Posté : lun. mars 28, 2016 11:03 pm
[justify]24 septembre 2029
Une silhouette se faufila à travers les quais de la cité de Stalagmanque. Elle se cachait parmi les ombres des porches et des ponts, évitant visiblement le moindre contact avec les personnes qu'elle pourrait rencontrer. Mais cela n'était pas difficile : les rues lagunaires de la millénaire cité lacustre semblaient vidées de toute vie. Depuis environ neuf ans, l'agitation avait progressivement quitté la ville, si bien qu'elle se transformait peu à peu en ville fantôme. De nombreuses maisons étaient vides, les vitres brisées et les portes fracturées. Des gondoles et barques voguaient sans attaches sur les eaux chargées de débris des canaux. La silhouette s'arrêta un instant pour reprendre son souffle et vérifier que personne ne la surveillait ou ne le suivait. Sa respiration était le seul bruit qui troublait le silence de la cité avec le clapotis de la lagune. Appuyé contre un lampadaire, il alluma une cigarette et aspira goulûment une bouffée. Le bout rougeoyant était la seule lumière vive de la cité, couverte par les nuages et la lumière déclinante du crépuscule. La silhouette reprit sa route, le bruit de ses talons frappant les pavés transperçant l'atmosphère de la ville comme des éclairs.
La silhouette traversa un pont et longea les murs des bâtiments bordant la grande place de l'île de la Cité. Le Palais des Doges affichait sa façade grisâtre percée de fenêtres noires desquels ne filtrait aucune lumière. Les flèches de la basilique Saint-Luc se dressaient vers les nuages, mais tous savaient que l'édifice religieux n'accueillait plus autant de fidèles qu'avant. La Soffitta, autrefois l'opéra dont le rayonnement était international, était barricadé de manière définitive. Le campanile se tenait, droit, en éternel gardien de la ville, prêt à l'avertir au moindre danger qui s'approcherait dans la lagune. Si seulement le campanile avait su que le danger venait de l'intérieur.
La silhouette s'avança et pesta intérieurement. Le réchauffement climatique et l'affaissement du fond lagunaire avait fait que le sol de l'île avait entièrement disparu sous les eaux. Pas de grand-chose, de la même manière que les jours de grande marée, mais il était devenu impossible de traverser la place sans mouiller le bas de son pantalon. Mieux valait se munir de bottes en caoutchouc dans ces cas-là, mais la silhouette était relativement aisée, et elle aurait préféré mourir que de porter quelque chose d'aussi plébéien que des bottes. Aussi ses chaussures élégantes se gorgeaient d'eau tandis que leur propriétaire traversait la place en pressant le pas.
L'homme s'arrêta devant un bâtiment dont le faste d'antan arrivait encore à se voir, mais qui disparaissait sous une patine d'usure et de manque d'entretien. Au lieu d'aller vers la porte principale, il se dirigea vers une petite porte cochère qui servait pour le service et le personnel d'entretien. Il toqua à la porte, et quelques minutes plus tard le judas s'ouvrit sur un visage joufflu et suspicieux.
« Qui va là ? Demanda le joufflu à travers le judas.
- La pire chose qui soit arrivée à la Sérénissime République de Stalagmanque, répondit le fumeur de dehors sur un air de rituel.
- Mais ce n'est pas pire que d'avoir un mort-vivant à la tête de l’État, » termina le joufflu en ouvrant la porte.
La silhouette pénétra à l'intérieur et s'ébroua, ravie de pouvoir se réchauffer un peu. Le joufflu, élégamment vêtu aussi, guida son compagnon à travers les couloirs. Ils arrivèrent, au bout d'un certain temps, dans une salle aux vastes dimensions, capable de contenir plusieurs centaines de participants. Mais aujourd'hui, seule une vingtaine de personnes étaient assises autour d'une table.
Le dernier venu soupira. Voilà ce qui restait, en 2029, du faste et de la grandeur du Sénat de la Sérénissime République de Stalagmanque.
Le dernier arrivé était Don Mercuri, qui s'assit parmi ses compagnons autour de la table. La situation était grave, mais ce n'était pas le pire : elle était ancienne. Cela faisait près de sept ans que le pays vivait dans un état de crise permanent, sans vraiment savoir comment réagir. Et tout cela avait commencé, comme d'habitude, par le doge.
Il y avait environ neuf ans, l'état de santé du Doge Sérénissime de Stalagmanque, Adso Rezzacci, s'était grandement aggravé. Ce n'était pas une nouveauté et tout le monde s'attendait à de prochaines élections sous peu. Mais quelque chose d'imprévu s'était passé : Adso Rezzacci était tombé dans le coma il y a sept ans. De moribond grabataire, il était devenu un légume relié à la vie par des tuyaux. La loi était claire à ce sujet : tant que les médecins ne déclaraient pas le doge mort, celui-ci était vivant ; et tant qu'il est vivant, il est le seul à détenir tous les pouvoirs, son poste n'est pas remplacé et il est du rôle de tous les médecins du pays de le maintenir en vie.
Donc, aujourd'hui, Stalagmanque pouvait raisonnablement dire qu'elle possède, à la tête de son état, un mort-vivant.
C'était de cet événement que tout avait commencé. Tout le système administratif et politique du pays était proprement paralysé si le Doge n'était pas là pour prendre ou entériner les décisions. Tout le système républicain était basé sur ce seul homme, et rarement les Stalagmantins avaient cru en une quelconque régence. Aussi, progressivement, le pays s'était délité, commençant une longue et douloureuse chute dans les abysses de la déchéance mondiale.
Il y avait tout d'abord cette histoire du Roi de Stalagmanque qui, prétendument, voulait reprendre le trône. Des enquêtes avaient été menées, mais rien n'avait pu aller jusqu'au bout. Une sorte de soulèvement avait eu lieu dans le quartier des Bâcles. Le résultat ? Les émeutiers avaient été proprement matés. Aussi, les populations les plus pauvres étaient parties du pays en direction du Duché Stalagmantin, dans l'espoir de trouver une terre meilleure qui les accueillerait. Nulle trace d'eux n'avait été trouvée depuis.
Avec la disparition d'une part de la main d'oeuvre, de nombreuses guildes avaient du fermer leurs portes. Il ne restait en place que la Guilde des architectes, la Guilde des orfèvres, la Guilde des apothicaires, la Guilde des organistes et la Guilde pétrolière, qui maintenait un semblant de vie économique. Le PIB total s'était globalement maintenu bien qu'avec des diminutions, mais des capitaux avaient fui la capitale.
Progressivement, avec le pouvoir en place incapable d'affirmer son autorité parce qu'il était, de manière plus littérale que d'habitude, entre les mains d'une grosse légume, la cité se mit à s'autogérer. Les Archives se fermèrent définitivement et devinrent un monde à part ; la Soffitta s'était aussi barricadée. L'Université peinait à se maintenir en place. Les Bâcles avaient disparues en fumée. Toute la noblesse avait fuit le pays, à l'exception de la famille Maguirmi qui s'était convertie au catholicisme.
Seul point positif : le tourisme, qui n'avait pas baissé. Certes, durant la morne saison c'était plutôt calme, mais tous les Stalagmantins, qu'ils soient pauvres, riches, brigands ou honnêtes gens, avaient le respect sacré du touriste car, plus qu'un être humain ou une cible potentielle, c'était surtout un client.
Bref, la ville ne se maintenait qu'à grand-peine. À tel point que même les sénateurs fuyaient le pays vers leurs résidences en Fiémance, Thorval ou même Rostovie, depuis que le pays avait abandonné la folie kiroviste. Désormais il n'en restait plus que vingt-et-un, dernier carré prêt à défendre mollement les valeurs de la République.
« Je déclare la séance ouverte, » fit mornement Don Cipiglio, qui avait endossé le rôle de président du Sénat.
Les sénateurs s'installèrent confortablement. Le temps gris n'arrangeait rien, et si les touristes et le bas-peuple ne trouvait pas la situation si catastrophique, les sénateurs ne savaient pas encore combien de temps ils allaient pouvoir maintenir l'illusion.
« A l'ordre du jour : l'aspect militaire, continua Don Cipiglio. Je viens d'avoir le rapport demandé sur les forces armées…
- Et ? Demanda Don Persobrocca.
- Et il s'avère, pour utiliser un langage vulgaire, que c'est la merde. L'armée ne tient plus debout, et on ne sait plus la financer correctement. Il n'y a plus un seul soldat vaillant dans tout le pays.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? La défense, c'est le rôle du Doge.
- En effet, c'est le rôle du Doge, soupira Don Cipiglio.
- J'avais pensé à une chose, dit Don Leoni. Et si on demandait à une nation extérieure de s'occuper de notre défense ?
- Cela n'irait pas à l'encontre de notre déclaration de neutralité ?
- Absolument pas. Peut-être même y aurait-il moyen d'obtenir la protection de deux pays, assurant par là l'équilibre des puissances.
- Mais qui donc ?
- La Fédération Transnationale était mon premier choix. Après tout, ils sont nos voisins, nous sommes restés en relativement bon termes avec eux… Ca pourrait être une bonne solution.
Mais pour la contre-puissance ?
- Pourquoi ne pas demander à la Rostovie ? » demanda Don Timpani.
Un silence suivit sa remarque.
« Vous croyez vraiment que…
- Après tout, nous avons toujours été en bons termes avec eux aussi. Rappelez-vous : quand tout le monde a déclaré la guerre à l'URKR, qui s'est dressé, seul contre tous, pour rappeler aux Rostovs qu'ils étaient des êtres humains et que nous les considérions comme tels ?
- Ne plaisantez pas. C'était uniquement de la lâcheté de notre part, se réserver une porte de sortie.
- Peut-être, répliqua Don Timpani, mais je suis sûr que si Terienkov avait dominé le monde, Stalagmanque ne serait pas exterminé.
- Cela ne changera jamais le fait que c'est le Doge seul qui est capable de pouvoir prendre ce genre de décision. Même la majorité absolue ici ne servirait à rien.
- Vous avez raison. Affaire suivante, » fit Don Cipiglio en raturant le point précédent de l'ordre du jour.
Dehors, la pluie s'était mise à tomber et frappait contre les vitres. Par mesure d'économie, l'électricité était éteinte dans le palais, et seules quelques bougies éclairaient chichement la table. Les bouts rougeoyant des cigarettes apportaient un soupçon de clarté en plus, mais rien de notable.
« Deuxième point, l'Observatoire International de l'Environnement.
- Je pensais qu'il s'était effondré tout seul suite à de l'inactivité ? Intervint Don Bolicci.
- Peut-être mais, techniquement, nous en avons toujours la charge. Donc, qu'en fait-on ?
- Je propose d'ajourner la décision, proposa Don Belluzzi. Après tout, ça n'est pas très urgent, non ?
- Ajourné, donc, » continua Don Cipiglio.
La tempête s'intensifiait. Pourquoi s'obstinait-on à faire des séances au fin d'après-midi par ce temps de chien ? Se plaignit intérieurement Don Citta. Il n'aimait pas ça, mais pas du tout.
« Viens enfin l'affaire des comptoirs.
- Quelle affaire ? Bougonna Don Bononcini. Ils sont tous revenus
- Pas véritablement. Nos services de renseignements affirment qu'ils y a certains comptoirs que nous pourrions éventuellement reprendre, notamment en Cyrénanie ou Tarnosia, si je ne m'abuse.
- C'est Ernesto Malatesta, le nouveau président de la Guilde pétrolière, qui nous en parle le plus, plaça Don Piccoli. Il me semble motivé… Peut-être pourrons-nous lui confier les rênes de la reconquête de notre ancien empire ?
- Croyez-vous qu'on puisse lui faire confiance ?
- De toute façon, la question ne se pose pas, trancha Don Corvi. Seul le Doge avait le droit de nommer les Commissaires et Magistrats. Alors…
- Alors, affaire suivante, » acquiesça Don Cipiglio.
Ce fut à ce moment que la porte de la grande salle s'ouvrit à grand fracas. Un éclair illumina en contre-plan la silhouette hagarde et trempée qui les avait poussées. Elle se précipita à leur rencontre, essoufflée et visiblement perdue. Elle portait la blouse grise caractéristique des Archivistes de Stalagmanque, mais son visage avait perdu toute la morgue et le cynisme des expéditionnaires du Tabularium. Au contraire, l'archiviste semblait déboussolé, et il s'approcha à grands pas de la table.
« Seigneur Dieu, que fait-il ici ?
- Il est trempé ! Apportez-lui une couverture !
- Il a l'air d'avoir subi un choc.
- Des sels ! Apportez-lui des sels !
- Il n'a pas le droit d'être ici ! C'est une séance à huis clos !
- J'ai faim. Et si on se commandait quelque chose à manger ?
- Eh ! Ne lui passez pas mon verre ! J'ai soif moi aussi !
- Regardez-moi ses vêtements ! Ils sont dans un état !
- Et si quelqu'un allait refermer la porte ? Il y a des courants d'air.
- Moi je dis qu'il faut renvoyer ce plébéien puant d'où il vient.
- Chut ! Taisez-vous ! Il essaye de dire quelque chose ! »
Les sénateurs, comme un seul homme, obtempérèrent. L'archiviste but un verre qu'on venait de lui apporter. Il était blessé, portant de grandes estafilades sur ses membres et so visage. Ses lunettes étaient brisées et ses vêtements déchirés.
« F… Fff…
- Que voulez-vous dire, mon ami ? Insista Don Cipiglio. Qu'est-ce qui vous a mis dans cet état ?
- F… Fluffi…
- Fluffi ? Vous voulez dire la créature légendaire qui hanterait les Archives ? »
L'archiviste opina. Les sénateurs n'étaient pas forcément portés sur le mystique, mais cela les fit réfléchir. Fluffi était connu dans tous les cercles de cryptozoologie, comme l'abominable homme des neiges ou le Monstre du Loch. On disait qu'il était né de l'union d'un homme plongé dans tous les produits chimiques de la lagune, et qui serait devenu un monstre aux yeux dorés et au pelage d'une douceur incomparable. Mais personne n'y prêtait véritablement attention.
Sauf que quand on voyait un archiviste arrivé dans cet état, sachant que les archivistes sont réputés pour être les gens les plus prosaïques et cyniques du pays, il y avait de quoi se poser des questions.
« Bon, ça suffit maintenant ! »
Les sénateurs se tournèrent vers Don Vico qui s'était levé et avait tapé du poing sur la table.
« Ce n'est plus possible, continua-t-il. D'abord la déliquescence militaire, puis environnementale, puis diplomatique… Maintenant ça ! Après, ce sera quoi ? Les touristes qui fuient la ville ? Le commerce qui diminue ? Les clients qui s'en vont ?
- Ne parlez pas de malheur, dit en se signant Don Piedi.
- Ne me dîtes pas que vous croyez à cette histoire de Fluffi, tout de même, s'inquiéta Don Bonelli.
- Y croire ou pas est une affaire. Ce que je vois, c'est un archiviste qui se fait agresser sur son lieu de travail. On ne peut plus laisser faire des choses pareilles !
- Mais que comptez-vous faire ? Le Doge est toujours dans le coma !
- Eh bien il faut l'en sortir ! Faîtes venir tous les experts mondiaux, les meilleurs médecins, tout le monde, qu'on puisse le ressusciter avant de l'achever définitivement !
- J'ai peut-être une idée, » avança timidement Don Giannini.
Les sénateurs se tournèrent vers lui. Il provenait d'une famille aisée et relativement ancienne mais discrète, tout comme lui l'était.
« Tout le monde sait que le Doge a tous les pouvoirs. Et on dit souvent aussi que le Sénat aussi est tout-puissant…
- Ce qui est faut. Le Sénat n'est rien sans le Doge.
- Pas tout à fait. Il y a bien un cas où les décisions sénatoriales le supplantent aux dogales, tant qu'il n'y a pas contradiction avec ce qui a déjà été dit précédemment.
- Et ce cas, quel est-il ?
- Eh bien, c'est très simple : il suffit que le Sénat s'exprime à l'unanimité. Et je crois qu'avec le petit comité réduit que nous formons désormais, nous pouvons atteindre plus facilement cette unanimité. »
Les sénateurs se regardèrent. Effectivement, il y avait beaucoup moins de dissensions aujourd'hui qu'auparavant. Autrefois, ils se labellaient de belles étiquettes telles que Spettatorri, Loggionisti, Sordi ou Solisti… Mais désormais, ils étaient tous unis pour éviter à la République de s'effondrer définitivement.
« Bon, conclut Don Cipiglio. Désormais, en tant que Sénat de Stalagmanque, nous essaierons d'agir à l'unanimité et, de cette manière, peut-être pourrons-nous pallier à l'absence de Doge. Et peut-être même pourrons-nous résoudre les points précédents cités à l'ordre du jour, et même résoudre le problème des Archives, quel qu'il soit. Qui est pour ? »
Et, à l'unanimité, vingt-et-une mains se levèrent pour approuver cette nouvelle directive.
Une nouvelle émotion apparut au coeur des premiers magistrats de la cité de Stalagmanque, une sensation qu'ils n'avaient plus connu depuis des années. Une douce torpeur, une délicate excitation qui titillait leurs ventres et faisaient papilloter leurs paupières, faisant miroiter dans leurs yeux la fin de l'isolement de près de neuf ans de la République de la scène internationale.
Et cette nouvelle émotion, c'était l'espoir.[/justify]
Une silhouette se faufila à travers les quais de la cité de Stalagmanque. Elle se cachait parmi les ombres des porches et des ponts, évitant visiblement le moindre contact avec les personnes qu'elle pourrait rencontrer. Mais cela n'était pas difficile : les rues lagunaires de la millénaire cité lacustre semblaient vidées de toute vie. Depuis environ neuf ans, l'agitation avait progressivement quitté la ville, si bien qu'elle se transformait peu à peu en ville fantôme. De nombreuses maisons étaient vides, les vitres brisées et les portes fracturées. Des gondoles et barques voguaient sans attaches sur les eaux chargées de débris des canaux. La silhouette s'arrêta un instant pour reprendre son souffle et vérifier que personne ne la surveillait ou ne le suivait. Sa respiration était le seul bruit qui troublait le silence de la cité avec le clapotis de la lagune. Appuyé contre un lampadaire, il alluma une cigarette et aspira goulûment une bouffée. Le bout rougeoyant était la seule lumière vive de la cité, couverte par les nuages et la lumière déclinante du crépuscule. La silhouette reprit sa route, le bruit de ses talons frappant les pavés transperçant l'atmosphère de la ville comme des éclairs.
La silhouette traversa un pont et longea les murs des bâtiments bordant la grande place de l'île de la Cité. Le Palais des Doges affichait sa façade grisâtre percée de fenêtres noires desquels ne filtrait aucune lumière. Les flèches de la basilique Saint-Luc se dressaient vers les nuages, mais tous savaient que l'édifice religieux n'accueillait plus autant de fidèles qu'avant. La Soffitta, autrefois l'opéra dont le rayonnement était international, était barricadé de manière définitive. Le campanile se tenait, droit, en éternel gardien de la ville, prêt à l'avertir au moindre danger qui s'approcherait dans la lagune. Si seulement le campanile avait su que le danger venait de l'intérieur.
La silhouette s'avança et pesta intérieurement. Le réchauffement climatique et l'affaissement du fond lagunaire avait fait que le sol de l'île avait entièrement disparu sous les eaux. Pas de grand-chose, de la même manière que les jours de grande marée, mais il était devenu impossible de traverser la place sans mouiller le bas de son pantalon. Mieux valait se munir de bottes en caoutchouc dans ces cas-là, mais la silhouette était relativement aisée, et elle aurait préféré mourir que de porter quelque chose d'aussi plébéien que des bottes. Aussi ses chaussures élégantes se gorgeaient d'eau tandis que leur propriétaire traversait la place en pressant le pas.
L'homme s'arrêta devant un bâtiment dont le faste d'antan arrivait encore à se voir, mais qui disparaissait sous une patine d'usure et de manque d'entretien. Au lieu d'aller vers la porte principale, il se dirigea vers une petite porte cochère qui servait pour le service et le personnel d'entretien. Il toqua à la porte, et quelques minutes plus tard le judas s'ouvrit sur un visage joufflu et suspicieux.
« Qui va là ? Demanda le joufflu à travers le judas.
- La pire chose qui soit arrivée à la Sérénissime République de Stalagmanque, répondit le fumeur de dehors sur un air de rituel.
- Mais ce n'est pas pire que d'avoir un mort-vivant à la tête de l’État, » termina le joufflu en ouvrant la porte.
La silhouette pénétra à l'intérieur et s'ébroua, ravie de pouvoir se réchauffer un peu. Le joufflu, élégamment vêtu aussi, guida son compagnon à travers les couloirs. Ils arrivèrent, au bout d'un certain temps, dans une salle aux vastes dimensions, capable de contenir plusieurs centaines de participants. Mais aujourd'hui, seule une vingtaine de personnes étaient assises autour d'une table.
Le dernier venu soupira. Voilà ce qui restait, en 2029, du faste et de la grandeur du Sénat de la Sérénissime République de Stalagmanque.
Le dernier arrivé était Don Mercuri, qui s'assit parmi ses compagnons autour de la table. La situation était grave, mais ce n'était pas le pire : elle était ancienne. Cela faisait près de sept ans que le pays vivait dans un état de crise permanent, sans vraiment savoir comment réagir. Et tout cela avait commencé, comme d'habitude, par le doge.
Il y avait environ neuf ans, l'état de santé du Doge Sérénissime de Stalagmanque, Adso Rezzacci, s'était grandement aggravé. Ce n'était pas une nouveauté et tout le monde s'attendait à de prochaines élections sous peu. Mais quelque chose d'imprévu s'était passé : Adso Rezzacci était tombé dans le coma il y a sept ans. De moribond grabataire, il était devenu un légume relié à la vie par des tuyaux. La loi était claire à ce sujet : tant que les médecins ne déclaraient pas le doge mort, celui-ci était vivant ; et tant qu'il est vivant, il est le seul à détenir tous les pouvoirs, son poste n'est pas remplacé et il est du rôle de tous les médecins du pays de le maintenir en vie.
Donc, aujourd'hui, Stalagmanque pouvait raisonnablement dire qu'elle possède, à la tête de son état, un mort-vivant.
C'était de cet événement que tout avait commencé. Tout le système administratif et politique du pays était proprement paralysé si le Doge n'était pas là pour prendre ou entériner les décisions. Tout le système républicain était basé sur ce seul homme, et rarement les Stalagmantins avaient cru en une quelconque régence. Aussi, progressivement, le pays s'était délité, commençant une longue et douloureuse chute dans les abysses de la déchéance mondiale.
Il y avait tout d'abord cette histoire du Roi de Stalagmanque qui, prétendument, voulait reprendre le trône. Des enquêtes avaient été menées, mais rien n'avait pu aller jusqu'au bout. Une sorte de soulèvement avait eu lieu dans le quartier des Bâcles. Le résultat ? Les émeutiers avaient été proprement matés. Aussi, les populations les plus pauvres étaient parties du pays en direction du Duché Stalagmantin, dans l'espoir de trouver une terre meilleure qui les accueillerait. Nulle trace d'eux n'avait été trouvée depuis.
Avec la disparition d'une part de la main d'oeuvre, de nombreuses guildes avaient du fermer leurs portes. Il ne restait en place que la Guilde des architectes, la Guilde des orfèvres, la Guilde des apothicaires, la Guilde des organistes et la Guilde pétrolière, qui maintenait un semblant de vie économique. Le PIB total s'était globalement maintenu bien qu'avec des diminutions, mais des capitaux avaient fui la capitale.
Progressivement, avec le pouvoir en place incapable d'affirmer son autorité parce qu'il était, de manière plus littérale que d'habitude, entre les mains d'une grosse légume, la cité se mit à s'autogérer. Les Archives se fermèrent définitivement et devinrent un monde à part ; la Soffitta s'était aussi barricadée. L'Université peinait à se maintenir en place. Les Bâcles avaient disparues en fumée. Toute la noblesse avait fuit le pays, à l'exception de la famille Maguirmi qui s'était convertie au catholicisme.
Seul point positif : le tourisme, qui n'avait pas baissé. Certes, durant la morne saison c'était plutôt calme, mais tous les Stalagmantins, qu'ils soient pauvres, riches, brigands ou honnêtes gens, avaient le respect sacré du touriste car, plus qu'un être humain ou une cible potentielle, c'était surtout un client.
Bref, la ville ne se maintenait qu'à grand-peine. À tel point que même les sénateurs fuyaient le pays vers leurs résidences en Fiémance, Thorval ou même Rostovie, depuis que le pays avait abandonné la folie kiroviste. Désormais il n'en restait plus que vingt-et-un, dernier carré prêt à défendre mollement les valeurs de la République.
« Je déclare la séance ouverte, » fit mornement Don Cipiglio, qui avait endossé le rôle de président du Sénat.
Les sénateurs s'installèrent confortablement. Le temps gris n'arrangeait rien, et si les touristes et le bas-peuple ne trouvait pas la situation si catastrophique, les sénateurs ne savaient pas encore combien de temps ils allaient pouvoir maintenir l'illusion.
« A l'ordre du jour : l'aspect militaire, continua Don Cipiglio. Je viens d'avoir le rapport demandé sur les forces armées…
- Et ? Demanda Don Persobrocca.
- Et il s'avère, pour utiliser un langage vulgaire, que c'est la merde. L'armée ne tient plus debout, et on ne sait plus la financer correctement. Il n'y a plus un seul soldat vaillant dans tout le pays.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? La défense, c'est le rôle du Doge.
- En effet, c'est le rôle du Doge, soupira Don Cipiglio.
- J'avais pensé à une chose, dit Don Leoni. Et si on demandait à une nation extérieure de s'occuper de notre défense ?
- Cela n'irait pas à l'encontre de notre déclaration de neutralité ?
- Absolument pas. Peut-être même y aurait-il moyen d'obtenir la protection de deux pays, assurant par là l'équilibre des puissances.
- Mais qui donc ?
- La Fédération Transnationale était mon premier choix. Après tout, ils sont nos voisins, nous sommes restés en relativement bon termes avec eux… Ca pourrait être une bonne solution.
Mais pour la contre-puissance ?
- Pourquoi ne pas demander à la Rostovie ? » demanda Don Timpani.
Un silence suivit sa remarque.
« Vous croyez vraiment que…
- Après tout, nous avons toujours été en bons termes avec eux aussi. Rappelez-vous : quand tout le monde a déclaré la guerre à l'URKR, qui s'est dressé, seul contre tous, pour rappeler aux Rostovs qu'ils étaient des êtres humains et que nous les considérions comme tels ?
- Ne plaisantez pas. C'était uniquement de la lâcheté de notre part, se réserver une porte de sortie.
- Peut-être, répliqua Don Timpani, mais je suis sûr que si Terienkov avait dominé le monde, Stalagmanque ne serait pas exterminé.
- Cela ne changera jamais le fait que c'est le Doge seul qui est capable de pouvoir prendre ce genre de décision. Même la majorité absolue ici ne servirait à rien.
- Vous avez raison. Affaire suivante, » fit Don Cipiglio en raturant le point précédent de l'ordre du jour.
Dehors, la pluie s'était mise à tomber et frappait contre les vitres. Par mesure d'économie, l'électricité était éteinte dans le palais, et seules quelques bougies éclairaient chichement la table. Les bouts rougeoyant des cigarettes apportaient un soupçon de clarté en plus, mais rien de notable.
« Deuxième point, l'Observatoire International de l'Environnement.
- Je pensais qu'il s'était effondré tout seul suite à de l'inactivité ? Intervint Don Bolicci.
- Peut-être mais, techniquement, nous en avons toujours la charge. Donc, qu'en fait-on ?
- Je propose d'ajourner la décision, proposa Don Belluzzi. Après tout, ça n'est pas très urgent, non ?
- Ajourné, donc, » continua Don Cipiglio.
La tempête s'intensifiait. Pourquoi s'obstinait-on à faire des séances au fin d'après-midi par ce temps de chien ? Se plaignit intérieurement Don Citta. Il n'aimait pas ça, mais pas du tout.
« Viens enfin l'affaire des comptoirs.
- Quelle affaire ? Bougonna Don Bononcini. Ils sont tous revenus
- Pas véritablement. Nos services de renseignements affirment qu'ils y a certains comptoirs que nous pourrions éventuellement reprendre, notamment en Cyrénanie ou Tarnosia, si je ne m'abuse.
- C'est Ernesto Malatesta, le nouveau président de la Guilde pétrolière, qui nous en parle le plus, plaça Don Piccoli. Il me semble motivé… Peut-être pourrons-nous lui confier les rênes de la reconquête de notre ancien empire ?
- Croyez-vous qu'on puisse lui faire confiance ?
- De toute façon, la question ne se pose pas, trancha Don Corvi. Seul le Doge avait le droit de nommer les Commissaires et Magistrats. Alors…
- Alors, affaire suivante, » acquiesça Don Cipiglio.
Ce fut à ce moment que la porte de la grande salle s'ouvrit à grand fracas. Un éclair illumina en contre-plan la silhouette hagarde et trempée qui les avait poussées. Elle se précipita à leur rencontre, essoufflée et visiblement perdue. Elle portait la blouse grise caractéristique des Archivistes de Stalagmanque, mais son visage avait perdu toute la morgue et le cynisme des expéditionnaires du Tabularium. Au contraire, l'archiviste semblait déboussolé, et il s'approcha à grands pas de la table.
« Seigneur Dieu, que fait-il ici ?
- Il est trempé ! Apportez-lui une couverture !
- Il a l'air d'avoir subi un choc.
- Des sels ! Apportez-lui des sels !
- Il n'a pas le droit d'être ici ! C'est une séance à huis clos !
- J'ai faim. Et si on se commandait quelque chose à manger ?
- Eh ! Ne lui passez pas mon verre ! J'ai soif moi aussi !
- Regardez-moi ses vêtements ! Ils sont dans un état !
- Et si quelqu'un allait refermer la porte ? Il y a des courants d'air.
- Moi je dis qu'il faut renvoyer ce plébéien puant d'où il vient.
- Chut ! Taisez-vous ! Il essaye de dire quelque chose ! »
Les sénateurs, comme un seul homme, obtempérèrent. L'archiviste but un verre qu'on venait de lui apporter. Il était blessé, portant de grandes estafilades sur ses membres et so visage. Ses lunettes étaient brisées et ses vêtements déchirés.
« F… Fff…
- Que voulez-vous dire, mon ami ? Insista Don Cipiglio. Qu'est-ce qui vous a mis dans cet état ?
- F… Fluffi…
- Fluffi ? Vous voulez dire la créature légendaire qui hanterait les Archives ? »
L'archiviste opina. Les sénateurs n'étaient pas forcément portés sur le mystique, mais cela les fit réfléchir. Fluffi était connu dans tous les cercles de cryptozoologie, comme l'abominable homme des neiges ou le Monstre du Loch. On disait qu'il était né de l'union d'un homme plongé dans tous les produits chimiques de la lagune, et qui serait devenu un monstre aux yeux dorés et au pelage d'une douceur incomparable. Mais personne n'y prêtait véritablement attention.
Sauf que quand on voyait un archiviste arrivé dans cet état, sachant que les archivistes sont réputés pour être les gens les plus prosaïques et cyniques du pays, il y avait de quoi se poser des questions.
« Bon, ça suffit maintenant ! »
Les sénateurs se tournèrent vers Don Vico qui s'était levé et avait tapé du poing sur la table.
« Ce n'est plus possible, continua-t-il. D'abord la déliquescence militaire, puis environnementale, puis diplomatique… Maintenant ça ! Après, ce sera quoi ? Les touristes qui fuient la ville ? Le commerce qui diminue ? Les clients qui s'en vont ?
- Ne parlez pas de malheur, dit en se signant Don Piedi.
- Ne me dîtes pas que vous croyez à cette histoire de Fluffi, tout de même, s'inquiéta Don Bonelli.
- Y croire ou pas est une affaire. Ce que je vois, c'est un archiviste qui se fait agresser sur son lieu de travail. On ne peut plus laisser faire des choses pareilles !
- Mais que comptez-vous faire ? Le Doge est toujours dans le coma !
- Eh bien il faut l'en sortir ! Faîtes venir tous les experts mondiaux, les meilleurs médecins, tout le monde, qu'on puisse le ressusciter avant de l'achever définitivement !
- J'ai peut-être une idée, » avança timidement Don Giannini.
Les sénateurs se tournèrent vers lui. Il provenait d'une famille aisée et relativement ancienne mais discrète, tout comme lui l'était.
« Tout le monde sait que le Doge a tous les pouvoirs. Et on dit souvent aussi que le Sénat aussi est tout-puissant…
- Ce qui est faut. Le Sénat n'est rien sans le Doge.
- Pas tout à fait. Il y a bien un cas où les décisions sénatoriales le supplantent aux dogales, tant qu'il n'y a pas contradiction avec ce qui a déjà été dit précédemment.
- Et ce cas, quel est-il ?
- Eh bien, c'est très simple : il suffit que le Sénat s'exprime à l'unanimité. Et je crois qu'avec le petit comité réduit que nous formons désormais, nous pouvons atteindre plus facilement cette unanimité. »
Les sénateurs se regardèrent. Effectivement, il y avait beaucoup moins de dissensions aujourd'hui qu'auparavant. Autrefois, ils se labellaient de belles étiquettes telles que Spettatorri, Loggionisti, Sordi ou Solisti… Mais désormais, ils étaient tous unis pour éviter à la République de s'effondrer définitivement.
« Bon, conclut Don Cipiglio. Désormais, en tant que Sénat de Stalagmanque, nous essaierons d'agir à l'unanimité et, de cette manière, peut-être pourrons-nous pallier à l'absence de Doge. Et peut-être même pourrons-nous résoudre les points précédents cités à l'ordre du jour, et même résoudre le problème des Archives, quel qu'il soit. Qui est pour ? »
Et, à l'unanimité, vingt-et-une mains se levèrent pour approuver cette nouvelle directive.
Une nouvelle émotion apparut au coeur des premiers magistrats de la cité de Stalagmanque, une sensation qu'ils n'avaient plus connu depuis des années. Une douce torpeur, une délicate excitation qui titillait leurs ventres et faisaient papilloter leurs paupières, faisant miroiter dans leurs yeux la fin de l'isolement de près de neuf ans de la République de la scène internationale.
Et cette nouvelle émotion, c'était l'espoir.[/justify]