Posté : jeu. oct. 13, 2011 3:56 pm
08/05/16
[img]http://nsm03.casimages.com/img/2010/05/02/100502032859849175949063.png[/img]
En route pour l'service
S'il y avait au Lochlann, une forte population masculine composant l'armée régulière et les troupes para-militaires, il y avait en plus des milices, des hommes dont la banalité était excusable auprès des instructeurs qui les recevaient, depuis maintenant une semaine, par flots interminables.
Les Casernes de campagne ne suffisaient plus pour recevoir ces mobilisés, et les centres de recrutement, dans les villes, avaient dû s'ouvrir.
On arrivait donc sur les 10 heures devant les barrières des quartiers, et on attendait jusqu'à 15 heures pour passer devant les recruteurs, après avoir suivi le même chemin que ses compatriotes, extirpés des usines, arrachés aux champs lointains, et sauvés de la paperasse.
Des hommes entraient donc dans les bâtiments, suivaient les feuilles A4 format paysage où une flèche vulgaire était tracée au stabilo pour montrer la direction à prendre, au cas où la queue eût eu des lacunes.
Et des petits soldats sortaient par les portes donnant sur les esplanades intérieures, où étaient entreprosés des bus scolaires, par faute de davantage de moyens sur le moment, qui attendaient leurs passagers.
Il n'était pas bien vu de pleurer dans la queue, au milieu de tous ces gens qui gardaient leur dignité quand ils ne laissaient pas exploser leur joie ; la joie d'avoir 20 ans, d'avoir connu ce qu'une femme pouvait apporter, et d'aller se faire tuer pour elle, ou pour la plus belle de toute : la Patrie. La joie d'échapper à la ferme, d'y laisser le cadet non mobilisable et le père trop vieux. Parfois, même souvent, c'était simplement le train-train qu'on fuyait, en s'engageant dans ces colonnes pour ces derniers instants de vie d'homme libre, avant de devenir un petit garçon le temps d'une guerre, de n'avoir ni avis, ni conscience, ni valeur.
Certains étaient là heureux d'aller braver la mort, trépignant d'impatience, cachant leur appréhension quand ils en avaient, en fumant de grandes bouffées de cigarettes. D'autres infligeaient le même supplice à leurs poumons, par anxiété, engagés dans ces troupeaux humains trop content de courir vers un inconnu dont ils avaient déja une petite image en tête, et qu'ils n'osaient rappelé à leurs camarades, une image vue dans les vieux manuels de leur enfance, celle d'un gars du Rig, les viscères pendantes, dans un trou d'obus, en 1943.
Personnel féminin : Éteignez votre cigarette, s'il vous plaît.
On arrivait à l'entrée.
Personnel féminin : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 , 9, 10. Vous allez au 2ème étage, suivez les flèches.
C'était sans doute la dernière fois avant longtemps qu'on se fesait toucher l'épaule par une femme.
Le bâtiment était austère. Il y a de ces services publics qui ne nécessitent pas un fort investissement en peinture. L'escalier avait bien 50 ans, le crépis aussi. Tout le cadre avait 50 ans, les images dans certaines têtes aussi avaient 50 ans.
Les flèches au stabilo, angoissantes ou exaltantes, guidaient ces garçons vers une salle d'attente. On terminait de s'y habiller.
Infirmière : Oh, vous attendez vous. On se dépèche ici. Prenez vos chaussures à la main, vous les metterez plus tard. C'est bon, vous pouvez entrer vous.
à un médecin
Infimière : Ca ne finira donc jamais.
On entrait dans cette pièce, le médecin rondouillard rentrait dans son cabinet et l'infirmière donnait ses ordres.
Infirmière : Vous enlevez vos chaussures, vous passez dans la première pièce avec votre fascicule. Si vous n'avez pas votre fascicule de mobiliation, vous repartez pour revenir le plus vite possible, vous avez jusqu'à demain 15 heures pour venir. Sinon, vous serez "puni avec toute la rigueur des lois". C'est clair ? Personne l'a oublié, c'est bien. Dans la première pièce, vous allez avoir une courte visite médicale générale, les médecins rempliront étape par étape le fascicule.
Non monsieur, pas le livret, juste le fascicule, les pages roses uniquement.
Après la visite générale, vous repassez dans cette pièce, vous vous rendez, toujours avec le fascicule bien sûr, aux tests auditifs, psycho-moteurs, visuels. Dans l'ordre que vous voulez, l'important et que vous vous passiez le plus rapidement possible.
Une fois la batterie de tests effectués, vous allez au fond du couloir, on vous attendra dans la salle verte, deuxième à gauche c'est indiqué, pour les tests de calculs, de QI, et de morse. On vous indiquera la suite des opérations.
L'infirmière rentrait dans son bureau, et on attendait notre tour, en défaisant ses souliers, pour passer à la pesée.
On était tout ce qu'il y a de plus banal pour se présenter en conscrit ces jours-ci, à la suite de l'Ordre général, pour défendre une patrie qu'on avait pas osé, ou pas voulu, aider par les armes. La majorité, qui ne roulait pas des mécaniques, commençait à laisser transpirer son angoisse. Elle était laide, l'infirmière, elle était d'une neutralité la plus méprisante, et elle envoyait ses ordres comme à des machines. Pire, comme à des pauvres gars qu'elle savait condamnés, avec la froideur dont on caresse les chiens avant de les piquer.
On se foutait à poil, pour la pesée, pour être mesuré, les feuilles roses se remplissaient, on pissait dans un gobelet. Test négatif, on était pas toxicoman. On s'allongeait sur du cuir froid, comme le médecin qui nous couvrait d'électrodes, on respirait calmement pour lui obéir. Et on se relevait, on s'habillait, on allait écouter des sons dans la pièce d'à côté. On levait la main gauche, la main droite, re la main droite, la main gauche, les deux. On était pas sourds, on entendaient bien. On aurait plus d'excuse, une balle dans la jambe, de ne pas écouter les ordres. On regardait des points rouges, on distinguait une maison, un chiffre. 45, c'est le bon. 68, 57, 72, 84, pas 84, 54. 8/10, merci au suivant.
On sortait vivant, dans le couloir du fond, satisfait de ce premier baptême dans l'armée, on attendait ceux qui deviendraient peut-être nos copains, pour aller dans la grande pièce verte, qui avait vu passer des grands héros comme des pauvres types.
Bip, biiiiip, bip, bip, bip biiiiip, biiiiip, biiip. Pas sûr du dernier. Pas grave, 9/10, les jeunes avaient un avantage sur ceux qui avaient suivi les anciens programmes scolaires.
Venaient les tests de calculs. Venaient les tests de QI. On le connaitrait jamais, c'était l'avantage, on le devinerait peut-être à la lenteur de la première promotion, aux ordres confiés sur le terrain. Bref, c'était terminé.
Les jeunes recrues, dont les feuilles roses étaient abondemment remplies, les replaçaient dans leurs livrets et se dirigeaient à l'étage, dans la cafétariat, pour prendre une collation. Un vieux de la logistique, qu'on avait pas su où mettre, servait des cafés, et sur les murs s'alternaient photographies de parachutistes, de chars d'assaut en action, de filles en sous-vêtements carressant une voiture. Il n'y avait que les cafétariat militaires pour voir ce genre de photographies à l'intérieur du Rike.
Quand la dernière dizaine arrivait afin qu'on constituât le groupe qu'on deviendrait sans encore le savoir, le barman en civil indiquait violemment que le temps des croissants était terminé.
C'était reparti.
On prennait son livret, on se dirigeait dans le gymnase au rez de chaussée ( c'est indiqué ), des tables servaient de bureaux à d'autres gars de la logistique. Nom prénom. Livret s'il vous plaît. Vous prenez ce sac, vous prenez un article de chaque. On prenait le sac bleu, une paire de chaussette, deux chemises ( c'est indiqué ), un pantalon bleu, une veste, une casquette, un slip...
Nom. C'est bon ? Prenez votre livret, sortez sur la place.
Si jamais l'un des garçons ne supportait pas le ton impératif des interlocuteurs de la régulière, on le rappellait facilement à l'ordre.
Recruteur : Qu'est-ce que tu me dis garçon ? Qu'est-ce que tu dis ? Tu m'adresses la parole ? Ferme-là, ferme-là connard ! Ici tu parles pas, t'as compris, tu ouvres même pas ta putai_n de bouche connard. Écoute moi garçon, tu m'écoutes là ? Regarde moi dans les yeux connard. Tu me parles pas connard ! Tu la fermes, on s'en fou, tu choisis pas tes chaussettes, tu la fermes, tu prends ton livret, regarde moi quand je te parle connard, tu prends ton livret, et tu te tires de ma vue, ou je te défonce ta tête, je te tue, je t'ouvres ta puta_in de tête de connard, tu te tires sur la place tout de suite. Connard.
Alors on discutait pas, on prenait des chaussettes trouées s'il fallait, mais on discutait pas, et avec son jeune paquetage et l'envie de rire pour le pauvre incendié qui avait la langue trop bien pendue, on sortait par l'issue de secours du gymnase et on arrivait sur la place, rejoignant le reste de notre groupe devant les bus, pour fumer une dernière cigarette avant d'embarquer.
[img]http://nsm03.casimages.com/img/2010/05/02/100502032859849175949063.png[/img]
En route pour l'service
S'il y avait au Lochlann, une forte population masculine composant l'armée régulière et les troupes para-militaires, il y avait en plus des milices, des hommes dont la banalité était excusable auprès des instructeurs qui les recevaient, depuis maintenant une semaine, par flots interminables.
Les Casernes de campagne ne suffisaient plus pour recevoir ces mobilisés, et les centres de recrutement, dans les villes, avaient dû s'ouvrir.
On arrivait donc sur les 10 heures devant les barrières des quartiers, et on attendait jusqu'à 15 heures pour passer devant les recruteurs, après avoir suivi le même chemin que ses compatriotes, extirpés des usines, arrachés aux champs lointains, et sauvés de la paperasse.
Des hommes entraient donc dans les bâtiments, suivaient les feuilles A4 format paysage où une flèche vulgaire était tracée au stabilo pour montrer la direction à prendre, au cas où la queue eût eu des lacunes.
Et des petits soldats sortaient par les portes donnant sur les esplanades intérieures, où étaient entreprosés des bus scolaires, par faute de davantage de moyens sur le moment, qui attendaient leurs passagers.
Il n'était pas bien vu de pleurer dans la queue, au milieu de tous ces gens qui gardaient leur dignité quand ils ne laissaient pas exploser leur joie ; la joie d'avoir 20 ans, d'avoir connu ce qu'une femme pouvait apporter, et d'aller se faire tuer pour elle, ou pour la plus belle de toute : la Patrie. La joie d'échapper à la ferme, d'y laisser le cadet non mobilisable et le père trop vieux. Parfois, même souvent, c'était simplement le train-train qu'on fuyait, en s'engageant dans ces colonnes pour ces derniers instants de vie d'homme libre, avant de devenir un petit garçon le temps d'une guerre, de n'avoir ni avis, ni conscience, ni valeur.
Certains étaient là heureux d'aller braver la mort, trépignant d'impatience, cachant leur appréhension quand ils en avaient, en fumant de grandes bouffées de cigarettes. D'autres infligeaient le même supplice à leurs poumons, par anxiété, engagés dans ces troupeaux humains trop content de courir vers un inconnu dont ils avaient déja une petite image en tête, et qu'ils n'osaient rappelé à leurs camarades, une image vue dans les vieux manuels de leur enfance, celle d'un gars du Rig, les viscères pendantes, dans un trou d'obus, en 1943.
Personnel féminin : Éteignez votre cigarette, s'il vous plaît.
On arrivait à l'entrée.
Personnel féminin : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 , 9, 10. Vous allez au 2ème étage, suivez les flèches.
C'était sans doute la dernière fois avant longtemps qu'on se fesait toucher l'épaule par une femme.
Le bâtiment était austère. Il y a de ces services publics qui ne nécessitent pas un fort investissement en peinture. L'escalier avait bien 50 ans, le crépis aussi. Tout le cadre avait 50 ans, les images dans certaines têtes aussi avaient 50 ans.
Les flèches au stabilo, angoissantes ou exaltantes, guidaient ces garçons vers une salle d'attente. On terminait de s'y habiller.
Infirmière : Oh, vous attendez vous. On se dépèche ici. Prenez vos chaussures à la main, vous les metterez plus tard. C'est bon, vous pouvez entrer vous.
à un médecin
Infimière : Ca ne finira donc jamais.
On entrait dans cette pièce, le médecin rondouillard rentrait dans son cabinet et l'infirmière donnait ses ordres.
Infirmière : Vous enlevez vos chaussures, vous passez dans la première pièce avec votre fascicule. Si vous n'avez pas votre fascicule de mobiliation, vous repartez pour revenir le plus vite possible, vous avez jusqu'à demain 15 heures pour venir. Sinon, vous serez "puni avec toute la rigueur des lois". C'est clair ? Personne l'a oublié, c'est bien. Dans la première pièce, vous allez avoir une courte visite médicale générale, les médecins rempliront étape par étape le fascicule.
Non monsieur, pas le livret, juste le fascicule, les pages roses uniquement.
Après la visite générale, vous repassez dans cette pièce, vous vous rendez, toujours avec le fascicule bien sûr, aux tests auditifs, psycho-moteurs, visuels. Dans l'ordre que vous voulez, l'important et que vous vous passiez le plus rapidement possible.
Une fois la batterie de tests effectués, vous allez au fond du couloir, on vous attendra dans la salle verte, deuxième à gauche c'est indiqué, pour les tests de calculs, de QI, et de morse. On vous indiquera la suite des opérations.
L'infirmière rentrait dans son bureau, et on attendait notre tour, en défaisant ses souliers, pour passer à la pesée.
On était tout ce qu'il y a de plus banal pour se présenter en conscrit ces jours-ci, à la suite de l'Ordre général, pour défendre une patrie qu'on avait pas osé, ou pas voulu, aider par les armes. La majorité, qui ne roulait pas des mécaniques, commençait à laisser transpirer son angoisse. Elle était laide, l'infirmière, elle était d'une neutralité la plus méprisante, et elle envoyait ses ordres comme à des machines. Pire, comme à des pauvres gars qu'elle savait condamnés, avec la froideur dont on caresse les chiens avant de les piquer.
On se foutait à poil, pour la pesée, pour être mesuré, les feuilles roses se remplissaient, on pissait dans un gobelet. Test négatif, on était pas toxicoman. On s'allongeait sur du cuir froid, comme le médecin qui nous couvrait d'électrodes, on respirait calmement pour lui obéir. Et on se relevait, on s'habillait, on allait écouter des sons dans la pièce d'à côté. On levait la main gauche, la main droite, re la main droite, la main gauche, les deux. On était pas sourds, on entendaient bien. On aurait plus d'excuse, une balle dans la jambe, de ne pas écouter les ordres. On regardait des points rouges, on distinguait une maison, un chiffre. 45, c'est le bon. 68, 57, 72, 84, pas 84, 54. 8/10, merci au suivant.
On sortait vivant, dans le couloir du fond, satisfait de ce premier baptême dans l'armée, on attendait ceux qui deviendraient peut-être nos copains, pour aller dans la grande pièce verte, qui avait vu passer des grands héros comme des pauvres types.
Bip, biiiiip, bip, bip, bip biiiiip, biiiiip, biiip. Pas sûr du dernier. Pas grave, 9/10, les jeunes avaient un avantage sur ceux qui avaient suivi les anciens programmes scolaires.
Venaient les tests de calculs. Venaient les tests de QI. On le connaitrait jamais, c'était l'avantage, on le devinerait peut-être à la lenteur de la première promotion, aux ordres confiés sur le terrain. Bref, c'était terminé.
Les jeunes recrues, dont les feuilles roses étaient abondemment remplies, les replaçaient dans leurs livrets et se dirigeaient à l'étage, dans la cafétariat, pour prendre une collation. Un vieux de la logistique, qu'on avait pas su où mettre, servait des cafés, et sur les murs s'alternaient photographies de parachutistes, de chars d'assaut en action, de filles en sous-vêtements carressant une voiture. Il n'y avait que les cafétariat militaires pour voir ce genre de photographies à l'intérieur du Rike.
Quand la dernière dizaine arrivait afin qu'on constituât le groupe qu'on deviendrait sans encore le savoir, le barman en civil indiquait violemment que le temps des croissants était terminé.
C'était reparti.
On prennait son livret, on se dirigeait dans le gymnase au rez de chaussée ( c'est indiqué ), des tables servaient de bureaux à d'autres gars de la logistique. Nom prénom. Livret s'il vous plaît. Vous prenez ce sac, vous prenez un article de chaque. On prenait le sac bleu, une paire de chaussette, deux chemises ( c'est indiqué ), un pantalon bleu, une veste, une casquette, un slip...
Nom. C'est bon ? Prenez votre livret, sortez sur la place.
Si jamais l'un des garçons ne supportait pas le ton impératif des interlocuteurs de la régulière, on le rappellait facilement à l'ordre.
Recruteur : Qu'est-ce que tu me dis garçon ? Qu'est-ce que tu dis ? Tu m'adresses la parole ? Ferme-là, ferme-là connard ! Ici tu parles pas, t'as compris, tu ouvres même pas ta putai_n de bouche connard. Écoute moi garçon, tu m'écoutes là ? Regarde moi dans les yeux connard. Tu me parles pas connard ! Tu la fermes, on s'en fou, tu choisis pas tes chaussettes, tu la fermes, tu prends ton livret, regarde moi quand je te parle connard, tu prends ton livret, et tu te tires de ma vue, ou je te défonce ta tête, je te tue, je t'ouvres ta puta_in de tête de connard, tu te tires sur la place tout de suite. Connard.
Alors on discutait pas, on prenait des chaussettes trouées s'il fallait, mais on discutait pas, et avec son jeune paquetage et l'envie de rire pour le pauvre incendié qui avait la langue trop bien pendue, on sortait par l'issue de secours du gymnase et on arrivait sur la place, rejoignant le reste de notre groupe devant les bus, pour fumer une dernière cigarette avant d'embarquer.