Posté : mar. juil. 26, 2011 3:18 pm
Cela faisait un peu moins de trois mois que Philobore, jeune citoyen de 20 ans, avait passé avec brio son examen final et sortait enfin du Collège. Il allait donc devenir apprenti auprès d’un ami de son père, Antiderme, qui possédait une affaire de locations d’esclaves spécialisés dans le service à domicile. C’était une affaire florissante, et Antiderme avait à contrecœur accepté Philobore. Mais bon, après tout, la chance sourit aux audacieux, comme on dit.
Philobore revenait donc d’une taverne, passablement éméché, fêtant depuis trois mois l’obtention de son examen. Titubant à travers les rues, il passait dans le Quartier Bancaire. Depuis la chute de la Banque Mathémite, il y a plus de mille ans, le quartier s’était peu à peu déserté, puis repeuplé, principalement par des esclaves. C’était cependant un quartier assez tranquille.
Philobore passa devant une petite vieille, une esclave qui tricotait dans une chaise à bascule. Cette dernière (l’esclave, pas la chaise), lui sourit tendrement. Philobore continua sa route en détournant le regard : un honnête fils de citoyen ne pouvait pas pactiser avec des esclaves. Se serait mal vu.
Il marcha encore, la vue légèrement brouillée. Il s’arrêta un moment devant la Banque Mathémite. C’était un grand bâtiment rectangulaire, avec des colonnades comme on en fait plus, un fronton avec des bas-reliefs et un toit pentu. Il releva sa toge, ouvrit la braguette de son pantalon et, sifflotant, se soulagea sur un des murets entourant l’escalier menant à l’entrée.
Trop ivre pour faire attention à son entourage, il ne vit pas l’homme qui s’approchait doucement de lui, lui sauta dessus et, le tirant par les épaules, le traîna à l’intérieur. Les grandes portes se refermèrent.
Cet événement rendit sa lucidité à Philobore. Il se releva et donna un coup magistral sur l’homme qui valdingua à plusieurs mètres, ce qui n’était pas étonnant, le jeune citoyen étant le meilleur de sa classe en gymnastique et ayant, depuis des années, développé une musculature impressionnante.
Scrutant l’obscurité, le nouveau diplômé vit qu’il venait de frapper un vieillard chétif. La première chose qui l’étonna, c’est comment un homme aussi frêle avait réussi, même alors qu’il était saoul, à la traîner de force à l’intérieur, lui qui avait l’une des plus larges carrures de l’île ?
La seconde chose qui l’étonna, ce fut son accoutrement ridicule. Outre la toge antique que chaque citoyen portait pour se distinguer des esclaves, il portait également de longues chausses pointues, une fraise autour du cou, un pince-nez et or, des mocassins ternes, une montre-bracelet, une barbe taillée en pointe et des moustaches recourbées.
- Qui êtes vous et que me voulez-vous ?demanda le jeune homme.
Le vieillard se releva péniblement. Et quand Philobore releva un de ses points gigantesques, il recula prudemment.
- Je suis… je suis l’ultime banquier, monsieur.
- Impossible, répondit Philobore.
- Comment ça, impossible ? Je sais encore ce que je suis, nom ?
- La Banque a déclaré faillite en 780, et fut définitivement fermée. Plus personne n’y travaille.
- C’est une erreur courante. Falsification de l’histoire par les universitaires. La réalité, c’est que la Banque a perdu tout son argent, et tout le monde l’a quitté. Tous, sauf le directeur et ses deux vice-directeurs. Depuis, la charge de directeur se transmet toujours depuis 1220 ans. Mais la banque étant tombée en désuétude, on en parle jamais.
- Pourquoi ?
- Parce que l’Université veut faire disparaître la Banque de l’Histoire. Les deux institutions ont toujours été en guerre tacite. L’Université a gagné, mais pas totalement. Parce que regardez ça…
Il retira son mocassin et enleva sa chaussette, qu’il tint bravement devant le nez de Philobore. Ce dernier fronça les sourcils et se pinça le nez.
- Qu’est-ce que c’est ?
- La Chaussette de Non-agression. Lors de la création des deux institutions, le Directeur et l’Archiprofesseur avaient deviné le futur sanglant de leurs établissements. Ils se firent donc tricoter une paire de chaussette. Chacun en garda une, et chacun respecterait l’intégrité et le domaine d’activité de l’autre tant que chacun possédait une chaussette. Si l’un d’eux possède la paire, cela signifie que l’autre est définitivement exclu de la course. Pourquoi, à votre avis, la Banque Mathémite, bien qu’en ruine, est toujours présente ? Parce qu’ils n’ont jamais réussi à trouver la chaussette. Ils ont envoyé bien des espions, archéologues, et ainsi de suite. Mais je me suis toujours bien caché, la chaussette avec. Vous voulez en savoir plus ?
- Oh, oui, bien sûr.
- Et bien venez dans mon bureau, je vais tout vous expliquer en détail. Mais rapidement, car mes jours sont comptés, et je dois me trouver un successeur pour veiller sur la chaussette…
Philobore revenait donc d’une taverne, passablement éméché, fêtant depuis trois mois l’obtention de son examen. Titubant à travers les rues, il passait dans le Quartier Bancaire. Depuis la chute de la Banque Mathémite, il y a plus de mille ans, le quartier s’était peu à peu déserté, puis repeuplé, principalement par des esclaves. C’était cependant un quartier assez tranquille.
Philobore passa devant une petite vieille, une esclave qui tricotait dans une chaise à bascule. Cette dernière (l’esclave, pas la chaise), lui sourit tendrement. Philobore continua sa route en détournant le regard : un honnête fils de citoyen ne pouvait pas pactiser avec des esclaves. Se serait mal vu.
Il marcha encore, la vue légèrement brouillée. Il s’arrêta un moment devant la Banque Mathémite. C’était un grand bâtiment rectangulaire, avec des colonnades comme on en fait plus, un fronton avec des bas-reliefs et un toit pentu. Il releva sa toge, ouvrit la braguette de son pantalon et, sifflotant, se soulagea sur un des murets entourant l’escalier menant à l’entrée.
Trop ivre pour faire attention à son entourage, il ne vit pas l’homme qui s’approchait doucement de lui, lui sauta dessus et, le tirant par les épaules, le traîna à l’intérieur. Les grandes portes se refermèrent.
Cet événement rendit sa lucidité à Philobore. Il se releva et donna un coup magistral sur l’homme qui valdingua à plusieurs mètres, ce qui n’était pas étonnant, le jeune citoyen étant le meilleur de sa classe en gymnastique et ayant, depuis des années, développé une musculature impressionnante.
Scrutant l’obscurité, le nouveau diplômé vit qu’il venait de frapper un vieillard chétif. La première chose qui l’étonna, c’est comment un homme aussi frêle avait réussi, même alors qu’il était saoul, à la traîner de force à l’intérieur, lui qui avait l’une des plus larges carrures de l’île ?
La seconde chose qui l’étonna, ce fut son accoutrement ridicule. Outre la toge antique que chaque citoyen portait pour se distinguer des esclaves, il portait également de longues chausses pointues, une fraise autour du cou, un pince-nez et or, des mocassins ternes, une montre-bracelet, une barbe taillée en pointe et des moustaches recourbées.
- Qui êtes vous et que me voulez-vous ?demanda le jeune homme.
Le vieillard se releva péniblement. Et quand Philobore releva un de ses points gigantesques, il recula prudemment.
- Je suis… je suis l’ultime banquier, monsieur.
- Impossible, répondit Philobore.
- Comment ça, impossible ? Je sais encore ce que je suis, nom ?
- La Banque a déclaré faillite en 780, et fut définitivement fermée. Plus personne n’y travaille.
- C’est une erreur courante. Falsification de l’histoire par les universitaires. La réalité, c’est que la Banque a perdu tout son argent, et tout le monde l’a quitté. Tous, sauf le directeur et ses deux vice-directeurs. Depuis, la charge de directeur se transmet toujours depuis 1220 ans. Mais la banque étant tombée en désuétude, on en parle jamais.
- Pourquoi ?
- Parce que l’Université veut faire disparaître la Banque de l’Histoire. Les deux institutions ont toujours été en guerre tacite. L’Université a gagné, mais pas totalement. Parce que regardez ça…
Il retira son mocassin et enleva sa chaussette, qu’il tint bravement devant le nez de Philobore. Ce dernier fronça les sourcils et se pinça le nez.
- Qu’est-ce que c’est ?
- La Chaussette de Non-agression. Lors de la création des deux institutions, le Directeur et l’Archiprofesseur avaient deviné le futur sanglant de leurs établissements. Ils se firent donc tricoter une paire de chaussette. Chacun en garda une, et chacun respecterait l’intégrité et le domaine d’activité de l’autre tant que chacun possédait une chaussette. Si l’un d’eux possède la paire, cela signifie que l’autre est définitivement exclu de la course. Pourquoi, à votre avis, la Banque Mathémite, bien qu’en ruine, est toujours présente ? Parce qu’ils n’ont jamais réussi à trouver la chaussette. Ils ont envoyé bien des espions, archéologues, et ainsi de suite. Mais je me suis toujours bien caché, la chaussette avec. Vous voulez en savoir plus ?
- Oh, oui, bien sûr.
- Et bien venez dans mon bureau, je vais tout vous expliquer en détail. Mais rapidement, car mes jours sont comptés, et je dois me trouver un successeur pour veiller sur la chaussette…