgeois nursien ayant fait fortune dans le commerce d’opium, se reposait et coulait des jours heureux en sa magnifique demeure de style nordique en pierre rouge, dans le quartier de Nursiejk. Tout du moins c’était l’illusion qu’il donnait. Mais depuis quelques mois une étrange activité régnait derrière les briques et les lourds murs de la résidence. De nombreux représentants de la guilde des verriers, ainsi que des artisans indépendants du marché noir, faisaient des allées et venues, quelques fois chargés de gigantesques et fragiles paquets, la plupart du temps sous la protection du voile de la nuit. L’Inquisition avait beau tenté, elle n’avait réussi a percé en ce ghetto calviniste les aboutissements de ce complot. Ils pensèrent avoir eu une explication lorsque, sous licence de la Guilde des Distilleurs et professions assimilées, il offrit à la population locale un petit alcool à l’œuf de très mauvais goût. Mais, dans les couloirs les plus profonds de l’Inquisition, les prêtres et espions sont de plus en plus persuadés qu’un mauvais coup se prépare.
Ce soir-là, donc, à 22 heures, un artisan envoyé par la Guilde des Verriers dirigeait son bateau de fonction jusqu’au 27 canal de Grachtdam, Stalagmanque, s’arrêta, descendit, grimpa les trois marches du perron et sonna. Après quelques instants la porte s’ouvrit sur une tête ronde couverte d’une coiffe de bonne blanche, typique des coutumes de Nursie.
« Qu’est-ce que c’est ?
- Un colis de la part de la Guilde des Verriers, madame, délivrable au nom de M. van Huizijn.
- Bien, vous pouvez le déposer dans l’entrée.
- Je crains bien que je ne pourrais seul, et j’aurais besoin de la signature de M. van Huizijn pour le reçu. Vous comprenez, j’espère.
- Je vais voir si le maître est disponible. Un instant. »
La porte se referma et l’artisan resta sur le perron environ une minute. Quelle drôle d’idée, se dit-il, de commander un artefact et de ne se le faire livrer qu’à une heure très précise. Bah, ces diables d’étrangers seront toujours bizarres.
La porte se rouvrit sur un petit homme, à la calvitie avancée, les cheveux gris, la barbiche en pointe et les moustaches de même.
« C’est vous l’artisan de la Guilde des Verriers ?
- Bien sûr, monsieur.
- Le colis est bien… en bon état ?
- Notre matériel a toujours été garanti, monsieur. Nous n’acceptons aucune plainte, d’ailleurs.
- Bien, très bien. Mathurine ! Jan ! Peter ! »
Trois domestiques, dont la bonne de l’entrée, sortirent pour aller récupérer l’artefact soigneusement emballé, tandis que le propriétaire signait et remplissait le reçu, et payait le livreur. Ce dernier, une fois le formulaire rempli, s’en reparti sans rien demander de plus.
Une fois à l’intérieur, Willem van Huizijn ordonna à ses laquais de transporter le colis dans l’entrepôt situé derrière.
La tradition dans le Quartier de Nursiejk (ghetto rassemblant la quasi-totalité des bourgeois de Nursie émigré dans la capitale) avait décidé de construire des pâtés de maisons autour d’un jardin commun clos. Certains groupes avaient décidé de couvrir ce jardin et en faire une sorte d’entrepôt, ou pour agrandir leurs propres demeures. L’entrepôt derrière la maison de Willem van Huizijn avait été depuis longtemps abandonné et désaffecté, et tous les habitants en avait condamné l’entrée donnant chez eux.
Mais pas le numéro 27 canal de Grachtdam, Stalagmanque.
En y pénétrant, on repérait quelques bureaux et zones de travails pour des ronds-de-cuir, pour l’instant sans la souillure du travailleur. Mais le plus impressionnant était, au centre, une gigantesque et hideuse construction. Des tuyaux de verre circulaient et se joignaient en d’inextricables nœuds, tandis que le centre du phénomène était une immense colonne de distillation fractionnée.
La dernière pièce fut déballée par les trois valets, restés dans l’antichambre afin de ne pas être au courant du projet, et Willem van Huizijn, se retroussant les manches, amarra lui-même le tube de verre au reste de l’œuvre. Une fois le travail accompli, il remit sa veste, rentra chez lui, monta dans son bureau et écrivit la lettre suivante, en direction du 45 Burg. Jiroepstraat, Grachtdam :
« L’Œuvre au Vert est achevé. Prêt pour la continuité du Grand Œuvre. Faîtes acheminer l’huile précieuse, et la gloire s’offrira à nous.
Glorie en rijkdom
W. van Huizijn »
Posté : sam. juil. 28, 2012 3:25 pm
par Rezzacci
Naissance d'une guilde, part. II
Entrepôt Vermillon, Stalagmanque
La vie était fastidieuse, au bureau des brevets des Guildes. Et c’est ce que Basilio DiConce, préposé au bureau des brevets des Guildes se répétait chaque jour. De nos jours, tous les domaines industriels sont occupés par des guildes, ou presque. Chaque jour, Basilio DiConce se disait qu’il allait démissionner. Et, chaque jour, il reculait l’échéance. Après tout, dans vingt ans, c’est la retraite, payée par l’ensemble de toutes les guildes. Situation plutôt enviable face au commerçant indépendant.
La porte du bureau s’ouvrit. Vu ses vêtements, c’était un riche quidam qui venait d’entrer, mais il ne reconnaissait nullement un patron des guildes. Habillé à la mode de Nursie, il tenait un papier dans sa main.
- Je suis bien au bureau des brevets des Guildes ?
- Oui, monsieur. Basilio DiConce, préposé pour vous servir.
- J’aimerais enregistrer la guilde dont le suis le représentant du syndicat.
- Bien, monsieur. Puis-je savoir sous quel nom serez-vous enregistré ?
- M. Willem van Huizijn, membre du Syndic de la Guilde des Raffineurs d’hydrocarbures.
Basilio DiConce allait répondre d’un ton sarcastique que cette guilde ne pouvait exister. En effet, la prospection et le raffinage du pétrole et du gaz naturel était depuis près d’un siècle pratiqué par…
Par quoi, justement ? En effet, l’Université assurait la majorité des extractions offshore, et le raffinage était partagé par les Guildes des Verriers, des Distilleurs et professions assimilées et des Purificateurs de Pierres et Métaux précieux. Mais c’est vrai qu’en fouillant dans les textes fondateurs de ces deux guildes, le raffinage des hydrocarbures n’entrait dans les qualifications d’aucune d’entre elles.
Basilio DiConce, au milieu de ses papiers, regarda le formulaire. Parfaitement rempli, avec toutes les informations requises. De plus, ce n’était même pas un patricien entrepreneur qui serait déchu de sa charge.
Le petit préposé, unique travailleur de l’Entrepôt Vermillon non rattaché à n’importe quelle guilde mais sous l’emprise de toutes, savait exactement ce qui allait se passer. Les guildes allaient se liguer contre les nouveaux venus – des nursiens, en plus – mais ne seraient pas dans leurs droits. Et elles allaient s’en prendre à lui, le pauvre employé.
Mais que pouvait-il faire ? Rien. Suivre les instructions. Il introduisit le formulaire – qui faisait aussi acte de fondation – dans une enveloppe pour les juges, afin qu’ils y apposent leurs signatures.
- Et bien voilà, monsieur. Vous faîtes officiellement partie des guildes de Stalagmanque. Vous recevrez juste la visite dans trois jours d’un comité d’inspection afin de vérifier que la hiérarchie est bien respectée et que les productions sont substantielles. Bien le bonjour, M. van Huizijn.
Le membre du Syndic s’en alla donc. Basilio DiConce secoua tristement la tête. Ça allait mal finir…
Posté : lun. août 20, 2012 2:11 pm
par Rezzacci
Le souci est dans les détails… microscopiques, part. I
30 novembre 2018
45 Grand-Boulevard, Castelcorvo, J. de Cisilvania Orientale, S.R. de Stalagmanque
Justiniano Vergonti attendait avec fébrilité chez lui.
Ancien membre de la Guilde des Apothicaires, Pharmaciens, Herboristes, Droguistes, Ciriers et Confituriers, il avait été radié de l’ordre pour utilisation controversée et malversations dans le domaine bactériologique. Le verdict avait été sans appel : radiation de l’ordre et exil forcé de Stalagmanque. Il avait alors fui, loin, très loin, avec sa famille, et s’était retranché dans les abords ruraux de la petite ville de Castelcorvo, au milieu de la forêt de Cisilvania Orientale. Il vivotait alors en tant qu’alchimiste et droguiste indépendant, offrant ses services à la population superstitieuse de cette région reculée de la République.
Mais, le jour même de l’annonce de l’épidémie qui sévissait au Viek Koing, une missive provenant du service de greffe du Sénat était arrivée dans sa bibliothèque, disant ceci :
« M. Vergonti, le temps est compté. Nous avons besoin de renseignements le plus rapidement possible. Nous vous prions également de rester le plus discret possible : le Sénat lui-même n’est pas au courant de ces actions.
Nous avons fait appel à vous pour cette mission car elle requiert un esprit hors des conventions. Votre radiation de la Guilde ne fut qu’une grossière erreur due aux œillères dont s’affublent apothicaires et confituriers face à l’innovation.
Nos courriers sont sûrement fouillés. Nous avons les moyens de nous protéger, mais pas vous. Alors répondez, et dans l’ordre, aux questions suivantes, de la manière la plus succincte possible.
1. Avez-vous toujours votre matériel de bactériologie ?
2. Vous sentez-vous prêt à rentrer dans l’Histoire de Stalagmanque ?
3. Savez-vous garder un secret ?
4. Vous y connaissez-vous en virus/bactéries virulentes et extrêmement mortelles ?
5. Savez-vous faire des cultures et isoler des micro-organismes très virulents ?
6. Aimez-vous les pistaches ?
7. Vous sentez-vous capables de commettre un acte communément admis comme criminel ?
8. Où sont cachés les corps ? »
Justiniano Vergonti avait répondu ainsi à la série de questions : Oui – Mouais – Oui – Oui – Oui – Oui – Pourquoi pas – Hein ?
Le lendemain, il avait reçu par la poste un sachet de pistaches. Avec, dedans, un papier disant de se tenir prêt le vendredi 30 novembre 2018. Alors, la veille, le pauvre apothicaire se tenait, anxieux et inquiet, toute la journée, dans son fauteuil, lisant et relisant, pour se détendre, les articles du Phileas sur les épidémies au Viek Koing.
Il n’avait pas dormi de la nuit. Et, environ une heure avant l’aube, quand le ciel était encore noir et la forêt menaçante, il vit, par la baie vitrée donnant sur la route, les phares d’un véhicule motorisé.
Seigneur, songea-t-il, un véhicule motorisé. Ça n’existait pas en cette région arriérée du pays, où les hippomobiles faisaient encore partie du grand-chic des notables. C’était donc forcément un stalagmantin.
Qu’est-ce qu’ils me veulent ?
Puis il remarqua, sur la portière, le blason de la famille Fulgosco, maîtresse des postes et télécommunications du pays. C’était donc simplement une livraison en recommandé.
Le facteur descendit de sa voiture, en tenant précautionneusement un paquet. Avant qu’il ait eu le temps de sonner, la porte s’ouvrit sur un Justiniano Vergonti échevelé, les yeux hagards, en robe de chambre et bonnet de nuit.
« Un paquet anonyme pour vous, m’sieur.
- De la part de qui ?
- D’un anonyme, m’sieur. »
Justiniano paya la livraison, puis s’installa dans le salon. Il déballa le paquet. Une boîte en fer-blanc hermétiquement fermée s’y trouvait, ainsi qu’une lettre. Il l’ouvrit.
« Monsieur Vergonti,
Si vous lisez cette lettre, c’est qu’elle se trouve entre vos mains. Alors soyez très prudent. Cette boîte contient une souche du fameux virus qui sévit au Viek Koing. Le navire non contaminé avait réussi, par les manœuvres habiles de médecins, à en prélever un échantillon. Gardez-le en lieu sûr, protégez-le, chérissez-le et cultivez-le. Au besoin, faîtes-le muter. En ce monde, il est toujours préférable de garder une arme de destruction massive. Rien n’interdit, fondamentalement, les armes chimiques.
Ne craignez rien : le colis a été maintes fois stérilisé, nettoyé, aseptisé. La souche est enfermée hermétiquement dans un récipient dans le colis. Soyez très prudent : nous ne souhaiterions pas une pandémie.
Et si, en même temps, vous pouviez trouver un remède contre ce virus, nous vous en serions éternellement reconnaissants.
Sincèrement,
Un anonyme ».
Justiniano Vergonti se retrouvait donc acculé. Que devait-il faire ? Dans tous les cas, il devait protéger cet engin de mort.
Il se dirigea donc vers son laboratoire privé et déposa le colis sur sa paillasse. Il verrouilla à double tour la porte et alla se coucher. Trop de stress dans la journée, il avait besoin de se reposer. Les études et les cultures allaient attendre demain.
Posté : mer. août 22, 2012 3:53 pm
par Rezzacci
Le souci est dans les détails… microscopiques, part. II
6 décembre 2018
45 Grand-Boulevard, Castelcorvo, J. de Cisilvania Orientale, S.R. de Stalagmanque
Après six jours d’intenses études sur l’échantillon donné, Justiniano Vergonti s’était lancé dans le dernier test qui lui paraissait efficace : la chromatographie.
Certains de ses anciens confrères désapprouvaient cette méthode, jugée trop volatile pour les virus, mais rien de grave ne pouvait arriver si on prenait les précautions nécessaires.
Une bonne heure était passée, et l’ex-apothicaire se rendit dans son laboratoire pour analyser les résultats. Il observa attentivement le papier sous sa lampe à UV. Les résultats qu’il voyait ne lui paraissaient pas cohérents. Il se rendit donc à la cage de Don Magnifico, son rat de laboratoire à qui il avait inoculé le virus. Il était toujours vivant, mais fiévreux et parcouru de tremblements.
Il ouvrit son ouvrage personnel de chromatographie virale et bactériologique – que ses confrères n’avaient pas voulu lui laisser, mais on ne remarquait jamais les vols de ce genre. Tout concordait, mais pas la souche du virus.
Une grippe ! Une simple grippe ! Ces imbéciles de marins avaient ramené un échantillon de grippe !
Cela voulait-il dire que le virus qui sévissait au Viek Koing était une simple grippe ? Au vu des symptômes, sûr que non. Où l’avaient-ils trouvé en pleine mer ? Il préférait ne pas le savoir.
Nonobstant, il se trouvait présentement en présence d’un virus parfaitement inoffensif – si on sait prendre les précautions nécessaires – mais ses détracteurs – dont il ignorait l’identité – le croyaient en possession d’un virus mondialement mortel.
En clair, il se trouvait en position de force.
Qu’allait-il faire ? La fortune ? La gloire ? Se venger de ses anciens collègues ?
Bah, ses détracteurs ont sûrement suffisamment de pouvoir pour le faire taire.
Ce serait drôle, quand même, se dit Justiniano Vergonti, que le virus du Viek Koing – il faudrait lui trouver un nom, tiens, à ce virus – soit une simple mutation du virus de la grippe.
Mutation…
Bon sang, mais c’est bien sûr ! Trouver de quel virus est muté celui du Viek Koing, et ainsi améliorer les chances de créer un vaccin !
Vite, à l’Almanach Symptomatique Stalagmanque.
D’après les symptômes, la variole, la fièvre jaune, le virus de Marburg, Ebola et la fièvre de la Vallée du Rift pourraient convenir.
Justiniano prépara donc sa valise : une vingtaine de boîtes de pétri pouvant contenir des souches virales, son microscope, ses agents mutagènes et la lampe UV, sa brosse à dents, ainsi que du matériel pour pouvoir cambrioler la Guilde des Apothicaires, Herboristes, Pharmaciens, Droguistes, Ciriers et Confituriers, et plus particulièrement leur musée de souches virales et bactériologiques.
« On va manger !
- Oui chérie ! J’arrive ! »
Que lui manquait-il ? Son passeport, son portefeuille, de l’argent et sa tenue de médecin de la peste. Quoiqu’on dise, cet uniforme reste vachement efficace pour se protéger des virus.
Plusieurs cartes détaillées furent enfournées dans sa valise. Après la Guilde, il allait devoir se rendre jusqu’au Viek Koing. Il y avait des bateaux en partance pour Makara à Stalagmanque, et les trains pour la capitale font le trajet en quelques heures à peine.
Ah, ne pas oublier Don Magnifico. Il pourrait être utile.
Voilà, Justiniano Vergonti était fin prêt.
En avant vers le Makara pour étudier ce virus !
Posté : mer. août 22, 2012 4:15 pm
par Rezzacci
Renaissance d’un Empire, part. I
30 novembre 2018
Palais des Doges, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
Adso Rezzacci, Doge de Stalagmanque, était dans son bureau. Debout, il contemplait une carte du monde de 1526, à l’apogée de l’empire commercial stalagmantin. A cette époque, par un continent, pas une côte qui ne fut marquée du « SDQS » ou qui ne fut protégée par la Pax Mercatoria Stalgmantica.
Adso Rezzacci soupira d’abattement. Depuis le temps, il ne restait à Stalagmanque que ses possessions métropolitaines. Comme il l’est dit dans l’opéra Splendore da Stalagmanca :
<center>Adieu, beaux morceaux de terre
Qui donnèrent gloire et richesse
A la Sérénissime Ville
Qui se replia sur son île</center>
Puis le Doge s’affala dans son fauteuil, la respiration sifflante.
Basilio Zetti, membre du Conseil des VII, toqua à la porte du bureau et entra.
Depuis quelques mois, la santé du Doge s’était sérieusement dégradée, et on attendait l’agonie avec de moins en moins d’espoir. Cependant, pour éviter un renouveau de l’Antidoge de Stalagmanque, on vérifiait tous les jours sa santé, et un membre du conseil des VII venait quotidiennement s’entretenir avec le Doge mourant pour s’enquérir de sa santé.
Basilio Zetti s’approcha donc.
Basilio Zetti : Monseigneur va-t-il bien ?
Adso Rezzacci : Mis à part les fluxions de poitrine plus virulentes, mon cas n’a pas évolué.
Et il repartit dans une quinte de toux.
Basilio Zetti se mit à admirer lui aussi la carte murale. Une plus moderne, mais tout aussi fournie en détails, ornait le dessus de la monumentale cheminée, mais la carte de 1526 demeurait pour des raisons sentimentales. L’empire commercial de la Sérénissime avait fait sa fierté, sa fortune et sa prospérité.
Adso Rezzacci : Je ne perds pas espoir, Basilio.
Basilio Zetti : Nous non plus, monseigneur. Votre mauvaise santé va aller en s’améliorant, c’est sûr…
Adso Rezzacci : Je ne parle pas de ça, bougre de saugrenu. Je parlais de ça !
Le membre du conseil regarda la carte que désignait le doge.
Basilio Zetti : La carte était tombée malade ?
Adso Rezzacci : Parfois, je me félicite que vous soyez vraiment simplet. Cela empêche les séditions. Mais là, vous faîtes exprès.
Basilio Zetti : Je vous demande pardon, monseigneur ?
Adso Rezzacci : L’Empire Commercial, Basilio ! L’Empire !
Basilio Zetti : J’avoue ne pas vraiment vous suivre, monseigneur.
Adso Rezzacci : Voyez-vous, cette missive privée envoyée par la Stohorie, ça m’a fait réfléchir. Si ce minuscule pays arriéré accepte de rouvrir les négociations, cela veut dire que tout n’est pas perdu. Avec force de persuasions et de verroteries, nous réussirons sûrement à retrouver le comptoir de Port-Salluste.
Basilio Zetti : Mais c’est de la folie !
Adso Rezzacci : Peut-être, mais il faut le tenter. D’autant plus qu’une fois ce comptoir retrouvé, ce sera l’engrenage qui relancera la machine !
Basilio Zetti : Quoi ? Les deux cent dix-huit comptoirs ?
Adso Rezzacci : Bien sûr que non. Il va falloir être plus restreint. A mon avis, nous ne dépasserons guère la trentaine. Trop de pays civilisés, d’anciennes colonies protégées… Ah, le protectionnisme. Ça me donne envie de vomir ! Et Alidoro ? Pourquoi n’est-il pas encore partie ?
Basilio Zetti : Une avarie dans les moteurs, et une subite congestion de poitrine de Dandini. Mais ç’est arrangé, et les navires sont partis, monseigneur. Nul doute que, dans peu de temps, nous aurons gagné un nouvel allié !
Adso Rezzacci : Dieu vous entende, Basilio. Dieu vous entende…
…………………………………………………………………………..
Service de greffe du Sénat, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
Dans le bureau encombré de papiers et formulaires, Roméo Mercante, directeur du service, remplissait des directives. Une fois un faux sceau apposé sur la lettre, il la donna à son interlocuteur, Sandro Landi.
Roméo Mercante : Les mesures peuvent être prises, mon cher Landi. Dans quelques jours, la guerre éclatera et Port-Salluste nous reviendra.
Sandro Landi : N’est-ce pas dangereux, monsieur ? Et si quelqu’un nous découvrait ?
Roméo Mercante : Croyez-vous que cette paperasse soit là pour faire joli, où encore parce que les dossiers s’entassent ? Non, c’est parce que le papier forme l’un des meilleurs isolants acoustiques. Je suis l’un des meilleurs faussaires de mon temps, le directeur des services d’espionnage, et un fin stratège. Croyez-moi, la seule faille dans mon plan, c’est vous.
Sandro Landi : Mais n’est-ce pas une haute trahison ?
Roméo Mercante : Je sais ce que vous vous dîtes. 1300 ans de stabilité, aucune menace de l’extérieur, cela veut dire que c’est à l’intérieur que se cache le ver, n’est-ce pas ?
Une gifle monumentale s’abattit sur la joue de l’employé.
Roméo Mercante : N’insinuez jamais que je puisse renverser le bonnet dogal. J’ai certes le pouvoir, mais je suis aussi l’ami d’enfance du Doge, son confident. Jamais je ne le trahirais, et c’est la caractéristique des directeurs de ce service. Une loyauté à toute épreuve. Un pouvoir millénaire, il ne faut pas le gâcher. Pouvez-vous vous imaginer vivre sans Sénat, sans Doge et sans Juges ?
Sandro Landi : Non, bien sûr que non…
Roméo Mercante : Exactement. Et moi non plus. Et personne dans ce foutu pays. Ces institutions sont notre survie, et il est de notre devoir de la protéger.
Sandro Landi : Mais alors ? Cette fausse missive ? Cet attentat ?
Roméo Mercante : Allons, ce ne sera pas un attentat vraiment orchestré par nos soiins. La Stohorie coulera pour de vrai le navire. Et je n’ai jamais pu supporter ce Dandini. Et nous avons besoin de ces comptoirs, sinon le pays se délitera de lui-même. Ce n’est que le début, les engrenages sont lancés. Ils nous remercieront sans même s’en rendre compte. Vous et moi, Landi, sommes les héros secrets de la République. Et n’allez pas vous en vanter sur les toits, hein ? Motus et bouche cousue.
Posté : jeu. août 23, 2012 12:29 pm
par Rezzacci
La guerre est déclarée, part I.
9 décembre 2018
12, canal des Soupirs, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
Au 12, canal des Soupirs, trois patriciens tenaient une discussion. Don Endor Cozecci, l’hôte, servait à boire à ses deux amis, Don Fabricio Londuamogo et Don Giacomo Sorca.
La discussion montait sur la récente guerre qui était déclarée.
Don Fabricio Londuamogo : Je ne peux pas croire que cette guerre soit déclarée. C’est proprement scandaleux.
Don Giacomo Sorca : J’avais voté contre. A mon avis, cette guerre était inutile.
DFL : Allons, mon ami, vous savez bien que nous n’avions pas le choix ! Attentat délibéré contre notre flotte, et assassinat par là-même de Don Alidoro Dandini ! Un membre du Conseil des VII !
DGS : Ils nous avaient prévenus. Tout bateau battant pavillon stalagmantin recevrait les foudres de la Stohorie. De plus, ils n’ont pas reconnu l’attentat.
Don Endor Cozecci : Ils nous ont invités à mener des discussions. Nous avons tous reçu une copie de la demande pour renouer des liens commerciaux.
DGS : Justement, parlons-en ! Vous trouvez normal, vous, qu’un pays vous demande de venir, et qu’il vous tire dans la coque quand vous vous approchez ?
DFL : Peut-être une mauvaise coordination dans les services administratifs ?
DEG : Ou alors c’est une ruse.
DGS : Une ruse ? Pourquoi faire ? Nos relations étaient on ne peut plus cordiales ! Nous nous ignorions l’un et l’autre, et rien de tout ceci ne pouvait mieux s’arranger ! Nous devions juste faire attention de ne pas approcher les côtes.
DEG : Qu’est-ce que vous voulez ? Le fait est là. Ils nous ont coulés : atteinte à l’intégrité de la Magistrature d’Etat et à la Flotte Marchande. Les Tables Furibalditaines sont claires : c’est une déclaration de guerre.
DFL : De plus, que proposez-vous comme explication ?
DGS : Nous avons été manipulés !
DEG : Et c’est reparti.
DFL : Ne me dîtes pas que vous croyez à la théorie du complot ?
DEG : Je vous ai déjà dit, en plus, Giacomo : c’est nous le gouvernement. On ne va pas se comploter entre nos pattes ?
DGS : D’une, il peut y avoir les intrigues de palais. Vous le savez très bien, c’est ce qui a causé la perte de la Principauté de Furibaldi. Mais je veux parler du Service de greffe.
DFL : Le service de greffe ?
DGS : Parfaitement ! Une troupe d’arrivistes, de parvenus, qui croient tout savoir et qui s’imaginent gouverner le pays. Ils dirigent à la fois le service diplomatique et d’espionnage. Vous ne trouvez pas ça un peu étrange ? Je suis sûr que le directeur est un espion spécialisé dans la contrefaçon de faux documents !
DEG : Calmez-vous, un peu. De plus, la Stohorie n’a pas revendiqué l’attentat, comme vous l’avez dit.
DGS : Oh, la belle affaire ! Un navire longe les côtes de la Stohorie et hop ! Disparu ! Seule solution : soit ce sont des menteurs, soit le service de greffe a lui-même organisé l’attentat.
DFL : Là, j’avoue que j’aimerais savoir comment. Tout le monde sait que les navires marchands ne possèdent qu’un armement sommaire, de quoi se défendre contre pirates et corsaires. Mais rien qui puisse les couler de cette manière.
DGS : Je vous le dit, moi. Cette histoire ne sent pas bon du tout. Nous n’aurions jamais dû entrer en guerre. Nous n’aurions jamais dû entrer en contact avec le Kirkstan. Nous n’aurions jamais dû essayer de s’étendre commercialement. Nous n’aurions jamais dû faire confiance au service de greffe. Nous allons nous en mordre les doigts, c’est moi qui vous le dis, nom de Dieu ! Pardon Seigneur.
Posté : lun. août 27, 2012 11:53 am
par Rezzacci
Ah, ça ira, ça ira, ça ira… part. I
20 décembre 2018
2 rue du Dolmen, Montepiano, J. de Cisilvania Orientale, S.R. de Stalagmanque
Depuis que les idéologies communistes, marxistes et kirovistes infestaient les nations avoisinantes, de nombreux ouvrages avaient traversé la frontière, selon la tradition séculaire du pays visant à augmenter les échanges d’informations.
Et, bien entendu, dans une population majoritairement paysanne, les idéologies de Kirov et Marx avaient frappé les esprits. Un pays où les peuples sont libres, où l’outil de production appartient aux travailleurs et non à de stupides oligarques enfermés sur leur lagune, les pieds dans l’eau, est un doux rêve utopique qui a piqué l’esprit de plus d’un.
Mais là où, pour certains peuples, il faut quelques mois pour intégrer une idée, le peuple indolent de Stalagmanque prenait plusieurs lustres. Il faut croire, cependant, que la récente ouverture à l’internationale dont faisait preuve la république, et les récents contacts avec le Kirkstan, auraient servis de catalyseurs.
Même si, dans certains endroits, on continuait d’en parler tout simplement plutôt que d’agir concrètement.
Par exemple, dans une taverne de Montepiano, des paysans discutaient sereinement. Ce n’est pas dans un tel endroit que l’inquisition vient fourrer ses oreilles.
« Messieurs, il faut agir. Nous ne pouvons plus supporter la tyrannie oppressive du Sénat.
-Tyrannie oppressive ? T’exagère pas un peu ?
-On ne va pas repartir dans ce débat. Partout, sur la surface de la terre, les peuples se révoltent, se soulèvent, se rebellent, pour se libérer du despotisme de l’argent roi !
-Mais sont-ils heureux ?
-S’ils n’étaient pas heureux, ils se seraient libérer de nouveau, n’est-ce pas ? Ce qui caractérise le pouvoir des régimes communistes, c’est qu’ils durent, contrairement aux régimes fascistes !
-C’est sûr que la république de Stalagmanque, elle, elle ne dure pas longtemps…
-Suffit ! Les railleries, ce n’est pas pour nous ! Même dans les judicats, le peuple gronde. Là où ils sont le plus avancés, c’est à Héphaïs. Ce soir, d’ailleurs, il y a un discours fait par Vladimir Tetri dans cette ville, au pied du volcan. Je pense que ça pourra être considéré comme le début de la révolution ! »
La pendule de la taverne sonna neuf heures.
« Chut, maintenant ! Benito, allume la radio ! C’est retransmis sur les ondes clandestines ! »
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45 avenue des Trois Poissons, Torovgrad, J. de Giustarostov, S.R. de Stalagmanque
C’était une réunion huppée au salon de la comtesse Poïevka.
Autrefois, avant le Risorgimento, la Seigneurie de Torovgrad était un fidèle vassal du Saint Empire de toutes les Rostovies. Malgré les conquêtes républicaines, le territoire avait gardé de ses anciennes coutumes quelques aspects, comme une architecture en bulbes, une gastronomie solide, et surtout une aristocratie qui, malgré les siècles, avait tenu bon. Elle ne possédait absolument aucun pouvoir, aucun privilège, mais restaient de grands propriétaires terriens et gardaient un certain prestige esthétique.
L’aristocratie prenait l’habitude de se réunir dans des salons pour discuter de tout et de rien.
Aujourd’hui, principalement, les discussions portaient sur les montées socialistes dans le pays.
Les giustarostovs avaient toujours été proches de la Rostovie, malgré l’éloignement politique et étatique, et la révolution de 1949 avait été un coup dur.
Le pire qu’ils puissent imaginer était que cette révolution se retrouve dans la république.
« Bah, fit le comte Andréany, que peuvent-ils bien faire ici ? Les paysans pourraient-ils sincèrement se passer de doges, pour un stupide kolkhoze d’Etat, ou Dieu sait quoi ?
-On s’imaginait aussi que la Rostovie ne saurait se passer de Tsars. Et aujourd’hui, la doctrine kiroviste l’a entièrement ravagée.
-Le pouvoir des rouges est incommensurable, n’oublions pas.
-J’ai entendu dire qu’aujourd’hui, à Héphaïs, la montée des kirovistes serait incommensurable.
-Le Grand-Bûc doit se retourner dans sa tombe, à l’heure qu’il est.
-Le fait qu’il se soit fait envahir n’est pas un motif suffisant, déjà ?
-Il doit avoir plaisir qu’il se soit fait envahir selon les codes des Tables Furibalditaines. Cependant, la révolte populaire est contraire à tous les enseignements des républiques maritimes, n’est-ce pas ?
-Chut ! Taisez-vous ! J’écoute quelque chose ! »
Tous se retournèrent vers le duc Bidenbröckvsky. Cet original était penché sur la radio, écoutant un homme crier.
« Qu’est-ce que c’est ?
-C’est sur les ondes clandestines. Discours d’un certain Vladimir Tetri. Un révolutionnaire. Ecoutez plutôt, ça risque d’être intéressant… »
…………………………………………………………………………
Calvaire Héphaïs, Héphaïs, J. de San Luca, S.R. de Stalagmanque
Il existe au bord de mer trois volcans : Héphaïs, Tartari et Charonis, chacun ayant donné son nom aux villes adjacentes et donnant fertilité aux terrains pour la culture de la vigne. Autrefois dirigés par des Bûcs puis un Grand-Bûc fédérateur, ils furent rattachés à Stalagmanque par le Risorgimento.
De nos jours, c’était l’endroit où les montées révolutionnaires se faisaient le plus sentir. L’Inquisition n’avait jamais eu autant de travail, et quelques sabotages se faisaient déjà sentir.
Aujourd’hui, il y avait le discours du chef informel des révolutionnaires héphaïtes : Vladimir Tetri, qui, au pied du volcan qui avait fait la gloire du Grand-Bûché, faisait son homélie (retransmise à la radio en direct sur les canaux clandestins).
<center>[img]http://www.fsa.ulaval.ca/personnel/VernaG/leadership/disk/russie_index_fichiers/image005.jpg[/img]</center>
« Camarades !
Nous ne pouvons plus subir ceci. La situation est proprement intolérable. Combien de temps encore laisserons-nous le Sénat, cette assemblée d’hommes privilégiés, s’octroyer toute la richesse de ce pays ? Combien de temps laisserons-nous le fossé de l’Inégalité s’accroître de jour en jour ?
Stalagmanque se dit un pays social, puisque les artisans des guildes possèdent des privilèges sociaux, que chaque individu a un libre accès à la culture et l’éducation, et parce que chaque citoyen est propriétaire de ses terres. Mais ce ne sont que des façades derrière lesquelles la République se cache pour dissimuler son incompétence et sa lâcheté face aux vrais problèmes. Plutôt que de se charger elle-même de l’éducation et de la santé de son peuple, elle laisse cette tâche à des investisseurs privés véreux et à des organismes religieux plus soucieux de votre âme que de votre corps, sans compter qu’aucun privilège social n’est accordé aux artisans et ouvriers des provinces, soumises au bon plaisir de juges gâteux et avides de richesses.
Cette situation durera-t-elle ? Voici l’évolution que je prévois : les grands groupes capitalistes prendront la place des commerces de proximité, et rendront leurs services payants. Les organismes catholiques refuseront de soigner le voleur sous prétexte que c’est un pêcheur.
Devons-nous nous laisser faire ? Non. Refusons ce futur sombre et inadéquat pour la population. Nous refusons, comme dans les autres paradis communistes, de subir quelques décennies les affres de l’inégalité capitaliste, de continuer de subir les horreurs de la république oligarchique ploutocrate, et enfin nous devons nous lever, ensemble, pour permettre aux paysans de devenir prospères et riches, comme il l’a toujours voulu par la providence.
Debout les peuples, et à mort le Sénat et le Doge ! La révolution… »
« Nous nous excusons de cette interruption de programme. Le révolutionnaire a été descendu à coups de fléchettes tranquillisantes par l’Inquisition pour propos injurieux envers le Doge et le Sénat. Nous vous remercions de votre écoute, et vous souhaitons une agréable fin de soirée sur les canaux clandestins.
Nous continuons tout de suite avec un extrait piraté de Perduti !, fameux opéra aux droits d’auteurs exorbitants. »
…………………………………………………………………………
8 Appelstraat, Grachtdam, J. de Nord-Nursie, S.R. de Stalagmanque
Dans l’appartement de Joost Tulpdam, tranquille bourgeois de Grachtdam, on éteignit la radio. Un groupe de cinq marchands nursiens s’entre-regardaient en souriant.
La discussion débuta, et chacun y mit de son grain de sel d’une manière plutôt anarchique.
« Alors, Joost ? Heureux ?
-Plus que vous ne pouvez l’imaginer. Je vous avoue que j’étais dubitatif face à cette opération, mais elle semble être un succès.
-Succès ? Vous trouvez ? Le révolutionnaire s’est fait arrêter. Je n’appelle pas ça un succès.
-Il va devenir un martyre, et ce sera sa meilleure consécration !
-Faire venir un exilé kirkstanais pour mener cette opération fut une excellente idée. Il trouve tout de suite les mots qu’il faut.
-Et le coup des fléchettes, si authentique, et pourtant si inattendu ! L’Inquisition se débrouille fort bien, je trouve, malgré le grand âge de la plupart de ses membres.
-Vous ne pensez pas qu’un jour on puisse se faire attraper ?
-Voyons. Qui penserait que la révolution populiste de Stalagmanque a été orchestrée par un groupe de bourgeois nursiens afin de rétablir l’indépendance de notre île ? Personne.
-Ben, vous savez, on raconte que la guerre contre la Stohorie aurait été entièrement orchestrée par le service de greffe du Sénat. Ces abrutis possèderaient sans doute l’esprit adéquat pour trouver la faille.
-Bon, écoutez, Van Landerk. Lorsque la révolution éclatera, Stalagmanque sera si occupée à gérer la révolution qu’elle ne pourra pas s’occuper de l’île de Nursiejk. Nous sommes trop éloignés pour être un centre d’attention efficient. Alors, la seule possibilité sera que la République Marchande de Nursiejk pourra survivre.
-Les autres villes sont prêtes aussi ? La révolution est imminente.
-J’ai reçu il y a peu des messages en provenance de Trijmuid et Coloersveen. Tout la Nord-Nursie est prête. Le Sud est un peu plus réticent, mais nul doute que nous arriverons à les convaincre.
-N’y a-t-il pas un risque que les anciennes villes libres désirent le redevenir ? Qu’en est-il de Sint-Joostdam, Loedejveen et Neusgat ?
-Nous les rattacherons, bien entendu. La République Marchande de Nursiejk se doit d’être unie, si elle veut lancer la culture de la tulipe à un niveau extraordinaire.
-Et bien, je crois qu’alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Buvons, messieurs, à la santé des rouges, et à la prochaine réussite de la république des bourgeois !
-Santé ! »
Posté : mar. août 28, 2012 8:06 pm
par Rezzacci
Ah, ça ira, ça ira, ça ira… part. II
24 décembre 2018
Palais des Diplomates, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
« Hé, les gars, venez voir ça ! »
Le service de greffe du Sénat de Stalagmanque était sûrement l’un des derniers endroits où l’on travaillait en ces jours de fêtes. Mais le service de greffe était un endroit où jamais l’activité ne baissait (sauf entre 2 et 4 heures du matin, où les couloirs étaient le domaine du concierge, un être indéfinissable et – d’après certains – diabolique).
Si, ici, les pontes et hauts gradés étaient déjà sortis, certains pour la célébration, d’autre pour la Nuit des ouvertures, il restait encore de nombreux diplomates qui relisaient des dossiers, envoyaient des rapports, remplissaient des formulaires, codaient des messages, le tout dans une joyeuse bureaucratie de bon aloi.
Leonardo Démosthène tenait entre ses mains la feuille de choix controversée entre toutes de la République : Mi-figue mi-raisin, et plus particulièrement l’édition d’aujourd’hui traitant du discours de Vladimir Tetri.
Chacun vint pour y mettre son grain de sel.
« Qu’est-ce qu’ils disent d’intéressant, cette fois-ci ?
-Ils parlent du discours de Tetri. Ils sont assez cyniques, cette fois-ci.
-Cyniques ? Ils le sont toujours, n’est-ce pas ?
-Cette fois-ci, ils sont plus… Comment dire ? Pessimistes. Mais à leur manière : insupportable et railleuse.
-Dis-donc, ils s’y intéressent vachement. Tu penses que c’est grave, cette révolution populaire ? »
Mercato Parasiti, qui lisait dans un fauteuil dans son coin, se remémora le visage de la reine Annabelle II du Thorval lorsqu’il lui avait dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter des menaces kirovistes à Stalagmanque. Elle avait eu une expression étrange…
« Bah, ils n’y arriveront jamais. Le plébéien moyen a un niveau intellectuel médiocre, une coordination pathétique, un esprit de groupe déficient et une volonté de changement quasi-inexistante. Les psycho-sociologistes l’ont affirmé : il est impossible dans l’esprit du petit stalagmantin d’imaginer la vie sans un Doge.
-Ne sommes-nous pas aveuglés, tout de même ? Je propose que l’on mène une enquête préliminaire pour en savoir plus.
-Hé, ho, du calme ! Tu veux mener l’enquête avec qui, ducloche ? Et quels fonds ? C’est la crise au service, ces temps-ci.
-De plus, ce sont les fêtes de fin d’année. Vraiment, qui fomenterait une révolution la veille de Noël ?
-Je ne sais pas, moi. Les nursiens, tiens ! Ils ne fêtent pas Noël, mais la Saint Nicolas, seulement. Le journal les accuse bien, non ?
-Tu ne vas pas nous dire que tu crois toutes les fadaises et billevesées de ce journal ? Souviens-toi quand il a accusé la Guilde des Apothicaires, Pharmaciens, Herboristes, Droguistes, Ciriers et Confituriers d’avoir fait pénétrer sur le territoire une souche du Viekvirus, l’Université de développer un projet de bombe nucléaire, le directeur de la Soffitta d’être à l’origine de tous les meurtres de la capitale, le Conseil des VII d’empoisonner le Doge, ou même notre service d’être la cause de la guerre contre la Stohorie !
-En effet, c’est ridicule, fit Sandro Landi, avant de se replonger dans ses écritures.
-Le fait est qu’ils ne racontent que des bêtises. Ils divertissent le peuple, et c’est tant mieux. Mais même lui a compris qu’il ne fallait pas accorder de foi à eux. Ils font leur Cassandre, certes, mais laissons-les élucubrer dans le vide !
-La différence avec Cassandre, c’est qu’elle avait raison, mais que personne ne la croyait.
-Bon, on se tait, maintenant. On a encore du travail à boucler, et j’aimerais rentrer chez moi pour le réveillon.
-Vous pensez que le concierge fête le réveillon ?
-Personnellement, je préfère ne pas penser au concierge hors de cette enceinte. Ça me fait trop peur. »
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8 Appelstraat, Grachtdam, J. de Nord-Nursie, S.R. de Stalagmanque
« Vloek !
-Que se passe-t-il, Joost ?
-Que se passe-t-il ? Eh bien, il se passe que nous avons été découverts.
-Comment ça, découverts ?
-Si, si, lisez dans cet article ! »
Paulus Van Landerk, qui se trouvait chez Joost Tulpdam ce soir-là, ainsi que les trois autres conspirateurs, prit la feuille de journal.
« Quoi ? Enfin, mon bon ami, vous prenez vraiment au sérieux ces élucubrations d’hommes ivres ?
-Mais enfin, comment ont-ils fait pour le découvrir ?
-Ma théorie là-dessus, c’est que pour chaque problème du pays, ils tirent au hasard dans un chapeau un nom ou une organisation pour désigner un coupable. Ça permet d’instaurer un climat de peur et de danger dans le pays, et ça donne le petit frisson quotidien dont a besoin le continental.
-Je ne suis pas sûr. Je suis même certain que ces scribouillards savent parfaitement ce qu’ils font !
-Mais comment auraient-ils accès à toutes ces informations ?
-Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que maintenant, ils sont au courant. Il faut donc agir vite, et accélérer le mouvement. Déclenchez les révoltes à Garicitta, Aix-les-Bains et Pazaccévi. Le sabotage de Bel Proximus ?
-Ils sont en train de le faire.
-Très bien. Il n’y a plus une minute à perdre. Dieu seul sait comment ses plumitifs véhéments du journal étaient aussi perspicaces…
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9 canal aux Truites, rez-de-canal, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque.
Au bureau du journal Mi-figue mi-raisin se préparait l’écriture du prochain numéro.
« Bon, alors, quel problème on va traiter cette fois-ci ?
-Chais pas, moi. Si on parlait des arnaques de Noël, tiens ?
-D’accord. Apportez-moi le chapeau avec les noms dedans, qu’on "choisisse" qui est le coupable. »
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9 canal aux Truites, troisième étage, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque.
A la direction du journal Mi-figue mi-raisin, le rédacteur-en-chef écoutait via un interphone les discussions se déroulant au rez-de-canal.
Ah, les fous, se dit-il. Même eux pensent que nous ne sommes qu’un journal satirique et calomniateur.
S’ils savaient !
En réalité, le journal Mi-figue mi-raisin possédait le meilleur réseau d’informations au monde. Seules deux organisations le dépassaient en efficacité et étendue, et il ignorait lesquelles étaient-ce.
Il avait accès à tant d’informations qu’il connaissait à peu près tout sur la planète. Qui était le véritable créateur et instigateur de la fièvre du Viek Koing ; quels pays travaillaient en secret sur la bombe nucléaire ; les discussions et congrès « secrets » de la Sainte Alliance et autres organisations ; les futurs succès de la mode et issues de match de catch ; les envies d’annexions de la Génovie ; l’implication de Stalagmanque dans la libération de ressortissants sébaldes au Kirkstan ; les véritables causes de la mort de l’empereur du Terdus ; et ainsi de suite.
Alors un évènement aussi mal préparé que la révolution stalagmantine ne pouvait lui échapper.
La porte de son bureau s’ouvrit.
« Bonjour, m’sieur. On a besoin du chapeau pour tirer au sort un coupable.
-Arnaques de Noël ?
-Comment vous savez, m’sieur ?
-L’instinct du journaliste, petit. Tiens, voilà. »
Il lui avait donné son chapeau remplis de papiers sur lesquels, sans exception, était marqué « Dôme argenté ». Les arnaques de Noël, tellement prévisible.
Il se remit à son travail. Il connaissait l’étendue de son pouvoir. Il savait la puissance de ses informations.
Mais il savait aussi qu’il était condamné à jouer éternellement le rôle de Cassandre.
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Pont des Sabirs, Bel Proximus, J. de San Luca, S.R. de Stalagmanque.
« C’est bon, tu as le matériel ?
-Ouais, je crois.
-Alors allons-y !
-On s’rait mieux chez nous, à fêter Noël !
-Chut, tu vas nous faire repérer ! Tu préfères quoi : être libre, ou fêter Noël avec ta famille ?
-Ma femme, elle a préparé une dinde aux truffes. J’y ai dit que je sortais avec des amis. Elle m’a plus parlé.
-Mmh… dinde aux truffes. Chez nous, ce soir, on faisait du bœuf en gelée. C’est trop bon.
-Arrêtez, vous me donnez faim. J’ai apporté qu’un petit casse-croûte, moi, ce soir.
-Chut ! Maintenant on se tait, et on s’approche du pont.
-Mais et la dinde…
-Chut ! »
Quatre silhouettes sortirent de l’ombre d’une rue et s’approchèrent relativement discrètement du Pont des Sabirs, sur lequel passait l’une des lignes les plus importantes entre Bel Proximus et Furibaldi.
Les quatre hommes formaient le commando révolutionnaire de sabotage d’élite du mouvement populo-kirovo-communo-socialo-marxiste (on avait eu du mal à trouver à quelle idéologie précise de raccrocher). Mais elle était plutôt pataude. On ne s’improvise pas saboteur du jour au lendemain.
« Bon, amenez la dynamite.
-Oh, flûte !
-Quoi ?
-J’l’ai oubliée dans la rue, sur le tonneau. Attendez deux secondes, j’y vais.
-Non, c’est pas vrai mais quelle nouille. Bon, Lauduni, tu as le détonateur ?
-Comment j’pourrais l’oublier. Ça pèse une tonne, ce machin-là. Pourquoi que c’est moi qui me le coltine ?
-Parce que j’ai décidé ainsi ! C’est bon, tu as la dynamite ?
-Yep, chef, à peine trempée et presque au complet !
-Très bi… Comment ça, presque au complet ?
-Un chat m’a attaqué, et il m’a pris un bâton. Mais c’est bon, j’ai gardé le briquet. Il est juste… Mais où je l’ai mis ? Ah, c’est bon, il est là. Le chat ne pourra pas l’allumer, c’est bon.
-J’espère que c’est pas le chat du père Léon.
-Pourquoi ?
-Y fume comme un pompier, et bigleux comme il est, y s’rait capable de le confondre avec un cigare.
-Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous ! On va finir par se faire repérer ! »
Une fenêtre au bord du fleuve qu’enjambait le pont s’alluma et s’ouvrit.
« C’est pas bientôt fini, ce vacarme ! On s’entend même plus réveillonner en paix !
-Bonne fête, m’ame Gabi !
-Mais tais-toi, abruti.
-Mais ce s’rait pas le p’tit Ludovico ? Tu trame quoi, dehors, avec une femme qui t’attends chez toi ?
-On fait sauter l’pont pour le peuple, m’ame !
-Mais tais-toi, abruti !
-D’accord, mais pas après onze heures. Mon mari s’endort tôt, et mieux vaut pas le réveiller. Il a le tromblon facile. »
Et la fenêtre se referma.
« Toujours gentil, m’ame Gabi. C’est elle qui a accouché tous mes enfants !
-T’en a qu’un, et il est mort à deux mois.
-Ouais, mais pas à cause d’elle. C’est que j’ai oublié d’lui donner à manger.
-Vous me rendez malade, fit le chef. Bon, alors, on va installer la dynamite. Voilà les instructions de Tetri.
-Comment il a fait pour te le faire parvenir ? Il est pas en prison ?
-Je sais pas. Les gardiens sont pas forcément les plus futés non plus.
-Dis, Valeriano…
-Pas de prénoms ! Ici, tu m’appelle Chef, un point c’est tout ! Et tu me vouvoies !
-Comme tu veux. Donc, dîtes, chef-un-point-c’est-tout, on est obligé de faire sauter ce pont ?
-Bien sûr, c’est une artère principale !
-Justement. Y’a ma belle-mère qui repart après-demain à Stalagmanque par train. J’aimerais pas qu’elle reste à cause du sabotage. On pas plutôt reporter ça dans deux jours ?
-Non, non et non ! Bon, toi, va accrocher quatre bâtons de dynamites à chaque pied du pont.
-Pourquoi…
-Pas de discussions ! On fait ce que je dis et c’est tout ! Voilà. Nous, on s’éloigne à cent pas. »
Le groupuscule s’éloigna en comptant soigneusement le nombre de pas qu’il faisaient, l’un d’eux déroulant un fil.
Le dernier revint rapidement après avoir tout attaché.
« Voilà. Maintenant, on raccorde les fils au détonateur.
-Quel fil à quel bouton ?
-Le fil rouge sur le bouton blanc, le fil vert sur le bouton bleu, d’après ce qui est écrit.
-C’est vrai que c’est logique.
-Dîtes, on devrait pas vérifier qu’il n’y a personne sur ce pont ?
-Ce sera un martyre de la liberté ! Allez ! On fait tout sauter ! »
Le chef appuya sur le détonateur. Une explosion retentissante se fit entendre dans toute la ville.
« Euh, chef, comment ils sauront que c’est nous les révolutionnaires du côté des gentils, qui ont fait cet acte de rébellion ?
-Dîtes…
-Euh… J’avoue que je n’avais pas pensé à ça.
-Dîtes…
-On devrait peut-être leur envoyé un mot ?
-Mais bien sûr : « Bonjour, on a fait sauter le pont. Grosses bises. »
-Dîtes…
-Pourquoi grosses bises ?
-Qu’est-ce que j’en sais ? Ça ne risque pas de fonctionner, ils ne nous prendraient pas au sérieux.
-Dîtes…
-Est-ce qu’on aurait dû y penser avant ?
-Je crois. Mais maintenant, ils vivront dans la terreur !
-Dîtes…
-Quoi, à la fin ?
-On devrait pas s’enfuir, là ? Parce que la maréchaussée pourrait arriver, et j’aimerais pas arriver en retard pour la bûche de noël, moi.
-Euh, vous avez raisons, camarade. Rompez !
-Rompez quoi ?
-Je veux dire : chacun chez soi. Allez, ouste ! »
Posté : mer. août 29, 2012 8:19 pm
par Rezzacci
Ah, ça ira, ça ira, ça ira… part. III
27 décembre 2018
1 canal du Mondegrave, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
Guilde des Métiers du livre
A la Guilde des Métiers du Livre, l’odeur âcre d’encre, de colle et de papier mâché remplissait les locaux. Les presses fonctionnaient jour et nuit pour fournir au pays sa quantité quotidienne de livres et journaux. Elle seule avait le monopole de l’impression, mais, chose ingrate, elle n’avait pas le droit de les vendre aux consommateurs. Libraires, bouquinistes et buralistes prenaient le relais.
On parlait beaucoup de la liberté de la presse, dans le pays. Mais certains ne pensaient pas qu’en réalité, la liberté de presse était entièrement entre les mains d’un groupuscule d’individus dirigeant la guilde.
Aujourd’hui, un courrier avait été reçu. Le préposé au courrier prit l’enveloppe, l’ouvrit, et resta abasourdi. Il préféra l’apporter au Contremaître de Presse, pour avoir son avis.
« Dîtes, monsieur…
-Oui, quoi ?
-On a reçu ce courrier pour le moins… étrange.
-Que dit-il ?
-Il est écrit : « Bonjour, on a fait sauter le pont. Grosses bises. Les révolutionnaires ».
-De quoi ?
-Oui, oui, c’est ce qu’il y a d’écrit.
-Attendez… Ils ont vraiment écrit : grosses… bises ?
-Ben faut croire.
-Et qu’attendez-vous, alors ? Ce papier ne peut provenir que d’un farceur, voyons.
-Ah bon ?
-Ecoutez, mon p’tit. Cela ne fait pas longtemps que vous êtes dans le courrier et dans la machine. Vous ne savez pas comment tout ceci se passe. Mais je vous assure que le nombre de fausses dénonciations est proprement hallucinant. N’y faîtes pas attention.
-Mais le journal Mi-Figue mi-raisin…
-Ce torchon n’existe que par notre bon vouloir ! Il ne tiendrait qu’à nous de faire taire cette Cassandre pour le bien de tous !
-Alors pourquoi ne le faisons-nous pas ?
-Eh… Décision plénipotentiaire du patron. Allez, maintenant, ouste ! Au travail ! Le journal ne va pas s’imprimer tout seul ! Pfff ! Grosses bises… »
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Pont des Sabirs, Bel Proximus, J. de San Luca, S.R. de Stalagmanque
Don Paolo Forcina, Juge de San Luca, marchait d’un air hagard au bord du pont des Sabirs, à l’état de ruines pour l’instant.
« Notre nation est trop jeune pour posséder ses propres ruines », eut-il la force de dire, l’air absent.
Bernardo DiGuarda, envoyé par la Guilde des architectes, venait de finir de faire l’état des lieux.
« Eh bien, on peut dire que vous avez de la chance, Don.
-Que-quoi ? Comment ça, de la chance ?
-Et bien, vu la quantité de dynamite placée ici, il y en avait assez pour faire sauter les maisons alentours. Mais ils ont dû se planter dans le branchement des fils, ce qui fait que seule une partie de la dynamite a explosé.
-Est-ce que c’est toujours sous garantie ?
-Quoi ? Vous plaisantez, j’espère ! Sabotage sur bâtiment public ne fait pas partie des cas de figure où le bâtiment est assuré.
-Donc… Il va falloir tout reconstruire ?
-Pour sûr, ça oui. Mais ça risque de prendre du temps. La guilde est déjà chargée d’un gros projet portuaire en Transyldavie. Enfin, elle se prépare à recevoir un contrat sous peu. »
Don Paolo Forcina se jeta subitement sur l’architecte, perdant tout son calme d’abattement qu’il avait juste avant.
« Qui a fait ça, sacrebleu !
-De quoi ? Mais comment je pourrais le savoir, moi ? Des gamins, sans doute.
-Des gamins ? Des gamins ? Des gamins ?!!
-Vous savez, j’ai compris. Pas besoin de le...
-Des gamins ?!!!!
-...répéter une quatrième fois.
-Mais comment des gamins pourraient-ils acheter autant de dynamite ?
-Bah, vous savez, la Guilde des Droguistes vend à qui elle veut.
-Mais des gamins !
-Sinon, ça peut toujours être les révolutionnaires. Vous savez, comme ils disent dans Mi-figue, mi-raisin...
-Ne soyez pas ridicules. Des révolutionnaires ?
-Bah, vous savez, moi j’dis ça, j’dis rien.
-Alors taisez-vous. Tout le monde sait qu’une révolution n’aurait aucune chance dans ce pays.
-Oui, bon, je faisais que proposer. Qui ça peut être d’autre, alors ?
-Je ne sais pas, mais faîtes quelque chose ! Mettez l’Inquisition sur le coup ! La Maréchaussée ! Le Fisc ! Toutes les polices et méthodes possibles ! Qu’on placarde des affiches, fasse des appels à la radio, des demandes de témoins dans les journaux !
-En résumé, vous voulez qu’on sème la panique ?
-OUI !!!
-Ah, bon, d’accord. Mais vous savez, moi, je suis architecte, c’est tout. Alors, va falloir vous débrouiller tout seul. A la revoyure, m’sieur ! La Guilde vous enverra un devis pour la… « rénovation » de votre pont. »
L’architecte s’en alla donc d’un pas tranquille, persuadé que cette affaire n’était plus de son ressort, et qu’elle ne lui retomberait dessus d’aucune façon. Il laissa près des gravats un Don Paolo Forcina complètement désabusé, qui hurlait comme un malade en demandant de l’aide.
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Place Gorzza, Bel Proximus, J. de San Luca, Stalagmanque
Le commando révolutionnaire d’élite, sous couvert de la nuit, s’approcha discrètement de la Place Gorzza. Une autre action révolutionnaire était en marche.
« Bon, alors, fit le chef, tout le monde a compris le plan ?
-Non, pas moi, j’étais aux toilettes.
-Non mais quelle nouille. Bon, alors, je récapitule. Vous voyez la banque Gorzza sur la place Gorzza ?
-Oui.
-Oui.
- Non, je n’y suis jamais été. Moi, je suis à la banque Gialli.
-Là n’est pas la question. La banque est le symbole même du capitalisme croissant. Alors, kamarrrades, il nous faut en débarrasser le peuple.
-Pourquoi que tu parles avec un drôle d’accent ?
-Quoi ? Oh, non, c’est juste que dire « kamarrrade » avec l’accent rostov, ça le fait, je trouve.
-Moi pas.
-Dîtes, chef, est-ce qu’on pourra en profiter pour braquer la banque ?
-Non ! L’argent du capitalisme-roi ne doit revenir qu’au peuple !
-Je fais partie du peuple, moi, non ?
-Oui.
-Ah, bon, tant mieux alors.
-Allons-y, kamarrrades !
-Sérieusement, tu peux arrêter ? Ça fout les jetons, ton truc, là. En plus, t’as les yeux qui roulent et deviennent tous rouges.
-Chut ! Bon, alors, kamarrrade 3, tu as bien prévenu la presse avant ? Qu’ils sachent que c’est nous, au moins.
-Yep ! Tous les journaux du pays !
-Tous ?
-Bien y’en a que sept, non ?
-Il a pas tort, là, chef.
-Bon très bien. Allons… Stop !
-Qu’est-ce qu’il y a chef ?
-Pourquoi y’a-t-il quelqu’un devant la banque ?
-Oh, chuis dessus.
-Comment ça ?
-Y’a seulement un journaliste. En plus, c’est pour le Souffle.
-QUOI ?! Tu leur as donner l’horaire du sabotage ?
-Bien oui pourquoi ? Fallait pas ?
-Mais… que… je… Espèce de **** !!!
-C’est drôle, chef, vous vous censurez tout seul !
-Nom d’un chien ! Mais on ne peut pas faire ça devant témoins !
-C’est pas ce que vous vouliez, patron ?
-Bien sûr que non ! Non mais je…
-Pas grave, je vais arranger les choses, moi, chef !
-Quoi ? Non, n’allez… Mais où est-ce qu’il va ?
-Il va parler au journaliste, je crois.
-Ils ont l’air de bien s’entendre.
-Ne me dîtes pas que…
-Dîtes, chef, c’est bon, j’ai parlé au journaliste, fit le révolutionnaire en revenant de sa discussion. Il dit qu’il va aller boire un verre et qu’il revient dans environ une demi-heure.
-Comment vous vous connaissiez ?
-Ben c’est celui à qui j’ai donné l’information.
-Donc il vous connaît ?
-Un peu qu’il me connaît ! C’est mon beau-frère !
-Nom d’un… Bon, là n’est plus la question. Mes frères, en route contre le massacre de l’impérialisme capitaliste !
-Euh… Vous voulez dire « pour » le massacre de l’impérialisme capitaliste ?
-Le prochain qui fait une remarque stupide, inutile, mais juste un début, comme ça… Je l’envoie en cour martiale !
-Mais y’a pas de cour…
-RÂÂÂH !!!!!
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8 Appelstraat, Grachtdam, J. de Nord-Nursie, S.R. de Stalagmanque.
Dans le salon de Joost Tulpdam, quatre conspirateurs fumaient, lisaient ou digéraient tranquillement dans des fauteuils tandis que le dernier, l’hôte, faisait les cent pas comme un lion en cage.
« Allons, calme-toi, Joost. Tout va bien se passer.
-Comment tu peux le savoir ?
-Parce que les seuls qui savent que c’est nous sont des fous qui ne seront jamais pris au sérieux, ce qui renforce même notre situation innocente.
-De plus, qui pourrait nous raccrocher à l’attentat du pont ? Même les autorités ne savent pas que ce sont les révolutionnaires les coupables.
-Mais tais-toi, malheureux ? Tu veux attirer les malheurs ?
-De quels malheurs tu parles ?
-Comment ? Mais l’Inquisition, voyons ! Quatre hommes chez moi, ça fait suspect !
-Quoi ? De bons amis ne peuvent plus se retrouver tranquillement ? »
On toqua à la porte. Tous se figèrent. La bonne rentra dans le salon.
« Un Inquisiteur demande à vous voir, monsieur. »
La réaction fut immédiate. Paulus Van Landerk sauta à pieds joints et courut se réfugier dans la cuisine. Willem van der Hoegen se réfugia dans la bibliothèque qu’il ferma à double tour. Johann Makenduiz se glissa – par on ne sait quel miracle – à se glisser dans la cheminée. Et Julius Juliuszoon, dormant à poings fermés, se vit recouvert d’une couverture à carreaux par le maître de maison.
L’inquisiteur entra. Monseigneur Parasiti, grand homme sec et strict, au chapeau et cape noire, jaugea la pièce.
« Beaucoup de fumée de cigare pour un seul homme. N’est-ce pas ?
-Je… j’aime me détruire les poumons, mon père.
-Ah bon ? Très bien. »
L’inquisiteur fit le tour de la pièce.
« Qu’est-ce qu’il y a sous cette couverture ?
-De… des torchons, tout simplement.
-Des torchons qui ronflent ?
-Euh… Oui. Habitude nursienne, vous savez ? Les torchons ronflent, les gens sont hérétiques, les tulipes poussent… Voyez ? Ce genre de… trucs, bizarres et… et bizarres.
-Vous m’avez l’air un peu nerveux, M. Tulpdam.
-M-Moi, nerveux ? Voyons, qu-qu’est-ce qui à b-bien pu vous mettre ça en tête ?
-L’Instinct, monsieur. Qualité fondamentale pour un inquisiteur. »
Ce dernier continua de faire le tour de la salle.
« Puis-je vous demander, monseigneur, la raison de votre visite ?
-Eh bien, apparemment, vous seriez impliqués dans les tendances révolutionnaires et les sabotages qui eurent lieu à Héphaïs et Bel Proximus.
-Comment ?
-Est-ce vrai ?
-Non ! Bien sûr que non !
-Vous vous défendez fort vite pour quelqu’un d’innocent.
-Vous eussiez préféré que je dise quoi ? Oui ?
-C’eut arrangé mes affaires.
-Soyez réaliste, monseigneur. Regardez sur cette carte, sur le mur.
-Celle où il y a un drapeau planté sur la Nursie avec marqué dessus « Nova Terra Libera » ?
-Oui. Vous voyez où se trouve Grachtdam ? Là, sous le papier « Nouvelle capitale ». Et vous voyez Héphaïs ?
-Non.
-C’est parce que c’est caché par le papier « Départ de la conspiration ». Alors, vous voyez la distance ? La mer qui sépare ces deux endroits ? Surtout qu’Héphaïs est une ville continentale, et nous sommes côtiers ! Quel intérêt aurions-nous sincèrement à déclencher une révolution à des lieues de chez nous ? Quel in-té-rêt !
-Une question : pourquoi toute la Stalagmanque continentale est peinte en rouge avec marqué dessus « U.R.P.H. » ?
-Vous vous attardez sur les détails ! Vous n’avez pas répondu à ma question ! »
Là, l’inquisiteur éclata d’un rire sinistre.
« Vous me faîtes rire, mon bon monsieur. En réalité, je ne venais pas pour ça. Tout le monde sait bien que la révolution n’existe pas. Tout juste quelques trublions. Et, par voie de conséquence, ce ne sont pas quelques hérétiques avec des fraises qui en seraient à l’origine ! Non, je venais pour faire un examen de routine sur la moralité des habitants, ici. Et je vois que tout est en ordre. Bonne journée, monsieur. »
L’inquisiteur retourna dehors. Joost Tulpdam, les nerfs complètement relâchés s’affala dans un fauteuil, soupirant.
« Ghnein ?
-De quoi ?
-T’es assis sur moi !
-Oh, pardon, Julius. »
Chacun se mit à sortir de sa cachette – sauf Willem van der Hoegen qui n’arrivait plus à ouvrir la porte de la bibliothèque.
« Alors ? Qu’est-ce qu’il voulait ?
-Rien. L’examen des hérétiques de routine. Oh, mes aïeux, j’ai eu chaud, à un point que vous ne pouvez pas savoir !
-Que fait-on, alors ? On abandonne ? Ça devient trop risqué.
-Sûrement pas ! Au contraire ! On accélère ! Je vais de ce pas envoyer un message à Tetri en prison pour lui dire d’accélérer le mouvement ! La pression est intenable !
-Ils ne risquent pas de découvrir la supercherie si on envoie le message en prison ?
-Les gardes ? Des abrutis complets. Pas sûr même qu’ils sachent lire. »
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58 canal des Capucins, Stalagmanque, S.R. de Stalagmanque
Prison de la Cantalacrima.
Vladimir Tetri, pour propos injurieux envers la nation et le Doge, avait été enfermé en prison en attendant le jour de son procès. En attendant, il devait se contenter d’un compagnon de cellule plutôt bavard.
« Alors comme ça, t’es un révolutionnaire, c’est ça ?
-Pour la cinquième fois, oui.
-Ah, super. C’est pour ça qu’on t’a enfermé ?
-Plus ou moins, oui.
-C’est génial, ça ! Moi on m’a enfermé pour conduite immorale.
-C’est la cinquième fois que tu le dis.
-Mais tu savais, toi, que tuer de sang-froid des gens selon un procédé mathématique très précis et sans aucun rapport avec l’ésotérisme ou la théologie, c’était immoral, ça ? »
Vladimir Tetri regarda son compagnon d’un drôle d’œil. Sa perception changea.
« Tu… c’est nouveau, ça.
-Yep, comme j’te l’dis.
-On n’aurait pas dû t’enfermer à l’asile ?
-Acquitter, sire. Même eux ne voulaient pas de moi. Pourtant, j’aurais bien aimé.
-Et bien dis donc.
-Pourquoi tu fixes ce mur ?
-J’essaye de trouver un moyen de m’échapper, et j’ai presque trouvé.
-Tu vas aller où, après ?
-Oh, je ne sais pas. Sûrement trouver un endroit où me cacher.
-Tu as intérêt à trouver vite. Les gars dans ton genre, toutes les polices se mettent à sa recherche. Même l’Album d’Or et le Fisc, pour te dire.
-Et tu me conseillerais quoi ?
-La Soffitta, bien entendu.
-Comment ça ? Je serais caché dans un opéra ?
-On voit que t’es un métèque, mon gars. La Soffitta, c’est le paradis des criminels, dans ce pays. La loi d’asile empêche toute force de police de pénétrer dans l’enceinte de l’opéra. D’ailleurs, ses trois pontes sont tous de grands criminels, d’ailleurs. Ils ont fini par bien tourné, finalement.
-Quoi, tu veux dire qu’il existe un endroit hors des lois, ici ?
-Oui, mais uniquement grâce au bon vouloir du Sénat. Et parce qu’ici, on n’peut pas changer les lois.
-Ah, très bien. »
Il avait remarqué, dans le mur, sur certains moellons, de nombreux petits trous. A peine assez grands pour y passer ses doigts.
Il inséra les siens dans les trous d’un moellon et tira. Et, par bonheur, le moellon sortit tout seul.
« Ah, oui, j’avais oublié de te dire. Tous mes compagnons de cellules se sont tirés par ici.
-Comment ça ? Tu es ici depuis combien de temps ?
-La peine pour meurtre avec préméditation avec motif mathématique, c’est perpète mon gars. Mais sans esclavage. Et ça fait quinze ans que je purge ici.
-Et tu n’aurais pas pu me dire comment sortir plus tôt ? J’ai une révolution à mener, moi !
-Que crois-tu ? J’aime voir les gens surmonter les défis. Tu peux encore déloger trois moellons, et tu pourras sortir. Faudra te servir des encoches dans le mur pour descendre. Comme un mur d’escalade, quoi. Tes prédécesseurs ont bien préparé le truc. »
Vladimir s’exécuta, et en à peine cinq minutes il fut dans l’eau du canal qui entourait la prison. Le compagnon en avait profité pour remettre en place les moellons.
« T’es sûr que tu veux pas descendre ? lui demanda Vladimir, en nageant sur place.
-Non. Il faut bien que quelqu’un remette les moellons en place. Et puis ça me donne une image d’anthropophage, et j’aime ça.
-Si jamais tu t’en sors, promets-moi d’aller à l’Asile sans faire de détour.
-Je te le promets !
-Fais suivre mon courrier à la Soffitta, s’il-te-plaît ! Une révolution peut dépendre de ces messages !
-Je ferais mon possible. Bon courage ! »
Le révolutionnaire traversa le canal, et grimpa sur le trottoir d’en face. Il croisa un quidam et sa bourgeoise marchant tranquillement, avec des habits très huppés.
« Excusez-moi, monsieur. Pourriez-vous me dire où se trouve la Soffitta ?
-Voyons, mon brave, vous êtes trempé ! Par cette température !
-Ce n’est pas le problème ! Comment se rend-t-on à la Soffitta ?
-Le spectacle est terminé, ce soir. C’est…
-COMMENT ON Y VA ?!
-Ah, vous êtes un criminel en fuite ! J’aurais dû me douter, la prison est juste en face. Alors, pour vous y rendre, en évitant les grandes artères et les postes de police, alors, vous aller tout droit, puis à droite, gauche, gauche, tout droit, droite, tout droit, tout droit, tout droit, gauche, droite, droite, gauche, demi-tour parce que je me suis trompé, droite, gauche, tout droit, gauche et jusqu’au fond du canal. Vous ne pouvez presque pas vous tromper.
-Merci beaucoup… »
Vladimir se mit donc à courir. Il avait bien gardé toutes les informations dans sa tête, et il arriva enfin à la Soffitta. Il entra par la grande porte avant que quiconque ai pu le voir et se cogna dans le dos d’une personne gigantesque.
« Héla ? Qui va-là ?
-Par pitié, aidez-moi, je demande asile dans cet opéra !
-Tiens, tiens, voyez-vous ça. Un autre criminel. Angelo ! Luca ! Venez voir ! »
Deux autres individus arrivèrent. Le premier était maigre et décharné, le crâne chauve et le nez busqué soutenant une paire de fines lunettes. Le second était si obèse qu’on se demandait comment il pouvait marcher.
« Un peu maigre, mais il fera sans doute l’affaire, fit le premier.
-Sait-il jouer ? demanda le second.
-Moi ? Euh, un peu d’accordéon, répondit Tetri.
-C’est pas bon, ça, pour l’orchestre. Et chanter, vous savez chanter ?
-Euh, je me débrouille assez bien dans les chants révolutionnaires…
-Magnifique ! Un communiste ! Il sera parfait dans les chœurs !
-Quoi ? Hé, mais attendez ! Je ne suis pas venu passer une audition, ou me faire engager ! Je suis un criminel qui demande asile ! »
Le plus grand – le directeur de l’opéra – s’avança et le toisa de toute sa hauteur.
« Justement. Ici, c’est nous qui faisons la loi. Alors, on vous laisse le choix : soit vous vous faîtes engagez et travailler pour presque rien, presque de l’esclavage, soit nous vous livrons à la maréchaussée. Après vous avoir ôté un ou deux membres, bien entendu…
-Quoi ? Mais c’est tout bonnement affreux !
-Eh oui. Certains disent que la Soffitta est le paradis. Mais c’est tout le contraire, n’est-ce pas ? Vous êtes ici, vous le resterez. Et vous chanterez. Bienvenue en enfer… »