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Posté : mer. juil. 27, 2016 7:40 pm
par the0
[center]"En quelques années seulement, une triade d'intellectuels réactionnaires, conservateurs et racistes, splendidement diaboliques, héritiers et rentiers, avait engendré à elle seule une incroyable puissance culturelle et économique, et avait fait preuve d'une ultime habileté à manipuler les ficelles du pouvoir. Ces trois génies étaient Raymond Lafont, Andrew Royal et Gaspard Brötta."
Non-publié, auteur inconnu, date inconnue, archives de la maison d'édition Lafont-Royal-Brötta

???[/center]

Posté : mer. juil. 27, 2016 9:55 pm
par the0
[justify]Qu'arriverait-il, enfin, si nos nations venaient à souffrir du même mal que celles du monde occidental ? Le métissage, la perte d'identité, de racines et de contrainte, la disparition de la foi, des symboles, de la famille - la mort des arts, la destruction de la langue ? Et puis, la phase terminale du modernisme, cette idée d'un homme hors-sol, d'un homme en rien mais qui peut-être tout, en somme, un enfant universel ? Le bon sens le plus élémentaire, mais surtout le plus naturel pousse les hommes responsables à éviter cette catastrophe. C'est une responsabilité qui nous vient du fond des âges, des branches les plus hautes de notre arbre généalogique, parce qu'elle nous oblige à ne pas nous confondre avec l'autrui mais à conserver notre singularité, pour que nous puissions rester nous.
D'aucuns penseraient que c'est un fantasme de littéraire, de la palabre intellectuelle, et qu'au fond, si l'ouverture effrénée vers l'Autre est possible, pourquoi pas ne pas l'essayer, la voilà, l'aventure moderne ! Qu'avons-nous à y perdre ? Mais c'est bien là le fond de la question, la problématique la plus cruciale de tous les peuples, et donc de tous les individus. Nous avons à y perdre ce que nous sommes. Parce qu'un homme n'est pas qu'un homme. La vision civilisée de l'homme implique que l'homme porte l'humanité en lui ; en somme, que l'homme soit Homme. Ce n'est pas là une mince tâche. Placer la figure de l'Homme avant l'homme n'a été possible dans notre civilisation que grâce à la chrétienté, noble religion où tout homme est un enfant de Dieu, où le commandement d'amour du prochain se confond avec celui d'amour et d'obéissance à Dieu, de sorte que lorsque l'on fait l'aumône à un miséreux, ce n'est pas la misère qu'on glorifie, ni la petitesse de l'individu, mais Dieu, parce que nous, chrétiens, nous servons Dieu en servant l'Homme. Le chrétien a cela de génial qu'il fait abstraction.
Cette indéniable supériorité, cette beauté qui nourrit tous les romantismes doit être à tout prix conservée. Vous cherchez un monde, une "société" où cette considération civilisée n'existe pas ? Il n'est nul besoin de chercher cela plus longtemps, car vous pouvez avoir cette triste vision dans nos déserts, dans l'intérieur de nos terres où se massent ces centaines de milliers de nègres incapables de cette merveilleuse abstraction.
L'on me dira que l'arriération nègre est aussi en grande partie le résultat de nos politiques, qui ont chassé ces peuplades des terres les plus nobles de l'Atis et de l'Ababe pour les refouler là où ils ne dérangeraient personne, loin des côtes. Je répondrai ici simplement que l'unicité blanche est inconditionnelle ; tout métissage corrompt déjà la nature d'un peuple pour des raisons évidentes. Et que l'on ne peut pas, en somme, blâmer les blancs pour leur supériorité de blanc, pour leur nécessité civilisée de devoir évoluer loin des sauvages. Il existe un ordre des choses auquel il faut se plier, duquel certains nègres se sont accommodé en voyant en Jésus-Christ leur Sauveur, mais cela ne vaut, bien entendu, que pour l'infime minorité de ceux-ci, trop peu ayant en fait la profondeur d'âme nécessaire pour saisir de plein corps la chrétienté ; des siècles de barbarie laissent inéluctablement d'irréparables séquelles. Un jour ou l'autre, l'Atis-Ababe devra se résoudre à aborder cette problématique avec, dans la pratique, la sévérité que la théorie appelle.[/justify]

Les peuples particuliers, 1946, Raymond Lafont, éditions Lafont-Royal-Brötta

Posté : jeu. juil. 28, 2016 8:43 am
par the0
[justify]Beaucoup croient que les Nègres peuvent ad vitam æternam vivre reclus dans le désert, nomades, tribus, ou, pour les plus "évolués", entassés dans d'immenses bidonvilles de désolation. C'est une erreur évidente, puisque cela va à l'encontre des aspirations les plus naturelles de l'être humain, d'autant plus que ces Nègres-là ont été nourris au téton du christianisme et portent en eux l'espérance. Il adviendra un jour où ce schéma là ne tiendra plus, et déjà l'on entend que des revendications apparaissent dans les cités du désert. On voit même maintenant apparaître une immigration interprovinciale, phénomène qui n'est pas admissible dans l'esprit de notre pays, où chaque communauté doit se restreindre à son propre sang. J'ai été à ce titre heureux de constater que les autorités de toutes les provinces blanches ont fermement réagi à un tel phénomène - tout ne se perd pas. Mais j'ai entendu des bourgeois des villes réclamer que les Métis aient accès à quelques emplois publics. Pour eux, ces bâtards seraient l'essence de la nouvelle Atis-Ababe. C'est encore une conception erronée du concept de nations que de penser qu'elle peut céder sa place à une "nouvelle essence". Une nation est un concept statique. La nation, c'est ce qu'il reste de l'homme quand celui-ci cesse de se mouvoir. La nation, c'est l'homme moins son mouvement, moins son individualité. Ce sont ses racines, sa constitution. Si la nation venait aussi à se mouvoir, elle se déracinerait. La nuance métis est une abomination : l'on avait le blanc et le noir, voilà qu'on a le marron, que l'on a ainsi perdu deux nuances de couleur au profit d'une seule, insatisfaisante, un consensus bric-à-brac. On avait la pureté blanche et la primitivité nègre - voilà qu'on a la couleur de la merde !
Non au métissage. Mais il faut pourtant bien élaborer une nouvelle solution, une politique. L'esclavage traditionnel permettait une séparation claire et nette des populations, puisque la dichotomie était celle du maître et de l'esclave. J'entends certains capitalistes prôner le bas salariat : donner du travail dans les champs, dans les usines, comme domestiques. Mais c'est déjà donner un statut aux Nègres, c'est leur donner un rôle, une contenance, c'est le risque, au fond, que la dialectique du maître et de l'esclave ne parvienne à sa tragique synthèse. Et les mêmes capitalistes seront moins ambitieux lorsqu'ils devront répondre aux attentes classiques du salariat : le droit du travail, voire la "sécurité sociale" ! Les voilà trop modernistes, à penser que ce pays peut-devenir un pays de salariés. Il n'en a jamais eu l'âme. Je suis pour ma part persuadé qu'il faille responsabiliser le Nègre, lui inculquer les valeurs du nationalisme et de la propriété terrienne, pour qu'il ait le même attachement à ses terres qu'un fermier zanyaaner et qu'il ne s'en départisse jamais. Une fois cela réalisé, lorsque le Nègre aura un intérêt, parvenu nouveau riche, il souffrira des maux modernes : la cupidité, le mépris de son prochain plus servile, l'égocentrisme. Et la société nègre, dépourvue de notre noblesse d'âme, terrassée par la désagrégation aussi rapide de ses valeurs sociales, obéissant à des instincts primaires, se décomposera alors, par l'épuisement des liens mécaniques qui la constituent. Ne survivront éventuellement que les meilleurs, les plus raisonnables ou les plus ingénieux ; en somme, les Nègres les plus blancs.[/justify]

Correspondance de Gaspard Brötta à Raymond Lafont, 1952, archives privées de la maison d'éditions Lafont-Royal-Brötta.

Posté : lun. août 01, 2016 8:59 pm
par the0
[justify]Une réunion informelle du conseil doyen, à laquelle participent étrangement des personnalités très étrangères à celui-ci : Gaston Lafont, arrière-petit-fils de Raymond Lafont, l'un des actionnaires de la maison d'édition Lafont-Royal-Brötta... et cousin lointain de Philippe Michaud, propriétaire de la Compagnie marchande de Terreneuve. Messieurs Royal et Brötta ne sont pas là, mais l'on distingue au fond de la pièce quelques visages inconnus. On les appelle pudiquement des "juristes" - mais ce sont, en fait, de vrais lobbyistes, envoyés par les plus grandes entreprises, pour discuter des plus grands sujets sensibles.

F. Belcour : Il nous a semblé que les recommandations de messieurs Lafont, Royal et Brötta quant à l'accession à la propriété privée agricole par les Nègres était parfaitement opportune. C'est déjà un miracle que la situation ne s'envenime pas - que dis-je, ne s'enflamme pas ! - dans les territoires nègres. Plus de cent ans dans la misère, et rien que quelques escarmouches parfois, quelques révoltes au pire des cas... et la dernière date d'il y a quarante ans... c'est une bénédiction...

L'un des juristes : Plusieurs centaines de millions de livres... Vous avez de la chance que ce soit dans vos pouvoirs propres, parce que ça ne serait jamais passé au Sénat, ni à la Chambre des députés d'ailleurs.

F. Belcour : Il faut être pragmatique. Cette concession n'en est pas vraiment une, et vous êtes bien placé pour le savoir, puisque votre patron - vous êtes de la Compagnie agricole zanyaaner, n'est-ce pas ? oui, c'est bien cela - a la mainmise sur la Compagnie agricole indigène. Vous avez un droit de préemption, un montage complètement délirant. Personne n'a pointé cela du doigt (qui aurait envie de le faire de toute façon ?), mais enfin, oui, pour vos compagnies, la compagnie agricole indigène est un investissement parfaitement juteux qui vous rapportera d'importants rendements agricoles et une importante source d'approvisionnement. Et pour les institutions publiques, c'est un gage de sécurité. Nous leur permettons d'améliorer leur qualité de vie tout en leur donnant une réelle tâche particulièrement prenante : l'agriculture. Bientôt, les centaines de milliers de Nègres concernés par ce programme deviendront propriétaires terriens - enfin, presque, ce sont des baux à très long terme, mais vous me suivez... - je disais que ce seront des propriétaires terriens, ils deviendront eux aussi conservateurs, auront un intérêt à ce que les choses restent comme elles sont. Les vrais révolutionnaires, ce sont les miséreux des bidonvilles qui n'auraient rien à perdre à se révolter ! Eux, ils auraient tout à perdre, car c'est la Compagnie agricole indigène qui leur donne des dizaines d'hectares, et les machines pour les cultiver en plus ! On leur donne tout, comment pourraient-ils nous mordre en retour ?

L'assemblée restait dubitative. Le programme de la Compagnie agricole indigène était ambitieux, pharaonique, même. Il porterait inévitablement des fruits économiques gigantesques à moyen et à long-terme. Mais la République a mis le doigt dans un dangereux engrenage, elle a fourni à des Nègres les outils pour une meilleure qualité de vie. Elle a pavé la voie à un cauchemar de beaucoup de conservateurs : que les Nègres disposent d'un droit opposable à l'opportunité économique. Le jour où cette idée sera popularisée, combien de Nègres la réclameront en choeur ? Et ils ne voudront pas tous devenir de gentils et dociles agriculteurs aux mains d'une compagnie agricole fantoche dirigée en réalité par les plus grands capitalistes blancs du pays.

F. Belcour : Si vous aviez seulement eu quelque chose à nous proposer... mais rien. L'inaction, messieurs, c'est notre perte. Six millions de Nègres. Cela n'est rien pour vous ! Dans de grands bureaux sur la côte. Mais quand nous (il pointe du doigt les membres du conseil doyen) recevons les multiples rapports des services de renseignements dans les territoires nègres qui font état d'un nombre croissant de perturbateurs - certes, c'est encore anecdotique, mais si ça pète un jour, ça pètera, et fort, je peux vous dire que la presse ne parlera pas du salon du livre de Columbia mais de vos exécutions sommaires dans les rues par des comités révolutionnaires sauvages !

Belcour était sorti de ses gonds. Mais il avait fait entendre raison à ses maîtres. Ces derniers avaient tout fait pour faciliter l'ascension du régent. Ils savaient que c'était un homme prudent mais incisif, un profil parfait pour prendre les décisions parfois difficiles que l'ordre des choses en Atis-Ababe commandait de prendre pour sa propre conservation (c'est-à-dire, pour la conservation des intérêts blancs). Ce soir là, on but quelques vins zanyaaner, on discuta de littérature, et on partit le coeur un peu reposé. Le projet de la compagnie agricole indigène, cela faisait sens. De l'argent pour les Blancs, du chloroforme pour les Nègres... c'était une nouvelle étape dans la manipulation des masses.[/justify]